ETUDE – Au Burkina Faso, la justice sociale comme moyen de lutter contre la radicalisation

  • Etude rédigée par Mamoudou Diallo, Sociologue.

Depuis les attaques de Janvier 2016 à Ouagadougou[1] et les incessantes irruptions des Djihadistes au Nord du Burkina Faso[2], les populations burkinabé ont compris, à leur dépend qu’il leur faut désormais intégrer la menace djihadiste dans la vie quotidienne. Le terrorisme ne concerne plus que « l’autre » mais se trouve à nos frontières si ce n’est à l’intérieur. Il nous faut donc apprendre à vivre avec. De nombreuses mesures militaires sont envisagées par l’Etat et ses partenaires des coopérations bilatérale et multilatérale pour garantir la paix et la quiétude des populations.

Si toutes ses actions militaires sont à louer, il semble clairement qu’elles ne sont pas suffisantes pour traiter efficacement de la question du terrorisme, en témoigne le manque ou l’insuffisante collaboration des populations dans la traque de ces criminelles de nouveau genre. De même, il ne suffit pas de tuer quelques personnes considérées comme terroristes pour couper la racine du phénomène. Si nous sommes désormais d’avis que la question n’est ni extérieure à nos pays ni à nos citoyens, il nous faut repenser nos moyens de lutte contre cette nébuleuse. L’attrait des jeunes burkinabés par l’idéologie des malfaiteurs est un aspect très peu évoqué par les analystes et qui pourtant pourrait être un risque auquel notre pays est confronté. Passer la question sous silence ne contribue en rien à la paix sociale. Face à l’expansion toujours grandissante des actions terroristes et le niveau d’alerte dans lequel se trouvent nos pays du sahel[3], nos Etats se devraient d’aborder courageusement la question de la radicalisation de certaines personnes et de certains groupes ou de leur sympathie avec les idées véhiculées par les « fous d’Allah » afin d’y trouver des réponses adaptées et durables.

De toute façon, la radicalisation est un phénomène mondial où aucun pays n’est vraiment à l’abri. Le contexte de radicalisation est international. Cet article est une occasion de démonter les clichés, de sortir d’une vision uniquement « musulmane » de la radicalisation et du passage à l’acte terroriste, de comprendre ce qui pousse quelques-uns à commettre l’irréparable contre les sociétés dans lesquelles ils ont grandi.

Approche définitionnelle de la radicalisation

Le dictionnaire en ligne « la Toupie »[4] définit la radicalisation comme le processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social ou religieux qui conteste l’ordre établi sur le plan politique, social ou culturel. »

En France le terme « radicalisation » est apparu dans les années 1990 dans le contexte du fondamentalisme islamique et des attentats islamistes. Selon le ministère de l’Education nationale français, la radicalisation « c’est l’action de rendre plus intransigeant le discours ou l’action. La radicalisation peut s’exprimer par la contestation violente de l’ordre public et de la société, ainsi que par la marginalisation vis-à-vis de celle-ci. Phénomène pluriel, la radicalisation peut affecter des individus isolés comme des groupes, selon des idéologies diverses. La radicalisation relève d’un processus ‘’d’emprise mentale’’ qui trouve sa source dans l’environnement de l’individu, le plus souvent aujourd’hui par le biais de l’exposition à des contenus extrémistes diffusés sur Internet ». Elle ne concerne donc pas qu’un pan de l’Islam déviant, mais pourrait s’apparenter à tout un tas d’autres groupes. Elle peut mêler des individus en recherche de quête personnelle, pris dans un sentiment d’injustice, sensibles au romantisme, hypersensibles, et qui –comme le dit Corinne Torrekens, chercheur à l’ULB- cherchent à « se venger, se racheter ou se sauver ».

Pour l’homme politique français Dominique de Villepin[5], « Par la logique de sanction, de bras de fer ou d’exigence d’allégeance, nous ne ferons que pousser certains pays en équilibre fragile vers la radicalisation et l’instabilité. » De ces définitions il ressort clairement que la radicalisation n’est pas nécessairement lié au fait religieux, mais renvoie plutôt à toute forme d’intransigeance ou d’intolérance par la parole ou les actes. Dans cet article, la radicalisation dont il est question concerne toutes les personnes qui s’adonnent à la violence ou sensibles aux idéaux de l’intolérance qu’elle soit d’ordre religieux, politique ou culturel.

