DÉBAT – Couverture de L’Express : La République face à l’Islam ? Une erreur de diagnostic

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Il était une fois les Royaumes d'Afrique - L'Ethiopie

*Par Sonia Ben Mansour

Le journal L’Express a publié récemment un numéro intitulé « La République face à l’Islam ». Christophe Barbier explique dans son édito que « l’Islam doit s’adapter, se réformer pour être compatible dans ses pratiques quotidiennes avec les enseignements et les exigences de la République mais la République doit elle aussi tenir compte d’une religion en plein développement depuis quelques années et qui n’existait que marginalement quand la loi de 1905 a fixé les relations entre les Eglises et l’Etat » . « Facile à dire mais difficile à tenir » … tel est l’objet du dossier de L’Express sur cette thématique.

A titre préliminaire, il est regrettable de contribuer à imprégner dans les consciences collectives l’idée d’une opposition entre la République et l’Islam d’autant plus que la République doit faire face au terrorisme et non à l’Islam. Il sera nécessaire de rappeler que les musulmans n’ont aucun gêne « terroriste », et que la religion n’est que le catalyseur de la volonté destructrice d’un individu même si elle touche spécifiquement l’Islam depuis ces dernières décennies.

La France est une République laïque, ce qui veut dire que l’Etat encadre et contrôle le religieux. Or, le fait religieux existe mais il semble que seule la pratique de l’Islam pose véritablement problème. Les pratiques les plus souvent dénoncées sont le port du voile par les femmes de confession musulmane et les revendications religieuses telles l’exigence de pouvoir manger « halal » (viande abattue selon les rites de la religion musulmane) dans certains lieux de la sphère publique (exemple, prison, cantine) et leurs incompatibilités avec le principe de laïcité. Pourtant, l’Islam n’est pas la seule religion visée par ces restrictions religieuses. On peut citer alors quelques illustrations : dans la religion catholique, l’épître de Saint-Paul aux Corinthiens impose de ne pas entrer tête nue dans une Eglise, dans la religion juive, la prescription alimentaire consiste à manger casher et la pratique du shabbat impose des restrictions (dans une affaire où des locataires de confession juive pratiquant le shabbat assignaient leur bailleur afin de faire enlever une installation digicode et qui ont été débouté par les juges) .

L’Express reprend cette idée d’opposition entre la République et l’Islam, les musulmans d’Europe et la France et cette démarche ne permet pas de cibler les problèmes existants mais aboutit à la stigmatisation des musulmans. Une telle peur vis-à-vis de l’Islam est injustifiée.

Selon L’Express, un chantier législatif doit être mis en place pour régler les problèmes liés à certaines pratiques de la religion musulmane incompatibles avec les valeurs et les principes de la République.

Cependant, pourquoi ne pas parler des véritables causes du problème, à savoir les problèmes sociaux-éducatifs et les problèmes liés à la mauvaise gestion du fait religieux musulman en France qui sont encore non résolus.

Il est certain que des faits objectifs tendent à montrer que certains jeunes français descendants d’immigrés sont coupables de ceux dont la sphère politico-médiatique peuvent les accuser : coupables d’éprouver un sentiment de rejet complet envers la France et/ ou de ressentir un besoin croissant de reconnaissance identitaire et ainsi, de nuire au devenir de la Nation française annihilée par l’exacerbation des singularités culturelles.

Ces cas ne concernent pas l’ensemble des français descendants d’immigrés mais ces cas sont isolés et permettent d’alerter l’opinion publique en éveillant les consciences sur les difficultés que peuvent parfois éprouver ces jeunes à trouver leurs places au sein de la société française.

A partir du XIXème siècle l’immigration en France est indissociable de l’activité économique dont la particularité est de conjuguer forte croissance et faible natalité, notamment depuis les années 60 où les immigrés sont venus compléter la main d’œuvre française au moment où celle-ci devait faire face aux besoins de la reconstruction, comblant les brèches creusées dans la population active par les deux guerres (14-18) (39-45) et la faible natalité.

