COMPTE-RENDU – La laïcité face aux défis de la gouvernance démocratique dans le monde arabe. Pour une laïcité « orientale » contextualisée.

*Par Sonia Ben Mansour

Ce mardi 4 novembre, un colloque intitulé « Pour une laïcité à l’orientale contextualisée » s’est déroulé à la Maison du Barreau sous le haut patronage de Pierre Olivier Sur, bâtonnier de l’Ordre des Avocats de Paris. Ce colloque a été préparé avec le concours de la Commission Paris Beyrouth de l’Ordre des Avocats de Paris.

Le compte-rendu d’une conférence affrontant des questions de fond

Les nombreux intervenants ont soulevé les différentes problématiques liées à la transposition de laïcité (en tant que séparation du droit et de la religion, de la politique et du religieux) au monde oriental.Tout au long des interventions, il aura été démontré que la laïcité n’est pas un concept figé dans l’espace et le temps et qu’elle se contextualise selon des circonstances de temps et de lieu (notamment la laïcité turque qui n’est pas comparable à la laïcité française).

La laïcité permet d’une part, d’éviter toute collusion entre le politique et le religieux et d’autre part, d’éviter les discriminations pouvant être faites à l’égard des minorités religieuses ou des non croyants par la religion dominant la sphère publique d’un Etat. Dès lors, la laïcité favorise l’instauration d’une société démocratique. Cependant, l’émergence et l’épanouissement de la laïcité n’est possible que dans une société où les fondements de la démocratie sont déjà posés et appliqués (liberté d’expression, pluralisme d’opinion, exercice du droit de vote, etc…).

Les différents intervenants ont mis en exergue le sens péjoratif donné à la laïcité car souvent considéré comme un concept occidental et antireligieux par le monde arabo-musulman (à savoir que l’expression « séculier », « laïcité » n’existant pas, le terme adopté pour traduire cette notion est ladini, ce qui veut dire littéralement « non religieux », « areligieux » ou « antireligieux »[1]).

La sécularisation, la laïcité existe dans le monde arabe mais se contextualise selon des circonstances de temps et de lieu. L’exemple du Liban est à ce titre significatif. Le Liban est un Etat multiconfessionnel qui ne reconnaît officiellement aucune religion mais la religion reste très présente dans la sphère publique. La problématique de la reconnaissance du mariage civil en est une illustration et a été soulevée durant le colloque. En effet, le mariage civil n’existe pas. Les couples de confessions différentes doivent se marier à l’étranger. Paradoxalement, le Liban autorise la reconnaissance des mariages civils célébrés à l’étranger. Durant ce colloque, il a été expliqué que nos diverses identités religieuses ne doivent pas nous empêcher d’être un citoyen de la cité et de concourir pleinement au « vivre ensemble ». La citoyenneté et l’identité religieuse peuvent exister simultanément mais doivent nécessairement coexister pacifiquement.


Les différents intervenants ont mis en exergue le sens péjoratif donné à la laïcité car souvent considéré comme un concept occidental et antireligieux par le monde arabo-musulman 


En effet, l’identité religieuse de l’individu ne doit pas être plus forte que le « vivre ensemble » car cette identité religieuse peut s’avérer être un danger lorsqu’elle prétend imposer une conception de la religion à l’autre. Le rôle de l’Etat est fondamental pour canaliser ces diverses identités religieuses pour ne pas que l’une empiète sur l’autre: exemple du Liban, le modèle laïc a du mal à s’implanter car les entités religieuses sont dans l’appareil politique et en même temps, elles s’efforcent de maintenir un équilibre pour éviter les conflits communautaires et de basculer à nouveau dans la guerre civile.

La collusion du politique et du religieux peut être très néfaste pour le bien commun et dévoyer le message religieux de son sens originel à des fins autres, à savoir semer la haine et répandre la terreur est une chose aisée. Nous constatons actuellement avec les exactions commises par l’Etat islamique en Irak et au Levant (ou Daesh) qu’il est facile de se servir de la religion pour commettre des actes terroristes et répandre la terreur. A cet égard, M. Sammak, secrétaire général du comité national du dialogue islamo-chrétien au Liban a rappelé l’humanisme qui émane du Coran. Il a cité des versets coraniques et des paroles du Prophète évoquant la paix pour montrer que le message coranique est dévoyé de son sens originel par des personnes avides de pouvoir et de violence.


