ETUDE – Homo œconomicus vs. Homo islamicus

*Par Ahmed-Danyal Arif, auteur

Aveuglé par leur mirifique volonté de vouloir faire de leur discipline une « science dure », les économistes fondamentalistes ont souvent recours à des innovations conceptuelles parfois les plus saugrenues. Parmi celles qui ont la vie dure, il faut citer celle de l’homo œconomicus. Sans nul doute, apparaît-il comme la figure accomplie de l’homo sapiens ; c’est « l’homme moderne, maître de lui-même, calculateur infaillible et bâtisseur d’une morale sans transcendance fondée sur l’utilité »[1].

L’objectif de tout agent économique (ménages, entreprises, administrations publiques, etc.), nous disent les économistes, est de satisfaire ses besoins dans un monde ou les ressources disponibles sont rares : il s’agit de l’individu rationnel. Mais l’hypothèse d’une rationalité souveraine des agents est-elle bien raisonnable ? Si l’individu peut vouloir maximiser son utilité, il n’arrive pas forcément à faire le choix optimal en pensant d’abord à satisfaire son propre besoin.

Dans un contexte de crise du capitalisme, nombreux sont les sociologues et les philosophes qui observent une recrudescence de la tendance empathique. À travers notamment la réhabilitation des notions réactivées de « bien commun » ou de « devoir envers autrui », l’individualisme décomplexé a atteint son point limite. Il ne peut plus faire système. C’est cet homo empathicus que l’islam cherche à faire renaître de ses cendres.

Un « monstre anthropologique »[2]

La discipline de l’économie s’est constituée en séparant le comportement de l’homme dans la vie économique de l’approche morale. Reposant sur l’esprit calculateur et égoïste des agents économiques, les individus agiraient uniquement selon un calcul coûts/bénéfices pour faire leurs différents choix, afin de maximiser leur satisfaction (on parle d’utilitarisme économique). Nous serions donc tous des êtres parfaitement rationnels et l’intérêt économique serait notre seul mobile. Ceci est le fait d’une nouvelle philosophie née aux à l’entours du XVIe siècle qui va avoir un regard nouveau sur la société civile, et qui va représenter l’homme comme un être de besoin toujours mû par la fuite de la douleur et la recherche du plaisir[3].

La construction de ce nouveau sujet occidental qu’est l’homme économique n’est pas chose récente et n’a pas toujours suivi une ligne droite. Son avènement a été le fruit d’une grande mutation mentale et intellectuelle ou l’intérêt va s’imposer comme la clé universelle ouvrant la voie à une morale nouvelle. Car c’est bien la morale et la normativité ancienne que le discours utilitariste cherche a déconstruire. L’acte économique étant un acte social, la « science » économique ne pouvait naître qu’en s’éloignant de la morale et refonder une nouvelle théologie prétendument scientifique.


L’homme économique est donc avant tout l’homme dont la morale est faite de l’esprit de calcul »


Dans une immense littérature du XVIe siècle[4], on voit prendre se dessiner de nouvelles formes d’individualisation, où les fins individuelles vont progressivement se détacher des devoirs collectifs. L’intérêt et l’utilité vont avoir une signification beaucoup plus matérielle. À l’origine on trouve une mutation profonde de la pensée médiévale où la chrétienté va voir dès le XIIe siècle son système de valeurs changer. Loin d’être nés un beau matin, le capitalisme et les pratiques qui lui correspondent n’ont été mis en place et rendus possibles que par la levée progressive des interdits religieux concernant principalement l’argent. Au départ fermement condamnée, la pratique du prêt à intérêts va progressivement être tolérée et excusée par l’Église, permettant à l’usurier de tirer profit de l’attente du remboursement de son débiteur. L’avènement de la classe des marchands et des usuriers va également redéfinir la conception du temps. En effet, le temps va devenir mesure et s’éloigner du temps circulaire de la nature. En se séparant du « temps liturgique de l’attente du Messie », ils vont en faire une dimension de leurs affaires[5]. L’homme économique est donc avant tout l’homme dont la morale est faite de l’esprit de calcul, du souci de l’exactitude, ou c’est avec « une litanie de chiffres et non avec le lyrisme creux des mots qu’il faut chanter »[6].

