ETUDE – Innovation morphosyntaxique en presse écrite francophone : analyse de quelques emplois de la préposition dans les médias Camerounais

orthographe

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* Etude rédigée par Monsieur le Professeur Louis-Martin Onguéné Essono

Il est difficile de couler le français actuel du Cameroun dans un cadre homogène et cohérent. Malgré les multiples volets du continuum qui le distinguent, il présente des variations qui en font un écheveau compliqué, confirmant les analyses de G. Manessy (1979 : 93) selon lesquelles le français en Afrique apparaît comme un continuum dont un des pôles est la langue très pure de nombreux écrivains ou intellectuels africains et dont l’autre se perd souvent dans une zone indécise où l’on a peine à distinguer ce qui ressortit aux langues du substrat.

Ce pays aux 300 langues est un cas atypique, le français et l’anglais y étant les seules langues officielles et d’origine étrangère qui, à la radio et à la télévision nationales et même dans la population cosmopolite des villes, ne laissent aucune place aux langues identitaires. Selon J. H. Greenberg (1963), celles-ci s’insèrent dans trois des quatre phylums linguistiques africains auxquels échappe le pidgin-English.

Dans cette cohabitation, le français, à la faveur de l’urbanisation, de la technologie, de la scolarisation et de ses fonctions sociales, a modifié le visage sociolinguistique du pays, complexifiant son multilinguisme initial et fonctionnel. Jadis nombreuses en effet, nos langues indigènes assumaient, chacune, une fonction endogène de communication intra-ethnique, la communication interethnique étant assurée par les idiomes véhiculaires. Le rôle du français devient donc indispensable par son statut et ses fonctions que présentent G. Mendo Zé (2009) et L.-M. Onguéné Essono (passim).

Ce statut explique aussi probablement la nature du français en cours dans les médias et dans la population. Par exemple, la préposition française, utilisée par les journalistes, ne semble obéir à aucun critère fixe, que l’on recoure à la structure du verbe en L1, que l’on se fonde sur celle du verbe français ou que l’on méconnaisse les deux. Cette spécificité, fruit du multilinguisme, de la sous-scolarisation du pays et de la dynamique du français de notre pays, caractérise les parlers camerounais et influence le français des rédacteurs de journaux. Pour conduire ce travail, nous présenterons d’abord le paysage médiatique du Cameroun, avec, en arrière plan, les conditions de l’introduction du français dans le pays et les différents statuts dont y bénéficie cette langue. Nous tenterons enfin, après avoir analysé les productions des journalistes, de déterminer le système de la préposition dans les médias camerounais écrits en français.

 

 

1. Les débuts de la presse au Cameroun

L’histoire des médias du Cameroun ressemble à celle de sa situation linguistique. Les médias y constituent une impénétrable forêt dense où se créent fréquemment des titres nouveaux ; il en meurt aussi un grand nombre. Au gré des événements et de l’actualité, il en ressuscite une bonne partie au point que, par leur précarité, il semble difficile d’en dresser un état des lieux exhaustif et satisfaisant. La première feuille d’informations camerounaise, Mulee nguea, i. e. Le guide, est rédigée en duala, une des multiples langues locales. Éditée par la Mission protestante de Bâle en vue de consolider la foi chrétienne et d’abolir les croyances traditionnelles, elle a paru en 1903. Mais, selon J.-P. Yetna (1999 : 83), le Evangelisches Monatsblatt est édité et imprimé à Stuttgart, même si, dit V. S. Fouda (2003 : 90), la presse coloniale est représentée par le Kamerun Post, bihebdomadaire d’intérêt commercial édité à Douala dès le 8 octobre 1912 et par l’Amtsblatt für das Schutzgebiet Kamerun imprimé à Buea dès 1908, un bimensuel qui s’apparente au journal officiel. En langue duala, trois publications voient le jour dans la même période aux noms bien évocateurs : il s’agit de Mulee nguea, en 1910, Muedi ma Musango (Message de Paix) en 1906 et Elolo be ya Kamerun en 1908. Il est sans doute le premier périodique édité à Hambourg et réalisé par un Camerounais, M’Pondo Akwa.