Pour en lire davantage sur Cultures & Croyances

LAÏCITE : Etat des lieux de la laïcité en France. Entretien avec Claire Brice-Delajoux, Professeure de Libertés Publiques


Un exemple d’avancée démocratique a été franchi par la Tunisie qui aura fait le choix de la modération. J. Hutzinger, ancien ambassadeur de France en Estonie, en Israël et en Macédoine a évoqué le cas de la Tunisie pouvant être considéré comme le modèle d’un peuple qui a d’une part, fait le choix de renoncer au régime autoritaire de l’ancien Président Ben Ali et d’autre part celui de la modération par le vote des urnes (victoire d’un parti « séculier » Nidaa Tounès aux élections législatives de 2014 : j’ajouterai les propos tenus par le secrétaire général du parti, Taïeb Baccouche :

Il n’y a pas d’islamisme politique : pour moi, il y a des partis politiques qui se cachent derrière la religion ou qui utilisent la religion à des fins politiques […] La religion, c’est quelque chose de commun à tous les Tunisiens, personne n’a le droit de se considérer comme le représentant de la religion, personne […] Faites de la politique et laissez-la religion de côté : elle est un patrimoine, un bien commun à tous les Tunisiens, conduisez-vous en parti politique. »

Ainsi, la Tunisie aura su conserver ses acquis (La Sharia n’est pas une source de législation), fruit d’un long processus initié par deux grandes figures réformatrices (Kheireddine Pacha, Grand Vizir de Tunis (1822-1890), Habib Bourguiba (1903-2000), ancien Président tunisien de 1957 à 1987).

Le refus de l'inscription de la Sharia' dans la Constitution tunisienne.

Le refus de l’inscription de la Sharia’ dans la Constitution tunisienne.

Amine Gemayel, ancien Président libanais est intervenu en insistant sur le développement du système éducatif qui permet d’accéder au savoir et de s’épanouir dans une culture de la paix et non de la haine. Il rappelle qu’une révolution culturelle est indispensable car l’enseignement des lettres, des arts, de la philosophie, de l’histoire du monde permettront à la jeunesse arabe de s’ouvrir à l’universel et d’accéder au culte des droits de l’Homme.

Mes observations personnelles sur la conférence

La laïcité se contextualise selon des circonstances de temps et de lieu. Le colloque « Pour une laïcité orientale « contextualisée » » permet de comprendre les enjeux d’une laïcité à l’orientale permettant de séparer le politique de la religion et le droit de la religion, à savoir assurer la protection de chaque citoyen indépendamment de ses opinions et croyances religieuses sans pour autant renoncer à l’identité culturelle et religieuse du pays dont il s’agit (car le monde arabe craint de basculer vers l’ « antireligieux », du « non religieux » et le rejet de son héritage culturel). Cette laïcité à l’orientale est théoriquement possible mais son application se heurte à la réalité du monde d’aujourd’hui dans lequel nous vivons. En effet, comment mettre en œuvre la laïcité face à un Islam aussi fragmentée (division sunnites- chiites, autres doctrines religieuses) et dépourvue d’intermédiaire entre le croyant et Dieu ?

La laïque pride à Beyrouth en 2011

La laïque pride à Beyrouth en 2011.

Abdou Filali Ansary rappelle à juste titre que le prophète Muhammed n’a pas ordonné de « rendre à César ce qui est à César » car il n’y avait pas de César dans le contexte où il prêchait (il y avait des tribus en Péninsule Arabique à cette époque). La question successorale n’ayant pas été réglée, quatre premiers califes proches du Prophète (les califes bien guidés) se sont succédé à sa mort.

Ainsi, « les premiers musulmans ont compris et pratiqué la religion non seulement en tant qu’attitude spirituelle à l’égard du Créateur, mais également comme une vie collective organisée. Le processus engagé par l’Islam naissant a produit une dynamique particulière, à savoir la mise en place et le développement rapide d’une crainte religieuse qui est progressivement devenue un corps sociopolitique vivant. C’est pour cela que la disparition du Prophète a été ressentie comme un vide institutionnel. En fait, le Coran, évoque clairement la communauté des fidèles, mais ne propose rien pour leur organisation politique. L’approche adoptée au lendemain de la mort du Prophète fut donc purement dogmatique, fondée sur les usages et les rapports des forces prévalant à l’époque»[1].