La deuxième phase a été de considérer l’universelle présence du moi dans tous nos jugements et comportements envers le monde et envers autrui. Dévoiler les intérêts dans les vertus sera la ligne directrice des moralistes français tels que La Rochefoucauld, Jacques Esprit ou Nicole. Pour ces auteurs, tout est recherche d’avantages et de satisfactions personnelles. Le désintéressement par exemple, ne serait que l’intérêt qui aurait changé de nom. En utilisant la ruse du désintéressement, l’homme ne cherche qu’à obtenir le gain qu’il souhaite tout en affirmant ne l’avoir jamais voulu afin de s’attirer les éloges d’autrui. Cette pensée radicale jette le soupçon jusque sur les actions les plus pures comme la vérité, la sincérité, l’amitié, la clémence. Tout est contrefaçon et tout dans notre conduite est gouverné par l’amour-propre. L’union entre les hommes repose donc sur une « mutuelle tromperie » où l’être humain n’est que déguisement, mensonge et hypocrisie. Les philosophes et économistes des siècles suivants (Bernard Mandeville, François Bayle, Jeremy Bentham, Sigmund Freud etc.) n’auront qu’à reprendre un fonds prospère que les moralistes autant que les penseurs politiques vont leur laisser. C’est alors qu’un constat général va s’imposer et une mission se dessiner : celle de tirer un trait définitif avec la Religion et envisager une société uniquement composée d’athées comme une possibilité.

La théorie économique moderne va reprendre cette logique et l’appliquer à tous les hommes. Ses fervents défenseurs arguent le fait que ce concept à l’avantage de la simplicité, puisqu’il est à même « d’expliquer un grand nombre de faits en ne faisant appel qu’à un nombre restreint d’hypothèses » (Robert Solow, 2001). Sauf que l’homo œconomicus, être cupide, sans émotions et socialement atomisé semble être une reductio ad absurdum. Les individus ont une éthique. Ils sont façonnés par des entités collectives et influencés par des institutions. Il n’est pas irrationnel pour eux de prendre des décisions qui ne correspondent pas à la recherche d’un profit maximum. S’il est vrai que tout individu est habité par un « capitaliste intérieur »[7] qui a cette fâcheuse tendance à vouloir lui faire prendre ses désirs personnels passagers pour des besoins urgents, ce n’est pas pour autant que toutes ses décisions touchent uniquement et en dernier ressort sa propre personne. On doit l’avouer, il y a également en nous cette impulsion qui nous pousse à la générosité et à faire preuve d’un comportement empathique envers nos semblables.

Humaniser l’homo œconomicus

Il est important de souligner à titre liminaire qu’on ne peut pas définir un « homo oeconomicus musulman ». Néanmoins, on peut parler d’une vision du monde qui est influencée par l’histoire, les normes et valeurs sociales, influencée en partie par la religion pour le croyant. Un musulman pratiquant rationnel, d’un point de vue sociétal, respectera dans ses actes économiques des valeurs et consommera des produits halal, investira dans une logique du partage des risques, ne spéculera pas, sera loyal dans les affaires, etc. Ceci n’entre pas en contradiction avec la recherche d’une rationalité économique en finalité : satisfaire le mieux possible ses besoins ou faire des profits. Sauf que la recherche du bien-être individuel ne s’oppose pas à celle du bien-être de la communauté.[8] Le concept du succès est donc toujours associée à des valeurs morales dans le glossaire islamique, et implique de ce fait une attitude positive envers son prochain.