La colonisation française en Afrique a eu pour conséquence de tisser des liens indéfectibles entre colonisateur et colonisé. Après la décolonisation, des immigrés venus d’Afrique sont venus en France répondre à l’appel d’offre français consistant à reconstruire ce qui fut déconstruit par la seconde guerre mondiale dont le bilan humain et matériel est catastrophique. Cette immigration à laquelle il faut ajouter l’immigration espagnole, portugaise, italienne, yougoslave est souvent présentée comme la cause de la déliquescence de la nation française.

Ce « vivre ensemble » aurait été mis à mal surtout avec les français descendants d’immigrés provenant du Maghreb/Afrique Subsaharienne. Il faut rappeler que certains évènements passés ont contribué à nourrir le sentiment de rejet et d’exclusion en France chez les jeunes issus de l’immigration (bien entendu, ils ne sont pas les seuls concernés par ce type de problème) : les ratonnades de 1973 à l’égard des immigrés maghrébins, les premiers succès électoraux du Front national (parti d’extrême-droite), le manque de représentativité dans la sphère audiovisuelle de cette France diversifiée, la panne de l’ « ascenseur social »…

Le 15 octobre 1983 une Marche pour l’égalité et contre le racisme démarre de la cité La Cayolle, à la périphérie de Marseille et avait pour but de dénoncer la situation des français descendants d’immigrés. Elle coïncidait avec la montée en puissance du Front national, passé de 0,1% des votes aux élections législatives de 1981 à 11% aux européennes de 1984 et avec une série de crimes racistes commis à l’encontre de jeunes d’origine maghrébine . Le 3 décembre 1983, ce sont 100 000 personnes de toute confession qui arrivent à Paris pour réclamer que les valeurs de la République soient applicables à tous.

Une autre marche, « Convergence 1984 » a eu lieu l’année suivante. Ces marches sont intitulées dans les médias le « mouvement BEUR ». C’est d’elles que naissent les deux grandes associations qui vont marquer les années 1980 telles que SOS Racisme et France Plus.

Trente ans plus tard, les revendications sont les mêmes : lutter contre les inégalités, les discriminations et les violences policières. Dans les cités HLM (Habitation à Loyer Modéré) certains jeunes sont dans des situations familiales difficiles et/ou en échec scolaire et extériorisent souvent leurs mal-être par la violence. Ils commencent à commettent des délits, des crimes et contribuent à instaurer un climat d’insécurité dans le quartier. La violence a pu être à certains moments généralisée lors de la survenance de certains évènements (« bavures » policières, interpellations dans la cité, etc…). L’insécurité s’est amplifiée au fil des années car « la géographie même des lieux et, parfois, l’absence de services publics en nombre suffisant, ont contribué à isoler certains quartiers et à leur accorder une autonomie de fait qui explique certains réflexes communautaires et le contrôle interne par des groupes délinquants » . C’est la raison pour laquelle les banlieues sont parfois appelées « zones de non-droit » car l’Etat et la force publique se sont maintenus hors de ses lieux fréquemment. Les relations entre policiers et jeunes de banlieues sont houleuses, et cela n’est pas étonnant compte tenu du lourd passif acculé depuis les années 70. Il est à déplorer que peu d’efforts aient été déployés par l’Etat pour adapter la police aux difficultés de terrain dans ces quartiers sensibles. Les ressources politiques, financières et sociales ont visiblement manqué pour préparer les forces de police au défi de l’insécurité urbaine. Les émeutes de banlieues de 2005 et de Villiers-le-Bel en 2007 n’ont abouti ni à une réflexion constructive ni à la mise en place de solutions pragmatiques pour tenter de résoudre les difficultés rencontrées par ces jeunes au quotidien (double discrimination liée aux origines et à l’adresse de domicile (93)). Il est bien de rappeler que la France est une et indivisible mais il faut agir en faisant face à la réalité : la France restera une et indivisible si l’on tient compte des scissions actuelles pouvant exister au sein de la population française. C’est pourquoi l’école occupe un rôle fondamental pour combler les brèches des scissions existantes. L’Agence nationale de rénovation urbaine(ANRU) a été créée en 2003 sous l’égide de Jean-Louis Borloo. Elle doit mettre en œuvre le programme national de rénovation urbaine (PNRU), qui finance des destructions de logements vétustes, des constructions de logements neufs, des rénovations… Un programme national vaste et complexe, mêlant plusieurs dizaines d’opérateurs (organismes de logements sociaux, de construction, agences locales d’urbanisme, communes, communautés d’agglomération…). Pour autant, l’action de l’ANRU reste concentrée sur le logement, ce qui ne suffit pas à résoudre les difficultés liées au chômage et au ressentiment toujours présent d’exclusion.

