COMPTE-RENDU – Egypte : retour sur l’islam au pouvoir

*Compte-rendu co-rédigé par Céline Chadelat et Asif Arif

Brièvement,

Stéphane Lacroix, spécialiste de l’Egypte et Professeur à Sciences Po, est intervenu dans un cycle de conférences organisé par la Youth Diplomacy, Think Thank de jeunes sur les relations internationales, sur le sujet « Egypte : l’islam politique a-t-il encore une chance ? ». Sur invitation de Sophie-Alexandra Aiachi, Directrice du programme MENA, Cultures & Croyances s’est rendu à la conférence et vous en livre un bref compte-rendu.

De l’idée de renaissance à l’islam politique

L’islam politique est un grand courant idéologique apparu au XIXème siècle à travers le monde arabe. LNahda concerne le questionnement identitaire du monde musulman, sa renaissance, alors que l’influence occidentale, de par la colonisation, se fait plus présente. Bientôt, cette refondation de l’identité du monde musulman soulève diverses questions. Notamment se pose la question de savoir s’il est possible de s’attacher à une forme de nationalisme, en l’occurence égyptien, tout en conservant, ou non, un nationalismrégional arabe. Quant à l’islam, peut-il devenir vecteur commun d’identité ? Une chose est sûre, le projet de la Renaissance doit se bâtir sur l’islam ;  mettre en place un système qui s’accordent avec les préceptes islamiques est primordial. Parallèlement, il s’agira également d’appeler à une forme de panislamisme (islamisme transnational)Ce sont les Frères Musulmans qui vont cristalliser la réflexion au travers du concept d’islam politique ; le projet des Frères Musulmans étant ainsi de faire de l’islam politique, ce qui signifient que pour eux, démocratie et islam ne sont nullement incompatibles.

En principe, dans le système politique classique de l’islam, l’épine dorsale du système réside dans « le Khilafât » . Sauf qu’en « attendant le retour du Roi », les Frères ont tenté de gagner une légitimité et ont largement islamisé la structure de l’Etat. En réalité, lorsqu’on analyse de plus près, il s’agissait de reprendre la structure de l’Etat européen (qui a su s’exporter, notamment au travers de la mondialisation depuis les années 80, comme une forme de modèle incontournable) et de l’islamiser, c’est-à-dire de la rendre conforme aux préceptes de l’islam ; les Frères tentent ainsi d’adopter une structure d’Etat avec une application de la loi shariatique. Pour autant, il convient de souligner que le terme même de « sharia' » est un terme excessivement large ; il s’agit en fait d’un abstraitune norme idéale, vers laquelle on doit tendre, ou vers laquelle il est souhaitable de tendre.

Le retour de la démocratie et les débats idéologiques

Au même moment, d’autres mouvements vont se constituer et des problématiques vont apparaître sur plusieurs points. A partir des années 1930, le système politique  se démocratise. Durant la période post-colonial, le souci principal du gouvernement de Nasser sera de restaurer la souveraineté nationale. Durant cette période, les Frères Musulmans, oeuvrent au travers d’actions axées sur la justice sociale. C’est alors que, dans les années 1980, lorsque la structure étatique se stabilise, que le concept de démocratie fait son apparition… à la lumière de la sharia.

Au sein de la confrérie, des débats idéologiques commencent à voir le jour, notamment sur le plan économique, autour de la gestion de la Zaka’at (comptant parmi les cinq pilliers de l’islam, la zaka’at est l’aumône que tous les musulmans sont tenus de payer à dû proportion de leurs revenus). Pour la redistribution de cette aumône, quel moyen faut-il favoriser ? Un Etat libéral ou plutôt un Etat redistributeur En d’autres termes, est-ce l’Etat qui devrait la collecter ou devait-elle se fonder sur la charité individuelle – l’idée de charité appartenant davantage aux courants de droite.

Alors que les Frères penchaient plus à droite sur le réglement de la question, leurs opposants politiques et religieux, les Salafistes, étaient plutôt à gauche, donc pour un Etat redistributeur. En réalité, on remarque, qu’avec ce retour de la démocratie, la logique foncièrement  révolutionnaire en Egypte n’appartenait qu’à une minorité, puisque la plupart des mouvements s’inscrivaient dans une dimension réformiste.

Les Frères et leur rapport à la démocratie

Dès le départ, les Frères reconnaissent le système démocratique qu’ils estiment être le plus proche de l’islam. Ils refusent toutefois la conception même du multipartisme qu’ils justifient par le principe islamique de l’interdiction absolue de la Fitna (signifiant celui qui met le désordre et répand la division) ; mais cette position qui semble, à première vue, rigide, va faire évoluer les Frères qui vont revenir sur le multipartisme. Par ailleurs, lorsqu’on analyse la position des Frères, on remarque qu’ils ont toujours participé aux élections et, de ce fait, ont toujours admis le jeu démocratique, quand bien même ils étaient interdits mais tolérés.

Les Frères favorisent le système de la confrérie, de la Jama’at. En vertu de ce système,  les membres sont encourager à passer du temps au sein de la confrérie, qui ressemble à bien des égards à une tentaculaire cellule familiale ; c’est la raison pour laquelle lorsqu’on demande à un Frère pourquoi il ne laisse pas tomber le parti, il affirme qu’il ne peut pas quitter sa famille aussi facilement. On remarque ainsi que les Frères tentent de se construire par le haut (institutionnellement) et par le bas (au niveau de la population) ; ce faisant, ils n’ont plus la possibilité d’être révolutionnaires, leur forte intégration au tissu social ainsi élaboré ne leur permettent plus d’adopter une logique anti système ; ils devaient fonctionner avec lui.