La différence fondamentale entre l’homo islamicus et l’homo œconomicus concerne avant tout l’idée d’altruisme et d’empathie. En humanisant l’homo œconomicus, l’islam tend à instaurer une atmosphère dans laquelle la philanthropie est placée au rang du devoir. En restant attentifs aux droits des autres, il est important que les classes les plus pauvres ne soient pas dépourvues de leur droit fondamental de vivre décemment. Le caractère altruiste des enseignements de l’islam souligne à plusieurs reprises sur la nécessité de « donner », plutôt que de « prendre » ou de « garder »[9]. À ce sujet, deux traditions importantes sont à mentionner :

« Les gens que Dieu a placés entre vos mains sont vos frères, vos serviteurs et vos assistants. Quiconque a son frère à son service doit le nourrir de ce dont il se nourrit, le vêtir de ce dont il s’habille, ne jamais lui assigner une tâche supérieure à ses capacités, et si cela est inévitable, qu’il l’aide à l’accomplir. »[10]

« La main de celui qui donne est supérieure à celle de celui qui reçoit. »[11]

L’islam accorde aux franges de la population les plus faibles des droits fondamentaux importants. La courtoisie et la philanthropie sont considérées comme des valeurs sociales profondément ancrées dans la foi du Dieu. Étant un des aspects des inégalités économiques et sociales, la pauvreté est souvent, et malheureusement, source d’exclusion sociale, voire de perte d’identité dans les sociétés. On peut donc affirmer que l’islam est égalitariste dans le sens où il vise à éradiquer la pauvreté, sans pour autant diaboliser et vouer aux gémonies les classes aisées :

« Et dans leurs biens, il y avait une part pour le mendiant et pour l’indigent. »[12]

Aussi longtemps que les démunis n’obtiennent pas la part qui leur est due, ils sont créanciers d’une partie de la richesse nationale. C’est pour cette raison d’ailleurs, que l’islam établit déjà très tôt une institution, plus connue sous le nom de « Zakāt ».


Toutes les religions préconisent de donner aux pauvres et à ceux qui sont dans le besoin. Même ceux qui ne suivent aucune religion, peuvent très bien faire preuve d’une grande générosité. »


Afin de générer un véritable sentiment de compassion dans le cœur de l’humanité, un autre verset lui enjoint de sacrifier ses propres intérêts ou une chose qui lui est chère pour le bien de ses semblables :

« Jamais vous n’atteindrez la droiture à moins que vous ne dépensiez de ce que vous aimez ; et quoi que vous dépensiez, assurément, Allāh le sait très bien. »[13]

Toutes les religions préconisent de donner aux pauvres et à ceux qui sont dans le besoin. Même ceux qui ne suivent aucune religion, peuvent très bien faire preuve d’une grande générosité. Mais l’enseignement selon lequel un homme devrait être prêt à sacrifier les intérêts qui lui tiennent à cœur est particulier à l’islam. Il est en effet aisé de faire un don sans que celui-ci ne cause un inconvénient à nos intérêts propres. Mais faire don de ce que l’on souhaite pour soi-même, là est la difficulté. Le livre saint n’encourage donc pas seulement à faire un don en espèces ou en nature machinalement, mais exhorte aussi les hommes à participer volontairement à des projets d’aides sociales[14]. En partageant et en transmettant leurs compétences et leurs savoirs, ils contribuent ainsi à améliorer les conditions sociales et économiques de ceux qui en ont le plus besoin.

Jusqu’à une époque très récente, les chercheurs des différentes disciplines ont presque tous tenté d’expliquer l’essence de la vie en suivant le scénario matérialiste. Mais une vision radicalement neuve de la nature humaine émerge lentement, se renforce et peut révolutionner notre façon de comprendre et d’organiser nos relations économiques, sociales et environnementales au cours des prochains siècles : il s’agit du comportement lié à l’empathie. Les partisans d’une vision égoïste de la nature humaine rétorqueront que notre propension à la réciprocité sociale relève plus du « donnant-donnant » que du besoin profond d’aider et de réconforter nos semblables. Mais contrairement au mot « sympathie », qui est passif, l’empathie suggère un engagement actif : la volonté de prendre part à l’expérience d’un autre, de partager son vécu. Certes, on ne peut pas dire qu’une personne faisant preuve d’un comportement empathique perd tout sentiment d’identité pour se fondre dans l’expérience de l’autre. Mais il est tout aussi faux de dire que l’empathie est une valeur instrumentale et un moyen de jauger l’autre pour faire avancer ses propres intérêts en maintenant des rapports sociaux appropriés. Si nous en sommes arrivés à une si sombre idée de la nature humaine, c’est bien parce que les récits de malheurs et de crimes nous effraient et nous captivent. Parce que ce type d’évènements est l’exception, et en aucun cas la règle. Au quotidien, le monde est tout à fait différent. Certes la vie est saupoudrée de stress, de souffrances et d’injustices, mais elle est faite pour l’essentiel de centaines de petits actes de gentillesse et de générosité. La compassion et le réconfort mutuels créent la bienveillance, tissent le lien social et réchauffent le cœur. Une grande partie de nos interactions quotidiennes avec nos compagnons d’humanité sont empathiques, parce que c’est notre vraie nature. C’est par l’empathie que nous créons la vie sociale et faisons progresser la civilisation. L’évolution extraordinaire de la conscience empathique est la quintessence de l’histoire de l’humanité, bien que les historiens ne lui aient pas accordé l’attention sérieuse qu’elle mérite.[15]                                                           