D’obédience chrétienne, culturelle et à vocation civilisatrice, ces premiers journaux, produits des missionnaires protestants et catholiques, visent des objectifs pastoraux et sociaux. D’ailleurs, explique L. Saah (1975 : 31), la presse missionnaire est l’un des moyens les plus efficaces à la fois pour l’évangélisation des masses africaines et pour la transformation des structures sociales et ancestrales sans lesquelles tout effort d’évangélisation serait voué à l’échec.

La presse camerounaise connaît une structuration en trois phases : la première, initiée par les Allemands et les Français, s’échelonne de 1884 à 1945 ; la deuxième, celle de la presse nationaliste, animée par les Camerounais, court de 1945 à 1960 ; enfin, toujours sous la houlette camerounaise, la dernière phase s’étend de 1960 aux années 1990. Entre-temps, sous le mandat français, s’est développée une presse qui a commencé en 1919 et qui s’est achevée en 1959. Sous l’administration française, écrit J.-P. Yetna (op.cit. : 83-86), cette « presse fut relativement libre et abondante ». Mais une étape intermédiaire s’échelonne de 1945 à 1952 et fait découvrir à F. Bayart (1973) une presse camerounaise qui fut en veilleuse [alors que] l’année 1955 marquait un tournant dans l’évolution de la presse camerounaise. […] C’était la période du multipartisme, de la lutte pour l’indépendance et de la conquête du pouvoir. Chaque parti possédait un organe d’informations.

2. Un jardin médiatique bien fleuri

Malgré des objectifs flous, la presse camerounaise, depuis 1982, se mue en un jardin fleuri. Cette diversité résulte du « débâillonnage » survenu cette année-là. Le paysage médiatique est aujourd’hui florissant pour avoir subi des décennies d’étouffement au temps du monopartisme (1966-1990). En effet, avant 1990, on dénombrait des centaines de journaux privés qui, quoique constamment bâillonnés, paraissaient plus ou moins régulièrement sur une grande partie du territoire.

Depuis les Allemands, ces médias ont beaucoup évolué malgré de nombreux obstacles.  Aussi, écrit P. C. Ndembiyembe (2006 : 177), cette presse passe-t-elle pour « l’une des plus remarquables en Afrique ». Selon A. Wong Ahanda (2000 : 66), en 1997, on recensait près de 1300 titres légalisés ou existants de fait, et, même si tous les titres légalisés ne sont pas répertoriés par l’administration,… seulement près de 200 journaux paraissent effectivement ou ont paru dans une période récente.

En réalité, les 600 titres recensés concernent, et la décennie 1980-90, et celle qui court de 1990 à 2000[1]. Et il reste difficile, même aujourd’hui, de déterminer le nombre exact de journaux en circulation dans le pays. Pour dresser une telle liste, nous avons consulté le désormais obsolète répertoire des médias ; nos enquêtes nous ont ensuite conduit au Ministère de l’Administration du Territoire et de la Décentralisation (Minatd) et à ses structures décentralisées, puis au Ministère de la Communication qui dispose d’une base de données manuelle toujours perfectible. Nos propres décomptes ont été réajustés sur la base des journaux présents dans les kiosques des villes de Douala, Yaoundé, Bertoua, Bafoussam, Limbe, Buea, etc.

Sont cependant en circulation permanente près de 200 titres édités en français que nous avons dépouillés. La radio et la télévision ont cependant été mises à contribution pour confirmer certaines de nos occurrences, d’autant que les intervenants, anonymes, sont susceptibles de provenir de toutes les régions du Cameroun, confirmant également que le français dans notre pays forme un continuum identifiable par des marques diverses et perceptibles dans ses usages.

3. Les innovations du français dans les journaux camerounais

Les langues étrangères se sont implantées au Cameroun à la fin du XIXème siècle avec l’installation des Allemands. Si l’anglais est déjà pratiqué sous la forme du « niger English », l’officialisation des langues locales commence avec von Soden, le premier Gouverneur allemand, qui ouvre en 1886, la première école officielle. Engelbert Mveng (1963 : 331)  note queT. Christaller, qui dirige cet établissement, comprend la nécessité de la langue indigène dans les écoles. Il se m[e]t à l’étude du douala et compos[e] une grammaire allemande adaptée à ses élèves.