La lutte pour la gouvernance du monde terrestre aura provoqué bien des assassinats politiques et des guerres. L’instrumentalisation de la religion pour asseoir et légitimer le pouvoir en place était presque inévitable car l’homme est souvent irrémédiablement attiré par la gouvernance du monde terrestre face à un monde céleste échappant totalement à sa maîtrise.

La montée de l’islam politique dans le monde arabe pourrait créer un environnement propice à l’épanouissement d’une société qui sépare la politique de la religion/ le droit et la religion car on découvre que l’islam politique n’est pas la solution des maux du monde arabe, aucun de ces régimes n’aura réussi à démontrer qu’il n’encourage pas le totalitarisme mais une société démocratique.


Cette laïcité à l’orientale est théoriquement possible mais son application se heurte à la réalité du monde d’aujourd’hui dans lequel nous vivons.


Dans son ouvrage « L’Islam et les fondements du pouvoir »[2] Ali Abderazziq a suscité une vive polémique en soulevant le fait que rien n’a été prévu dans le Coran ou par le Prophète Muhammad pour la succession, dès lors l’Islam pourrait être réduit à sa dimension religieuse et non politique. En effet, loin d’ignorer les versets coraniques et les paroles du Prophète sur la question du pouvoir dans l’islam Ali Abderazziq confère aux Prophètes un pouvoir plus vaste et plus important que celui des chefs temporels car ils ont été choisis par Dieu. « Il en résulte que le processus engagé à la mort du Prophète est d’une toute autre nature. Il s’agit d’un processus temporel, d’une évolution historique fondée sur des interprétations, des comportements et des choix effectués par des hommes qui ont tenté d’exploiter tous les changements résultant de la lutte du Prophète pour édifier un Etat temporel au vrai sens du terme[3] ».

Ainsi, « en critiquant les principes sur lesquels sont fondés ces conceptions, Abderraziq se concentre sur l’origine de cette grande illusion ou de cette confusion majeure qui a régné parmi les musulmans à la mort du Prophète, séduisant les sunnites plus que les chiites : l’illusion de l’ « institution infaillible », qui a influencé les musulmans au point de les empêcher de penser ou d’agir en vue d’apporter une solution efficace à la problématique du politique[4] ».

La séparation du politique et du religieux permet d’éviter l’instrumentalisation de la religion par les politiques pour servir des fins personnelles. La séparation du juridique et du religieux est aussi recommandable. Reconnaître la sharia (originellement, voie tracée vers Dieu et désormais loi) comme législation ne permet pas l’avènement d’un Etat de droit. Dans son ouvrage « L’Etat inachevé: la question du droit dans les pays arabes »[5] Ali Mezghani, démontre que l’autonomisation du droit par rapport à la normativité religieuse est la condition de l’Etat de droit.

La séparation du politique et du religieux/ du droit et de la religieux est un concept de laïcité appartenant à tous, qu’il appartient à chaque pays de façonner à sa manière sans pour autant expulser le fait religieux, le protégeant tout en conciliant les diverses identités religieuses en présence pour tendre vers une harmonie.

Cependant, une question demeure… Comment évoquer la laïcité avec des pays qui ont assis et légitimé leur pouvoir sur le fondement de la religion ? (Iran, Arabie Saoudite par exemple). La critique du régime n’est pas permise et sanctionnée. Ces violations des droits et libertés fondamentales sont dénoncées mais confrontées à des régimes politiques forts, partenaires d’excellence avec de certains pays occidentaux (Etats Unis-Arabie Saoudite, Etats-Unis- Chine/ Qatar-France par exemple). Dans beaucoup de pays arabes la critique du régime en place est difficile et répréhensible (exemple du procès intenté par la justice marocaine à l’encontre de Ali Anouzla[6]). Sans richesses énergétiques il était plus facile à la Tunisie d’imposer son rapport de force aux autres pays car il ne représente pas un poids aussi important que d’autres pays arabes évitant ainsi toute ingérence extérieure dans le domaine de la politique bien que les tentatives se soient multipliées à partir de 2011. Néanmoins, la Tunisie a un poids historique, politique et son rayonnement culturel est indéniable.

