ETUDE – Culture au Pakistan, volume I : l’exemple de Nusrat Fateh Ali Khan

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Source : Google Image

*Etude rédigée par Asif Arif

Le Pakistan est un pays peu connu aux yeux de l’opinion publique française. J’écrivais, au sein des colonnes de Rue89, sur l’évidente ambivalence de la ville de Karachi[1] qui s’avère être une ville ruisselante de paradoxes mais également de beautés culturelles. Une des composantes fondamentales de la culture pakistanaise est la musique. Au Pakistan, la musique est étroitement liée à la religiosité ; on y retrouve de multiples chants de dévotion à Dieu ou encore des odes au Prophète de l’Islam Muhammad (Na’at). Le Pakistan est également réputé pour donner la priorité sur les paroles écrites plutôt que sur les instruments ; aussi lorsqu’on écoute une « Qawwali » ou une « Ghazal », il s’agit plus de comprendre la profondeur et la portée des mots plutôt que de s’attarder sur la technicité avec laquelle les instruments sont combinés. En d’autres termes, la musicalité est recherchée dans l’agencement des mots et non dans la conjugaison de plusieurs instruments.

C’est pourquoi, la musique classique pakistanaise ne comprend que très peu d’instruments. Il s’agit majoritairement de la lecture de poésie que de brillants poètes ont écrit. On pense notamment à cet illustre poète nommé Ghâlib. A analyser de plus près, ce poète a fait sien deux registres qui synthétisent parfaitement une bonne recette pour attirer un pakistanais à un concert : le romantisme et la dévotion à Dieu. L’alternance entre ces deux registres est également très bien maîtrisée par « l’ustad » (le maître) que j’ai sélectionné. Il porte le nom de Nusrat Fateh Ali Khan. Nusrat Fateh Ali Khan est considéré comme « Shahenshah-e-Qawwali » signifiant le Roi des Rois de la Qawwali.

Une voix majestueuse pour un art de dévotion, la Qawwali

La Qawwali est un musique de dévotion soufie née il y a plus de 700 années de cela. Elle est d’origine Perse et s’est popularisée, avec les années, dans l’actuelle Asie du Sud. Elle est très présente en Afghanistan, au Pakistan et dans certaines villes de l’Inde. La majorité des chants de dévotion sont écrits en deux langues : l’ourdou et le penjâbi. Ces deux langues, dont la poésie et la beauté sont incontestables, se prêtent en réalité très bien à cet art si particulier.

L’ourdou est en effet une langue dont on n’a cesse de répéter qu’elle est « sucrée », représentant ainsi une douceur qui lui est toute particulière et une mélodie qui lui est inhérente. Les « ourdouphones » comprennent assez aisément pourquoi cette langue se donne plus facilement à une composition musicale dévotionnelle ou encore romantique. Le romantisme, parfois qualifié d’exagérer par le public occidental, des films issus de l’industrie Bollywood trouve également son origine dans la particulière symbiose de la langue hindi avec le registre romantique.

La Qawwali peut emprunter plusieurs formes : il peut s’agir un hamd (qui est un mot arabe renvoyant à une louange à Dieu), d’une na’at (mot arabe renvoyant à une louange au Prophète de l’Islam), d’un manqabat (il s’agit là d’une prière en faveur de l’Imam Ali ou d’autres Saints Sufis – Généralement, ce type de Qawwali est chanté au sein des réunions Shi’a lesquels sont, de par leur croyance, beaucoup plus sensibles à ces Grands Saints de l’Histoire de l’Islam), d’un marsiya (il s’agit d’une forme de lamentation afin de pleurer une personne décédée lors de la Bataille de Karbala, Bataille essentielle au sein de l’histoire de l’Islam mais également dans la croyance Shi’ite), d’une ghazal (qui matérialise un chant romantique avec une série de métaphores)  ou, enfin, d’un kafi (un poème de langue Pendjabi ou Sindhi dont un des plus grands leaders a été le Saint Bulleh Shah).

 

L’exportation de la culture pakistanaise dans le monde

Nusrat Fateh Ali Khan a su apporter un renouveau à la Qawwali ; alors que ce registre pouvait paraître lourd pour un public insensible à la musique classique, Nusrat Fateh Ali Khan a introduit, dans la Qawwali, des instruments plus modernes, ce qu’il affirme clairement dans le documentaire réalisé par Jérôme de Missolz[2].

Cela a permis, en premier lieu, de sensibiliser des personnes originaires de l’Asie du Sud à l’art de la Qawwali qui est, ab initio, de la musique que l’on pourrait qualifier « d’ultra classique ». Mais l’effet a été plus large que celui recherché, puisque l’ajout de ces instruments a permis de populariser cet art de sorte qu’il a très bien su s’exporter à l’étranger.

C’est alors que Nusrat Fateh Ali Khan va enchainer plusieurs concerts à l’étranger. Réputé pour ses longues performances de plusieurs heures sur plusieurs jours, Nusrat Fateh Ali Khan devient connu dans le monde entier, de la Grande Bretagne en passant par la France jusqu’aux Etats-Unis. Mais le succès de Nusrat Fateh Ali Khan n’est pas simplement dû à sa vision moderne de la Qawwali mais essentiellement à sa voix qui était d’une impressionnante qualité. Dans le documentaire de la BBC, une personne, commentant les vidéos de Nusrat Fateh Ali Khan, affirme que :

« On ne sait pas ce qu’il fait mais il est très concentré et a l’air de prendre cela très au sérieux ».