Cette politique favorable aux langues nationales se poursuit pendant tout le protectorat germanique, mais s’estompe à l’arrivée des Français. Comme partout où ils passent et même dans leur propre pays, ceux-ci mettent en place une politique exclusive des langues identitaires, privilégiant celle de l’Hexagone.

Langue de scolarisation, langue véhiculaire et langue seconde, le français est aussi la langue d’intercompréhension en usage exclusif dans les médias écrits, si l’on excepte l’anglais. Mais sa nature dépend, la plupart du temps, de celle des médias eux-mêmes. On divise globalement la presse écrite en grands et en petits journaux. Les grands journaux, en dehors des journaux d’État comme Cameroon Tribune (CT), sont plus stables et tenus par des hommes d’affaires et des universitaires. Ils paraissent quotidiennement et présentent une structure organique cohérente et homogène. Mutations (Mut.), Le Jour (LJ), La Nouvelle (LN), La Nouvelle Expression (LNE), Le Messager (LM), forment cette catégorie alors que L’œil du Sahel (LODS), La Météo, La Nouvelle Presse, Dikalo, etc., bi- ou trihebdomadaires, présentent, outre la même ergonomie, une qualité linguistique relativement identique et moyenne.

En effet, dans les articles de fond – politique, économie, faits sociaux – ou dans les faits divers ou le sport, il s’utilise un français mésolectal ou, plus exactement, un mélange continu du mésolectal et du basilectal, qui reprend parfois les formes d’expression proches des langues maternelles (LM). Mais le recours purement basilectal se retrouve dans les petits journaux et les feuilles satiriques ou de caricature comme Le Popoli, La Révélation, L’Indic, Évolution, La Détente, Porc-épic, etc., et que recherche le plus gros des lecteurs issu du petit peuple avide de faits divers et de révélations sur les personnalités. Cependant, les propos sur « la langue des journaux » valent aussi bien pour les romans que pour tous types de productions et même pour le parler général des Camerounais encore victimes de leurs substrats linguistiques.

Malgré cette généralisation, ce n’est qu’au cours de ces vingt dernières années que s’observe un changement profond et radical dans le scrupuleux respect des règles de fonctionnement du français au Cameroun[2]. Au plan de la morphosyntaxe, en effet, le français des médias écrits reflète les parlers locaux, identifiables dans l’utilisation des déterminants, des calques, des transferts, et le recours aux traductions littérales. À preuve, le maniement souvent défaillant de la temporalité, des connecteurs, des schémas énonciatifs ou celui des prépositions.

Cette situation se comprend, le rédacteur produisant sa pensée et ses idées en une langue non maternelle, souvent mal maîtrisée et cependant obligatoire. Parmi ses multiples missions, la presse est appelée à diffuser les savoirs linguistiques ; elle contribue ainsi à la stabilisation et à la grammaticalisation des formes de parler qu’elle propage, en sorte que la langue qui s’y utilise se répand, s’imite et, très souvent, sert de modèle.[3] C’est pourquoi, note J.-P. Cuq (1991 : 65), la presse est le reflet de la langue qui se parle et un lieu privilégié de son élaboration en ce qu’elle cautionne ou non les particularismes linguistiques locaux.

Cette prescription semble avoir été suivie par les journaux de la première et ceux de la deuxième génération. Mais, depuis 1980, l’impression est qu’il s’y installe un laxisme certain qui laisse de plus en plus se manifester le substrat linguistique, ainsi que nous l’avons vu pour les écrivains[4].

Aujourd’hui, nos journaux demeurent encore fortement influencés par la presse française. Pourtant, les techniques d’une écriture agréable en usage dans les journaux d’avant, comme La Presse du Cameroun, la Gazette, le Courrier sportif ou L’Effort Camerounais, ont disparu de l’environnement linguistique de nos médias. En dépit des facilités qu’offrent les TIC, la langue utilisée dans les journaux est devenue quasi méconnaissable dans de nombreux titres, dirigés plutôt par des hommes d’affaires que par les professionnels du métier. Même le quotidien officiel a, lui aussi, quelque peu perdu de sa verve d’antan. Ces travers aboutissent du reste à une presse écrite malade. Pour Nguiamba[5], ces grands titres livraient des articles de haut vol, les textes publiés par les rédacteurs servaient de modèles et étaient même étudiés à l’université de Yaoundé. On observera cette difficulté d’écriture à travers une rapide analyse de l’utilisation de la préposition dans les colonnes de journaux.