Selon J. Hutzinger, la Tunisie est une « lueur d’espoir dans l’océan des non-dit »… La Tunisie a permis la Révolution de 2011. Toute révolution connaît des heures sombres pour faire renaître la lumière. C’est un pas… il faut bien commencer quelque part. Après tout, qui aurait cru qu’un petit pays comme la Tunisie sans grandes ressources énergétiques embraserait le monde arabe ? Et ce, grâce à l’information. C’est la raison pour laquelle l’accès au savoir et à l’information est indispensable. A l’ère du numérique tout est possible[7].

Le pouvoir n’aura de cesse d’appartenir au peuple vigilant, revendicatif et informé.

*Ce compte-rendu a été élaboré par Sonia Ben Mansour. Sonia est Juriste, Titulaire du Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat et Doctorante à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle contribue régulièrement sur Cultures & Croyances. Ces contributions traitent des questions et enjeux liés à l’Islam et à sa prise en compte par fait politique.

Pour citer le compte-rendu :

Sonia Ben Mansour, « La laïcité face aux défis de la gouvernance démocratique dans le monde arabe. Pour une laïcité « orientale » contextualisée. », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique : Laïcité – Moyen Orient – Cultures & Partage – Compte-rendu, novembre 2014.

_________________________

[1] FILALI-ANSARY A., « Islam, laïcité, démocratie », Pouvoirs, revue française d’études constitutionnelles et politiques, n°104, 104 – Islam et démocratie, p.5-19. Consulté le 2014-11-06 09:33:10 . URL : http://www.revue-pouvoirs.fr/Islam-laicite-democratie.html, page 14

[2] Filaly-Ansary A., Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains, éditions de la découverte, 2003, page 130

[3] Abderazziq A., L’Islam et les fondements du pouvoir, Editions La Découverte, Paris, 1994

[4] Filaly-Ansary A., Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains, éditions de la découverte, 2003, page 104

[5] Filaly-Ansary A., Réformer l’islam ? Une introduction aux débats contemporains, Editions de la découverte, 2003, page 130

[6] Mezghani A., L’Etat inachevé. La question du droit dans les pays arabes, Editions Gallimard, 2011

[7] http://www.huffpostmaghreb.com/2013/10/22/maroc-ali-anouzla-lakome_n_4141051.htmlFcharia

[8] exemple de l’Iran avec le rôle joué par les iraniens à l’aide d’Internet (Facebook et Twitter) lors du mouvement vert en 2009, mais aussi instrument d’oppression car permettant l’identification des dissidents par le gouvernement iranien).

 

 

2 Responses to COMPTE-RENDU – La laïcité face aux défis de la gouvernance démocratique dans le monde arabe. Pour une laïcité « orientale » contextualisée.

  1. Sebaoui 14 novembre 2014 at 13 h 18 min

    Il me semble que le mot laïcité est traduit en arabe par « ilmania, ilmani », et non pas « ladini ». Les religieux qui critiquent la laïcité font la différence entre deux types de laïcité : laïcité athée « ilmania moulheda » et laïcité non athée. Cette dernière est considérée comme plus « dangereuse » que la première.

    Répondre
    • Ben Mansour Sonia 16 novembre 2014 at 23 h 54 min

      « En français, la « laïcité » fait penser à sécularisation et sécularisme. En arabe, on disait ladiniya (XIXème et début XXème siècle) avant d’opter pour ‘ilmaniya (2ème moitié du XXème siècle) »,( Abdou Filaly-Ansary, Islam, laïcité et démocratie, revue pouvoirs, Islam et démocratie n°104, page 13)
      Ce terme « ilmaniya » a suscité un véritable débat étymologique, c’est la raison pour laquelle il est difficile de connaître son exact compréhension.

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Sites Partenaires

UNICEF France, Association Humanitaire pour la survie des enfants dans le monde
Archer 58 Research - Think-Thank en économie et sciences sociales
Observatoire de la Laïcité - Institution rattachée au Premier Ministre
Site l'Economiste - Tous les décryptages sur l'économie
Ordre Monastique Vaisnava
Coexister - Mouvement Interreligieux des Jeunes
Conseil Représentatif des Sikhs de France
Financial Afrik - Toute la finance africaine
Le MENA Post
The Ahmadiyya Muslim Community International
UNICEF France, Association Humanitaire pour la survie des enfants dans le monde
Archer 58 Research - Think-Thank en économie et sciences sociales

Abonnez-vous!

Recevez nos dernières nouvelles directement dans votre boîte de réception. Vous recevrez un email d'activation !