Il s’agissait effectivement d’un art dont la dévotion était entière. Une musique de Qawwali débute généralement par un prélude pendant lequel divers instruments sont joués ; s’enchaine ensuite un alâp pendant lequel généralement deux ou trois chanteurs émettent de très lourdes et longues notes de musique. S’en suit le prononcé des différents vers par le chanteur principal.

Une des spécificités de Nusrat Fateh Ali Khan, ce pour quoi il était sûrement le plus admiré et, aujourd’hui, le plus regretté, c’est qu’il avait su introduire, pendant ses performances, ce qu’on appelle des sargams. Les occidentaux appelleraient les sargams les notes de musique (do-re-mi-fa-sol etc.). Nusrat Fateh Ali Khan avait pour habitude de faire des compositions, totalement improvisées, de ces notes. Il les mélangeait puis créait, à partir de ces mélanges, plusieurs autres musicalités, ce qui était d’une extrême complexité. Cette vidéo permet de mieux comprendre ce dont il était capable, en direct et de manière totalement improvisée (pour être en mesure de comprendre, il est nécessaire de visionner cette vidéo jusque la fin) :

Ce sont tous ces mélanges qui ont fait que Nusrat Fateh Ali Khan a reçu la qualification de Roi des Rois de la Qawwali. Son talent, indéniable, lui a donné une stature internationale. Il a été le pakistanais qui a exporté la culture pakistanaise dans le monde entier.

 

Respectez vos talents, le monde vous respectera

Nusrat Fateh Ali Khan est décédé, suite à un problème aux reins, le 16 août 1997. Nombreux sont les chanteurs et personnalités du monde de la musique qui lui ont rendu hommage pour sa contribution à une culture qui était devenue mondiale, sans frontière. Or se pose nécessairement la question de savoir pourquoi le Pakistan n’arrive pas à promouvoir ses talents ?

Nusrat Fateh Ali Khan n’est pas le seul pakistanais à avoir connu une renommée mondialement reconnue. Bien d’autres talents sont d’origine pakistanaise. Le premier Prix Nobel de physique qui a apporté une contribution sans précédente au Boson de Higgs n’est d’autre que le Docteur Abdus Salam, un pakistanais. Celui qui a réglé la question de l’indépendance de plusieurs pays comme le Maroc ou encore la Tunisie (sous protectorat français) ce n’était d’autre que Muhammad Zaffrullah Khan, un avocat, magistrat, homme politique et diplomate pakistanais.

Celle qui aujourd’hui promeut l’éducation en réponse aux atrocités que les terroristes lui ont fait subir, Malala Yousoufrazayi, est également une pakistanaise. Tout cet inventaire me rappelle la réponse donnée par un internaute lorsque le monde apprit que le Nobel de paix n’a pas été remis à Malala :

« Il va falloir que le Pakistan apprenne à respecter son premier Prix Nobel (i.e. Dr. Abdus Salam) avant qu’une autre personne puisse en être le titulaire ».

Je laisse les lecteurs libres de regarder qui était cet homme et comment il est traité aujourd’hui au Pakistan.

*Asif Arif est à l’origine de la création de Cultures & Croyances, il en est également le Directeur & le Coordinateur Principal. Asif est élève-avocat à l’Ecole de Formation Professionnelle des Barreaux de la Cour d’appel de Paris et chargé d’enseignement (TD) de droit des contrats / droit de la responsabilité civile à l’Université de Paris Dauphine. Il est spécialisé en droit des affaires. Asif est très actif dans la promotion de l’éducation et est l’Ambassadeur des questions liées à la promotion de l’éducation en Afrique francophone du Think-Thank « Madiba – Pour une Afrique Nouvelle ». Enfin, Asif est également très actif dans le milieu des Droits de l’Homme et, plus précisément, en ce qui concerne les minorités religieuses. Il s’occupe des affaires publiques concernant les violations des Droits de l’Homme et les Persécutions subies dans le monde par la minorité religieuse Islam Ahmadiyya.

Pour citer l’article :

Asif Arif, « Culture au Pakistan, volume I : l’exemple de Nusrat Fateh Ali Khan », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Musique – Cinéma, Octobre 2013.


[1] Asif Arif, « Portrait de Karachi devenue la ‘bête noire’ du Pakistan », in : Rue89, cf. http://www.rue89.com/2013/10/14/portrait-karachi-devenue-bete-noire-pakistan-246097

[2] Nusrat Fateh Ali Khan: le dernier prophète (1996). Par  Jérôme de Missolz

2 Responses to ETUDE – Culture au Pakistan, volume I : l’exemple de Nusrat Fateh Ali Khan

  1. vol paris oran pas chère 17 octobre 2015 at 11 h 38 min

    bonjour,excellent article .
    j’aime beaucoup tous ces informations pour l’étude de la culture au Pakistan et l’exemple de nusrat .
    merci pour le partage .

    Répondre
  2. Pingback: ETUDE - Culture au Pakistan : Mehdi Hassan ou le Roi de la Ghazal | Cultures & Croyances

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