4. L’utilisation de la préposition dans les journaux camerounais

Les prépositions constituent généralement des éléments de relation entre deux ou plusieurs unités linguistiques. La connexion entre ces constituants implique aussi une charge sémantique exploitable en ouverture ou en clôture des phrases. Cette perspective, à orientation argumentative, ne sera pas abordée ici en profondeur bien qu’une telle visée soit intéressante dans la mesure où elle permet de mettre en valeur la confusion observée dans l’utilisation des connecteurs prépositionnels à valeur causale, concessive, temporelle, etc. Nous nous focalisons au contraire sur la mise en relation qui dépend de la construction du verbe. On parlera alors, pour le français, de verbes transitifs directs ou indirects pour les verbes directement ou indirectement reliés à leur complément à l’aide d’une préposition. Parfois, les rédacteurs camerounais éprouvent des difficultés à respecter ces principes ; en effet, ils omettent des prépositions qu’il faut rattacher aux verbes qui en exigent ou, au contraire, ils en introduisent une alors que le verbe n’en a pas besoin.

4.1. Quelques principes méthodologiques

Notre réflexion concerne l’emploi de ces prépositions dans les journaux camerounais écrits en français. Le corpus, de près de 3200 occurrences écologiques, avait d’abord été constitué manuellement, puis relevé par Internet pour les rares médias en ligne, et confirmé par la base de données du Romanisches Seminar de P. Blumenthal et S. Diwersy à l’Université de Cologne. Nous n’aborderons pas dans ce travail les prépositions synthétiques (lui, leur et dont) ou encore le que déjà traité par Frei et dont les occurrences semblent «universelles».

Sont prises en compte les productions figurant dans un journal et non encadrées par des guillemets, qu’elles aient été émises ou non par l’organe de presse dont la responsabilité est de les avoir insérées in extenso dans le texte. Certaines occurrences, rares cependant, proviennent de diverses chaînes de TV ou des multiples radios FM du pays. Destinées au même public et produites par des locuteurs vivant dans des conditions identiques, nos occurrences semblent homogènes. Notre étude dispose donc d’un riche corpus varié et représentatif des publics. Toutes ces occurrences s’échelonnent de 1980 à 2011. Les rédacteurs, formés quelquefois sur le tas, bardés ou non de diplômes scolaires ou universitaires, livrent des produits qui reflètent le substrat linguistique de chacun d’eux, facilement localisable à partir de son texte.

4.2. Le profil des rédacteurs

Il serait cependant méthodologiquement commode de dresser le profil scolaire ou intellectuel des rédacteurs bien qu’incomplet et trop global. Si certains d’entre eux, notamment, dans la presse d’État, présentent un bagage minimum équivalant au baccalauréat et si d’autres ont flirté avec la faculté, très peu d’entre eux y enseignent. La plupart suit un parcours ordinaire, suscitant de l’appétit pour les journaux francophones à cause des néologismes, des calques, des traductions imparfaites, etc., qui émaillent leurs pages. Ce constat n’est pas exagéré car, observe M. J. Ombga (2000 : 32), « la plupart des journalistes œuvrant dans la presse privée viennent de tous les horizons ». Et Keye Ndogo (1980) de renchérir : Le profil des personnes qui animent la presse privée au Cameroun au cours des années 1990 n’a pas beaucoup changé par rapport à ce qu’il était en 1980. Il s’agit toujours de ceux qui ont abandonné les études au niveau primaire ou secondaire et qui pensent que le journalisme peut constituer une issue à la misère.

Ces plumes peu formées en presse privée, affirme M. J. Ombga (ibid.), proviennent aussi des mercenaires, comme l’observent ailleurs M.-S. Frère (2000) et A. J. Tudesq (1995). La présente analyse ne critique donc pas la profession, mais la langue de la presse prise comme objet d’étude susceptible d’être examinée, la langue demeurant un fait social qui reflète le comportement langagier de ses locuteurs, même si F. Gandon (1992) rejette l’influence des substrats des idiomes locaux proposés par J.-L. Hattiger (1981). Seuls intéressent le diagnostic et le traitement subséquents et relatifs au code linguistique des partenaires de la communication : auteurs et lecteurs.