L’échec des politiques orientées vers la jeunesse

La jeunesse représente plus de la moitié de la population burkinabé et pourtant elle ne semble pas être la priorité des hommes politiques qui se succèdent aux affaires. Elle est laissée à elle-même sans aide ni opportunité. Diplômés ou non diplômés leur sort est le même. Tous souffrent du chômage, de la précarité et de bien d’autres malaises sociaux. Ils ont plus souvent le sentiment d’être laissé au banc de la société. Des politiques sont çà et là initiées pour faciliter l’accès des jeunes aux emplois, mais leur efficacité est encore attendue. Les rues sont pleines de jeunes attendant le moindre remous social pour trouver une occasion de se rendre utile. Les universités pullulent de jeunes diplômés sans repères, désemparés, dans l’impasse et qui enterre leur rêve faute d’opportunités. Le mal être frappe durement cette jeunesse qui développe un sentiment de méfiance, souvent de haine à l’égard des gouvernants et de certaines catégories de personnes aisées.


Les universités pullulent de jeunes diplômés sans repères, désemparés, dans l’impasse et qui enterre leur rêve faute d’opportunités. »


Une observation attentive des différentes crises que connait notre pays montre clairement l’importante place occupée par cette nombreuse jeunesse en quête de mieux être et consacre par la même occasion la faillite des politiques en faveur de la jeunesse. Le soulèvement/l’insurrection populaire des 30 et 31 octobre 2014 en est une belle illustration de même que lors du coup de force tenté par l’ex RSP[6] les 16 et 17 septembre 2015. Toutes ces réactions de la jeunesse ne sont rien d’autre qu’une « révolte du pain » pour emprunter les termes de Asif Arif[7]. Cette jeunesse, si rien n’est fait, dans l’urgence est une proie facile aux idéaux des djihadistes. Ces djihadistes jouent sur ce sentiment d’abandon de la jeunesse pour leur faire miroiter un monde que leur gouvernant n’arrive pas à leur donner. Tous les jeunes, ceux du Burkina Faso en particulier vu notre contexte social, avec nos familles aux multiples ramifications ont des besoins urgents et grandissants. Trouver un boulot, se marier, fonder une famille, venir en aide aux parents et construire son rêve sont les attentes de la jeunesse qui tardent à se réaliser dans un contexte social où tout semble flou. Tout semble prioritaire au Burkina certes, mais la question de la jeunesse devrait faire l’objet d’une attention particulière pour éviter vraiment que les djihadistes y trouvent un terreau favorable à la pousse des mauvaises graines.

L’incessante montée des inégalités sociales

En plus de l’échec des politiques en faveur de la jeunesse, un autre fléau qui contribue à décourager certaines couches sociales est bien l’incessante montée des inégalités sociales au Burkina Faso. Certains acteurs au développement soutiennent qu’au Burkina Faso il n’existe que deux classes. La classe des riches et celle des pauvres. Il n’existe pas de classe intermédiaire/moyenne. Le plus inquiétant c’est bien le fossé qui ne cesse de se creuser entre les riches et les pauvres. Des centaines de personnes aisées avec un train de vie digne des citoyens de contrées lointaines côtoient des millions de personnes qui vivent avec moins d’un dollar par jour. Seulement quelques familles détiennent entre leurs mains plus de quatre-vingt pour cent des richesses du pays. Dans un tel contexte et avec la mondialisation du phénomène djihadiste, ce serait faire preuve de naïveté que de croire qu’il faut rechercher les causes du Djihad dans le fait religieux. Si personne ne nie que les malfaiteurs utilisent le nom de l’islam pour justifier leur forfaiture, il faut bien avoir le courage de dire que la corruption, la mal gouvernance, les inégalités sociales, la stigmatisation de la jeunesse et bien d’autres maux dont souffrent nos sociétés constituent des arguments sur lesquelles surfent les djihadistes sans l’évoquer clairement. La situation du nord Nigéria avec le phénomène Boko Haram est édifiante.