L’économie a bien des raisons de paraître aujourd’hui inhumaine. L’économie perceptible d’abord, avec les exigences du « profit à tout prix » de certaines entités primant souvent sur celle de la dignité humaine ; ensuite la théorie économique nommée injustement  « science économique », « qui ne fait qu’apporter sa caution intellectuelle à un seul et même modèle dont beaucoup redoutent chaque jour les effets pour eux-mêmes et pour leurs descendants. »[16] Mais la figure de l’homo empathicus entend révolutionner le rapport à l’autre, et consolider la victoire du système économique. À une période aussi critique de l’histoire que celle de la crise écologique, parviendrons-nous à l’empathie mondiale à temps pour éviter l’effondrement de la planète ?

[1] Tony Andréani, Un être de raison. Critique de l’homo œconomicus, Syllepse, Paris, 2000, p. 7.

[2] Selon l’expression de Pierre Bourdieu, in Daniel Cohen, Homo œconomicus, prophète (égaré) des temps nouveaux, Albin Michel, 2014, p. 36.

[3] D’après la thèse de Jeremy Bentham, in Introduction au principe de morale et de législation, [1789], Vrin, 2011.

[4] Notamment l’anglais John Hales et le français Antoine de Montchrestien. Ces derniers vont jeter la dernière pelletée de terre sur la tombe de la sagesse ancienne, en reconnaissant dans la richesse la principale composante du bonheur.

[5] Christian Laval, L’homme économique. Essai sur les racines du néolibéralisme, Gallimard, 2007.

[6] Yves Renouard, Les hommes d’affaires italiens du Moyen-Âge, Armand Colin, 1968, pp. 224-225, in ibid.

[7] Christian Arnsperger, L’homme économique et le sens de la vie. Petit traité d’alter-économie, Textuel, 2011.

[8] Isabelle Chapellière, Éthique & Finance en Islam, Paris, Koutoubia, 2009.

[9] Mirza Tahir Ahmadra, Problèmes des temps modernes : les solutions de l’Islam, Islam International Publications, 1998, p. 144.

[10] Al-Tirmidhi, Livre de la vertu et des bonnes manières, Hadith n°1945.

[11] Al-Tirmidhi, Livre de la Zakāt, Hadith n°680.

[12] Le Saint Coran, Chapitre 51 (Adh-Dhāriyât), verset 20.

[13] Ibid., Chapitre 3 (Āl-‘Imrān), verset 93.

[14] « Ceux qui dépensent leurs biens pour la cause d’Allāh, et qui ensuite ne font pas suivre ce qu’ils ont dépensé ni d’un rappel des faveurs octroyées ni d’une parole blessante leur récompense est auprès de leur Seigneur, et ils n’auront aucune crainte ni ne seront-ils affligés. » (Op.cit, Chapitre 2 (Al-Baqarah), verset 263).

[15] Jeremy Rifkin, Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie, Actes Sud, LLL, 2012.

[16] Jacques Généreux, Manifeste pour l’économie humaine, Seuil, 2003, p. 262.

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