4.3. La méconnaissance de la langue : un gros handicap

Au regard de la formation de nos rédacteurs, de la faible scolarisation généralisée et surtout des prestations recueillies, on conclurait facilement à une méconnaissance totale du français. L’apparition fortuite des prépositions peut servir de preuve, celles-ci survenant ou disparaissant à contretemps. Les lois de la langue sont donc bafouées dans ces séquences :

1a- Les mauvaises langues disent de l’actuel PM d’avoir été partisan au groupe d’un certain Michel Fotso. (Renouveau Hebdo, n°129/2005) ;

1b- Pourquoi n’y a-t-il pas de plaques de signalisation sur les endroits interdits de garer les véhicules ? (La Révélation, n°93/2006) ;

1c- Les principales (préoccupations) étaient de déterminer laquelle (des communautés) est plus loyale à elle-même de même que laquelle est plus tolérante de l’autre. (LJ, 05/05/2011) ;

1d- Envois moi l’argent avec l’enfant. (La Révélation, 12/09/2008) ;

1e- Elle nous a ouvert la porte, a lavé la boue sur nos vêtements. (Mut., 4/5/2011).

L’emploi des locutions prépositives est aussi problématique, révélant du reste que les auteurs hésitent souvent à vérifier et leur forme et leur signification qui, parfois, guident la compréhension. Quelques exemples en témoignent :

2a- Les deux communautés continuent de se regarder en chien de défaillance. (L’œil du Sahel, LODS, 245, sept. 2007) ;

2b- Julliard descendrait de cette famille qui a évolué dans la production du livre, au point à avoir […] une structure éditoriale du même nom. (Mut., 4/5/2011) ;

2c- Un garçon indique avoir aperçu un taxi roulant à tombeau ouvert en feu de détresse. (La Révélation, n°93/2006) ;

2d- La réunion est ainsi achevée à queue de poisson. (Aurore, n°907/2007) ;

2e- Ce sous groupe avait décidé de se mettre à quatre pour lui. (O-E, n°494/2006) ;

2f- Le phénomène est observable dans les villes de Yaoundé, et à une moindre mesure Bafoussam, (La Révélation, n°93/2006) ;

2g- Zangalewa a été plébiscité par un public qui le réclamait à coups et à cris. (CT, n°3784, p. 7) ;

2h- [Les prix des bananes et des macabos] sont négociés de bouche en bouche à la tête du client. (L’Anecdote, n°6, p. 3).

L’examen de ces deux séries n’appelle guère de commentaire particulier. L’acquisition de cette catégorie semble s’être opérée en milieu naturel écartant toute formalisation préalable. On entend une expression plus ou moins correcte et on la reproduit sans vérification. Le sentiment de maîtriser ces formes conduit souvent leurs auteurs à en faire un usage assuré. Cette attitude est généralisée chez les journalistes[6] et même chez beaucoup de locuteurs qui consultent très peu le dictionnaire. Mais on peut aussi penser que de tels écarts sont aussi l’œuvre des langues locales sur le français.

4.4. Les confusions de prépositions et la structure des langues maternelles

Des travaux sur le sujet circulent. P. Blumenthal (2011) analyse le fonctionnement global des verbes dans la presse francophone ; F-M Gandon (1992) examine les prépositions dans la presse africaine alors que J.-A. Pambou (2003 et 2004) évalue les constructions prépositionnelles chez les apprenants gabonais. P. Kjærsgaard (2011) s’appuie sur la construction verbale en Afrique pour montrer la variation du français. I. Magali et A. Queffélec (2011) examinent la gestion du verbe français chez des Gabonais analphabètes, peu et moyennement scolarisés. Il est étonnant de voir différentes productions analysées se ressembler. Pourquoi, en effet, le locuteur efface-t-il une préposition nécessaire et pourquoi en ajoute-t-il une qui est superflue ? Excepté quelques-uns du Cameroun et du Gabon, les idiomes examinés sont différents, mais les phénomènes identiques.