Des centaines de personnes aisées avec un train de vie digne des citoyens de contrées lointaines côtoient des millions de personnes qui vivent avec moins d’un dollar par jour »


Pendant des années, l’Etat central s’est détourné de cette partie du Nigéria. On y trouve que très peu d’infrastructures éducatives et sanitaires. Les problèmes d’accès à l’eau potable et à l’électricité sont monnaie courante. Il n’est donc pas étonnant que les idées de méfiance et de haine s’y développent et se propagent. Le Nord Mali qui est devenu aujourd’hui le bastion du djihadisme Ouest africain rencontre le même problème. Les populations, avec l’absence de l’Etat se sont laissés convaincre du bienfondé des actions des malfaiteurs. Le Nord du Burkina Faso connait depuis quelques mois des remous qui sont favorisés par l’insuffisante présence de l’Etat dans cette zone. Ne dit-on pas que la nature a horreur du vide ? De ces exemples, on voit qu’il est vraiment facile de s’adosser sur une quelconque religion pour expliquer les idéaux des djihadistes. Nous nous devons de sortir de ce qui s’apparente à « une paresse réactionnelle » pour voir clairement les germes du djihadisme dans la façon dont nous gérons nos Etats. Tant que les riches vont continuer à s’enrichir et les pauvres vont continuer à s’appauvrir et que la jeunesse sera abandonnée à elle-même, les djihadistes trouveront sur leur route des populations sans repère prêts à succomber à la tentation du djihad. Il n’est plus besoin de dire que la promotion de l’amour et la lutte contre la haine commence par la satisfaction d’un minimum des besoins fondamentaux des populations.

L’absence d’une véritable politique éducationnelle

Les grandes nations qui ont réussi le défi du développement sont celles qui ont compris que l’éducation est le meilleur outil pour transformer les mentalités. Le Burkina Faso à mal à son éducation. Si de nombreux efforts sont fournis ces derniers temps dans le domaine de l’éducation, il faut tout de même noter que la finalité de notre système éducatif tarde à se préciser. En effet, le type d’éducation que nous souhaitons donner à nos enfants et le modèle de personne que nous voulons en faire ne sont pas clairement définis.


Le Burkina Faso à mal à son éducation »


C’est pourquoi nous assistons à une éducation qui semble perdre ses repères. Des hommes de l’avoir ou des hommes de l’être ? Ou encore des deux à la foi ? La réponse à cette question demeure vague. Il n’est donc pas incompréhensible que les jeunes issus de cette éducation ne sachent pas quoi faire ni où aller. Certains analystes accusent la jeunesse burkinabé de manquer d’initiative. Comment voulez-vous que la jeunesse puisse avoir des initiatives alors même qu’elle a évolué plus de la moitié de sa vie dans un système qui ne lui a pas appris à initier, à compter sur ses propres forces ? Notre éducation est restée au stade de l’éducation coloniale qui ne formait les citoyens que pour qu’ils soient à la solde de l’administration coloniale. Malgré les indépendances et les multiples possibilités dont nous disposons de nos jours, le modèle de l’éducation adopté par le Burkina Faso ne permet pas de construire une jeunesse au service du développement, en témoignent les crises incessantes enregistrées chaque année dans le domaine de l’éducation.

Dans un contexte où la moindre négligence dans la gestion de nos cités et le management de nos populations peut être une occasion pour les djihadistes de semer le désordre et l’amalgame, il est plus que jamais nécessaire de recourir à une justice sociale effective. Si quelques années avant la justice sociale était un moyen de stabilité politique, de nos jours elle devient une nécessité vitale pour protéger nos sociétés des fléaux du djihadisme et de démonter par la même occasion les idées de haine et de promiscuité interreligieuses suscitées et entretenues par certaines personnes mal intentionnées et de moralité douteuse.

[1] En Janvier 2016 les terroristes ont attaqué la rue la plus fréquentée de la capitale du Burkina Faso. Des lieux symboliques comme le Café-resto Capuccino et l’hôtel Splendid fréquentés en majorité par des étrangers ont été fortement touchés. Il y eu plus de dix-neuf morts.

[2] Nassoumbou, Djibo, Dori

[3] Mali, Niger, Burkina Faso

[4] www.toupie.org/Dictionnaire/Radicalisation.htm

[5] Dominique de Villepin – Le Figaro, 20 janvier 2015

[6] RSP : Régiment de Sécurité Présidentielle

[7] France Belgique, la diagonale terroriste. Edition, La Boite à Pandore, 2016.

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