Les Salafistes, quant à eux, n’avaient pas réellement de visibilité politique et n’en cherchaient pas réellement. Ils s’affairaient à une « salafisation » (prêche du dogme Salafiste) par le bas (à la population) ; ils défendaient même toute intervention du religieux au sein du champ politique. Le 11 février 2011, l’armée pousse Moubarak en dehors du pays. Moubarak a tenté de s’autonomiser par rapport à l’armée qui constitue une des institutions qui dispose de la majorité du pouvoir en Egypte. Tout de suite après la destitution de Moubarak, les islamistes vont désirer, à la majorité, des élections avec la mise en place d’un système politique. Quand bien même les règles légales qui s’appliquent aux élections sont celles définies par Moubarak, les islamistes sont prêts à jouer le jeu et se plier aux élections.

Les élections législatives sont remportées par les Frères. En ce qui concerne les élections présidentielles, les Frères gagnent de justesse ces présidentielles, d’autant plus que certaines personnes ont voté pour les Frères dans le but d’éviter que l’armée ne reprenne pas les règnes du pouvoir. A l’arrivée au pouvoir, les Frères sont présents mais seuls : les institutions clés que représentent le ministère de l’Intérieur et l’armée sont fondamentalement opposées à eux. Au cours des mois suivants, à coup de tactiques fomentées par la très puissante armée, ils perdreront le soutien du ministère de la justice.

Le Ministère de l’Intérieur : un micro Etat dans l’Etat

Si l’armée accepte l’arrivée au pouvoir du nouveau président Morsi, elle impose des négociations très lourdes et de nombreuses conditions. Par ailleurs, Morsi n’a pas le contrôle du Ministère de l’Intérieur puisque le corps policier n’a jamais voulu coopérer avec les Frères. Puisque la base de soutien des Frères est faible, ils décident de favoriser la négociations et les arrangements et lancent une série de rencontres à l’issue desquelles plusieurs cooptations seront réalisées. Ils cherchent éperdument une personnalité suffisamment forte politiquement pour stabiliser le situation et asseoir leur pouvoir. A aucun moment, les Frères n’avaient une logique tentant de remettre en cause les institutions mais ont ont toujours suivi une ligne de  négociation, ce qui leur a valu de nombreuses critiques visant leur « naiveté »

La polarisation du système politique

Souvent, les détracteurs des Frères vont les accuser de tenter de « frériser » l’Etat alors qu’ils n’ont pas les moyens de le faire. D’abord, parce qu’ils nommé des personnes à la tête de l’Etat avec lesquelles ils tentent de s’entendre. Or, l’erreur des Frères va être de s’en prendre à la Justice, perçue comme la seule institution stable et honnête du pays ; puisque Morsi s’en prend à la justice, tout le pays se ligue contre lui. C’est alors que Morsi se retrouve en conflit avec toutes les institutions ; les Frères vont totalement polariser le système politique en provoquant une réforme constitutionnelle visant à donner à la Sharia une valeur supra légale.

Alors que les salafistes s’unissent un temps avec les Frères, ils s’en délient dès que l’occasion se présente, critiquant la présence trop importante des Frères au sein du Ministère des Affaires Religieuses. Ce Ministère était stable en raison de la présence de nombreux Frères à l’intérieur. Or les Salafistes, dont le but primaire est de « salafiser » la société, s’opposent à cette omniprésence des Frères dans le Ministère. Ils s’opposent donc naturellement à Morsi ; on remarque ainsi un net glissement puisque tout le monde s’oppose aux Frères pour des raisons politiques qui leur sont propres.

Une Egypte plus divisée que jamais

En réalité, il faut se poser la question de savoir ce pour quoi Morsi a échoué. L’essence même de la réponse se trouve dans l’absence d’identité révolutionnaire des Frères (mais, encore une fois, le pouvaient-ils réellement?). Puis, à aucun moment, ils n’ont su s’attaquer au Ministère de l’Intérieur. D’autres observateurs soutiennent qu’ils auraient dû faire des alliances mais la position de l’observation externe est simple et être dans le jeu est bien plus complexe.

Par ailleurs, l’Egypte est incapable de penser sereinement sans aborder l’idée d’une frérisation de la société. Quoiqu’il en soit et quelque eût été le président n’appartenant pas à l’Etat profond aurait connu des oppositions. L’Etat égyptien, largement dicté par l’armée, va toujours tenter de reprendre le contrôle. Par ailleurs, les Frères ont très largement penché pour une politique libérale dans un pays où les problématiques sociaux économiques sont cruciales. Par ailleurs et paradoxalement, s’ils cherchaient initialement à éviter la Fitna, on remarque que l’Egypte est plus divisée que jamais. A l’heure actuelle, les Frères tentent de renouer avec leur passé révolutionnaire tandis que les salafistes font montre de bons élèves.

L’islam politique est actuellement mis entre parenthèse mais rien ne peut dire qu’il n’a pas son avenir en Egypte.

*Ce compte-rendu a été rédigé conjointement par Céline Chadelat, journaliste, et Asif Arif, élève-avocat et chargé d’enseignement à Paris Dauphine. Nos remerciements vont à l’ensemble de l’équipe de la Youth Diplomacy.

Pour citer le compte-rendu :

Céline Chadelat et Asif Arif, «  »Egypte : l’islam politique a-t-il encore une chance ? », Séminaire de la Youth Diplomacy intervention de Stéphane Lacroix, in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Compte-rendu, décembre 2013.

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