Malheureusement, la désillusion de jeunes français descendants d’immigrés aura profité à l’islam radical car certains auront cru que « seule la mobilisation autour d’une identité islamique était de nature à assurer à cette jeunesse le respect de sa dignité (….) » et ce sentiment se répandit comme une traînée de poudre alors que « cela joue davantage dans le sens de la fragmentation de la société, dans son délitement qu’en faveur d’une France pacifiée, conjuguant heureusement des identités ne versant pas dans l’excès » . Il faut souligner que le contexte mondial était propice au développement de cette radicalisation. En effet, en 1979, un état théocratique fondé sur la sharia est instauré en Iran par l’ayatollah Khomeini renversant le régime du shah. Les débats porteront sur l’intégration des français de confession musulmane en France et sur la compatibilité de l’Islam et de la laïcité. L’Algérie est en proie à une guerre civile entre les islamistes et l’armée algérienne (années 90). En France, le port du voile par de jeunes collégiennes de confession musulmane débouchera sur la polémique concernant« l’affaire du foulard islamique » (1989) et les débats sur la compatibilité entre l’Islam et la laïcité française, l’Islam et la démocratie, la France et l’intégration possible ou non des musulmans d’Europe iront bon train et ont ressurgi avec ferveur depuis les attentats du World Trade Center (2011) commis par des terroristes radicaux affirmant leur appartenance à la religion musulmane, Al-Qaïda.

Le phénomène religieux prend de l’ampleur et cela a des conséquences délétères sur la citoyenneté car il relie l’individu à la prise en compte d’un élément objectif tenant à la religion. En effet, la conception française de la nation a pour mérite de se former sur la base de la somme de volontés individuelles désirant se fonder sur une nation française une et indivisible. La Nation ne se forme pas sur la prise en compte d’éléments « objectifs » tels que la langue, la religion ou l’ethnie mais elle se forme à l’école républicaine. En effet, dès son plus jeune âge l’enfant est à l’école et y restera obligatoirement jusqu’à ses 16 ans. C’est une influence importante à laquelle on ajoutera son environnement familial et sociétal. Les enseignements lui permettront de s’ouvrir l’esprit à l’universel et de découvrir l’autre. Des enseignements primordiaux tels que l’histoire-géographie et l’éducation civique sont mises à mal alors que ces matières sont fondamentales pour la formation des nouvelles générations.

Les français descendants d’immigrés sont des citoyens français à part entière mais il ne faut pas annihiler leurs origines. Les français descendants d’immigrés ont besoin de réponse sur de nombreuses questions qu’ils se posent tôt ou tard compte tenu de leurs origines, de leur environnement familial et/ou culturel. M. Saïd Benmouffok, professeur de philosophie, conseiller municipal PS de Mantes-la-Ville évoque à juste titre que « la construction d’une identité républicaine doit permettre l’interrogation du passé, des origines et des traditions. Cette mission ne peut être que celle de l’école de la République, seul cadre permettant la critique raisonnée des croyances et la confrontation éclairée des opinions »(…) A défaut, les constructions identitaires des descendants d’immigrés peuvent avoir lieu sur des représentations fantasmes et souvent contradictoires, pouvant déboucher aussi bien sur une intégration réussie à la société française que sur un rejet complet de la France » .