Dans certaines langues bantoues, la détermination nominale recourt à des morphèmes non prépositionnels qui reprennent le préfixe de classe du nom recteur. Ce morphème, phonétique au singulier, n’apparaît lexicalement que si le nom recteur est au pluriel. Par ailleurs, dans la traduction française, des confusions très marquées surviennent entre la préposition avec et le coordonnant et qui sont une même unité lexicale en LM. C’est pourquoi nous ne nous préoccuperons que de la relation verbo-nominale pour comprendre les usages prépositionnels chez les journalistes camerounais avec, comme chez J.-A. Pambou (2004 : 155), les ajouts, les effacements, les substitutions de prépositions.

Puisque nous avons affaire à une classe de locuteurs passablement scolarisés[7], on admet implicitement l’acquisition d’un large paradigme lexical, y compris les verbes. Cette clause semble confirmer l’analyse d’I. Magali et A. Queffélec. Le maniement de la rection verbale, qui se révèle finalement illusoire, est supposé connu, mais mal maîtrisé. Pourtant, nos rédacteurs ne sont pas les seuls à confondre, à négliger ou à méconnaître les constructions verbales du français. Le problème serait plus simple s’il ne se circonscrivait qu’à la rection verbale classique. Mais des difficultés se rencontrent dans l’utilisation de diverses prépositions dont l’apparition modifie souvent le sens.

Le relateur à, le plus fréquent, passe pour une préposition universelle qui se substitue aux autres ; plus facile, elle rappelle la polyfonctionnalité qu’elle assume dans de nombreuses langues locales comme on le verra plus loin.

3a- Moukoko M. insiste à ce que l’information soit annoncée. (LM, 28/01/05) ;

3b-.Une affaire dans laquelle nous reviendrons avec détails …. (L’Anecdote, 12/05/11) ;

3c- Les passagers vont prier Fotso à rester assis… (O-É, n°494/2006) ;

3d- L’un a refusé d’honorer à un rendez-vous à cet endroit. (Mut., 04/05/2011) ;

3e- La police s’efforce en vain à mettre l’ordre. (Ariane TV, Journal, 01/01/09) ;

3f- […] Il ne prit pas part à ce pâtre à son honneur… (Mut., 4/5/2011) ;

3g- Contraint à renoncer à ses fonctions avant la fin de son mandat, T. Mbeki est la victime d’une bataille qui l’a opposé à […] J. Zuma. (LNE, 23/09/08) ;

3h- Nous n’avons jamais été contraints à libérer Bakassi. (Mut., 22/08/06) ;

3i- Les confrères d’Africa24 n’ont cru à personne lorsqu’on leur a révélé que P Biya n’a jamais fait de conférence face à la presse de son pays ! (Mut., 3/6/11).

Les prépositions à, de et en d’une part, et pour, par, dans, avant, d’autre part, appartiennent respectivement à une zone de sémantèse transcendante et de sémantèse immanente dotées ou non d’une valeur sémantique qui, selon G. Moignet (1981 : 228-230), préside à leur emploi. C’est pourquoi, présents mais plus rares, les connecteurs de et en figurent indûment dans quelques textes extraits de tous les journaux. Aucune explication solide ne vient appuyer cette apparition après les noms, les adjectifs ou les verbes :

4a- Il prétendait toujours de me mettre en prison. (Radio Lumière, 10/09/08) ;

4b- Notre ministre ne connaît pas le chemin de Nkolbikok, encore moins d’avoir songé un jour de visiter les locaux de la direction. (Ciel d’Afrique, CA., n°43/2005) ;

4c- Dans l’Est, il y a le phénomène de capturer des enfants pour prendre ses parties génitales. (Aurore, 29/08/06) ;

4d- L’Oespi est l’unique organisation habilitée de répondre pour le compte de l’enseignement islamique. (CA., n°43/2005) ;

4e- En quoi tient votre argument ? (LDC, n°140, 04/01/07, p. 3) ;

4f- Le 5 décembre 2000, une deuxième modification est effectuée leur donnant plus d’avantages en occurrence 25.250 Fcfa de primes techniques pour la catégorie A. (LJ, 28 avril 2009).