Il faut parler de choses essentielles à l’école, mais on parle de tout sauf de la religion, de tout sauf des sujets qui fâchent, de tout parfois dans les « bonnes écoles » ou dans les grandes écoles. L’Etat a décidé d’expulser le religieux et d’endiguer les signes visibles de la pratique de la religion musulmane (port du voile) alors qu’il aurait été plus apaisant de recentrer le débat sur le terrain de la tenue vestimentaire à arborer dans certains lieux / circonstances. Le principe de laïcité est progressivement dénaturé visant à expulser tout fait religieux (« musulman ») de la sphère publique. Fondateur de la sociologie de la laïcité, dont il est l’un des spécialistes internationaux, Jean Baubérot met en garde: le combat pour la défense des valeurs de la France laïque glisse peu à peu vers la négation de la religion notamment chez ceux à qui l’islam fait peur .

En revanche, les problèmes liés à l’Islam politique sont occultés par la République lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts économiques des grands groupes avec les marchés du Moyen Orient notamment Arabie Saoudite et le Qatar connus pour pratiquer un Islam « strict » et « intransigeant » adoptant un esprit de contradiction laissant plus d’un français pantois.

Un Etat bipolaire donc, et l’éducation nationale dotée d’un budget insuffisant et investie d’une mission fondamentale, celle de tout expliquer aux enfants point par point. Les enfants cherchent des réponses sur leurs passés imprégnés d’une double culture. Où iront-ils chercher leurs réponses ? C’est là que ressurgit les problèmes liés à la mauvaise gestion politique du culte musulman en France.

• Dans les mosquées ? Les imams ont bien souvent des nationalités différentes, des discours discordants, capables d’influencer des jeunes en quête de repères dans le bon comme dans le mauvais sens. L’Etat devrait favoriser la formation d’imams français en France car la formation des imams est un enjeu majeur pour un apprentissage de la religion musulmane allant de pair avec les valeurs universelles des droits de l’Homme.

• Dans les établissements privés musulmans ? Les établissements privés musulmanes peinent à trouver un financement des pouvoirs publics. Les quelques établissements nouvellement créés cherchent en effet à obtenir des contrats d’association avec l’État et des subventions des collectivités territoriales. Objets de polémiques, il faudrait seulement contrôler le projet mis en place en ce qu’il respecte les valeurs de la République pour permettre aux enfants qui le désirent d’intégrer une école privée musulmane.

• En écoutant la voix des représentants de l’Islam de France ? Incapables de parler d’une seule voix, divisés par des courants religieux singulièrement différents il serait nécessaire d’avoir des représentants des différentes branches de l’Islam pour une meilleure représentativité en concordance avec la réalité de la composition de la communauté musulmane et une meilleure communication auprès des pouvoirs publics.

Il serait temps de traiter des vrais problèmes.

*Sonia Ben Mansour est Avocat à la Cour et doctorante à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle contribue fréquemment sur les sites d’actualité juridique et sur Cultures & Croyances.

Pour citer l’étude:

Sonia Ben Mansour, « Couverture de L’Express : La République face à l’Islam ? Une erreur de diagnostic« , in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Opinion – Débats, mars 2015.

3 Responses to DÉBAT – Couverture de L’Express : La République face à l’Islam ? Une erreur de diagnostic

  1. Sonia Ben Mansour 20 avril 2015 at 15 h 33 min

    Je vous remercie pour l’attention portée à cet article.

    Répondre
  2. Carmelo 30 mars 2015 at 13 h 36 min

    Les informations ici présentes sont relativement pertinentes et intéressantes. J’ai beaucoup, cet article est vraiment bien ficelé et cela nous permet d’y comprendre un peu plus car le sujet est moins évident qu’il n’y semble.
    Valentin Pringuay / Presse-citron.net

    Répondre
  3. Pingback: Ahmady (islamahmadiyya) | Pearltrees

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