Parfois, le sens du verbe peut guider le choix de la préposition[8], mais un tel choix, en L2, débouche sur des écarts si le locuteur ne bénéficie pas de bonnes bases :

5a- Chatué s’est empressé pour aller dire que c’est lui. (O-É, n°7/1995) ;

5b- Ils sont expulsés dans leur propre pays. (La Révélation, n°93/2006) ;

5c- C’est devant un public de grand jour parmi lequel le premier ministre que les lions indomptables… (O-É, 2006) ;

5d- La déflagration ayant ameuté les populations à 1km à la ronde dont jusqu’au rond point express, le lieu du sinistre est assailli. (La Révélation, n°93/2006) ;

5e- Phoenix a cru jusqu’au bout en une issue favorable. (Aurore, 29/08/06).

Ces échantillons présentent des constructions dénuées de toutes les contraintes apprises à l’école. Or, l’objectif est sans doute de livrer le message à un lectorat à peine plus scolarisé et aussi peu exigeant en ce qui concerne le respect des lois difficiles qui régissent la langue française. Pourtant, dans certaines phrases, ces règles sont respectées. Il semble donc constamment se réaliser une superposition de structures : celles de la langue première, les LM du Cameroun, sur les structures du français. On ne condamne donc pas a priori ces constructions naturelles et spontanées, le contact des langues en présence créant une insécurité d’où seule la langue officielle tire avantage grâce à ses multiples fonctions sociales. Pour valider de tels usages qui tendent à se muer en normes, le descripteur, écrit Claude Poirier (2001 : 19), doit adopter une position qui révèle, qu’il le veuille ou non, une opinion sur la variété du français qu’il décrit et sur les unités examinées.

Cet exercice se révèle cependant périlleux si toutes les garanties sur la véhicularité du français ne sont pas prises en considération. Voilà pourquoi, bien que scolarisés, les rédacteurs emploient des paramètres syntaxiques ou argumentatifs différents du français dans lequel ils sont obligés d’écrire. La conséquence de cette démarche d’appropriation est que l’on débouche sur des constructions proches de la conception des réalités quotidiennes. En réalité, la langue reflète la pensée et, pour le cas présent, il faut comprendre que, pour le Camerounais moyen, il préexiste une LM qui se superpose au français et qui en influence la forme, même en morphosyntaxe.

Mais le poids de ces LM est immense et ses répercussions sur le français constituent un système perceptible sur tous les plans de la langue. Par exemple, les langues bantoues ne disposent globalement que de quatre prépositions. Pour l’èwòndò, langue codée A70, on trouve la préposition á (à, pour, vers, de), cette préposition traduit en même temps l’allatif, l’adessif, l’abessif, l’inessif, etc., viennent ensuite les prépositions ai (avec), ábə (chez), ású (pour, afin de, à cause de, grâce à), yàá (de) entre deux substantifs. Ces prépositions sont essentiellement fonctionnelles et connaissent des emplois stricts. Traduites en français, elles se greffent aux unités lexicales plus par le sens que par la morphosyntaxe, en calquant le verbe français sur celui de la langue de départ.

6a- Pardonner vos enfants; les femmes, pardonnez vos maris. (LNE, 2007) ;

6b- Son père l’avait acheté les livres à la rentrée. (Aurore plus, 2008) ;

6c- Je lui demande de le rembourser son argent. (Flash Info, 2000) ;

6d- Je pratique le petit commerce pour les venir en aide. (LNE, 29/08/06) ;

6e- La seconde vague qui la succède précipite notre pirogue. (LJ, 19 /03/08) ;

6f- Le défenseur fait figure des plus sérieux pour succéder Thiago. (LM, 22/06/11) ;

6g- L’intersaison les apporte plutôt du soleil. (LM, 22 /06/2011) ;

6h- Nous avons pris quelques photos des biens de E. Mebe Ngo juste pour le nuire. (LN, 08/08/2011).

Malgré ces confusions, il demeure vrai que certains verbes de la LM exigent parfois une construction alternée : soit avec une complétive toujours objet, soit avec une expansion objectale de nature substantive[9]. Or, l’école recommande très peu l’usage des phrases complexes pour alléger le style. Ce à quoi s’adonnent les rédacteurs. Par ailleurs, l’école n’explique pas toujours que, en français, un même verbe peut se construire avec plusieurs prépositions, produisant des sens différents : [parler (ø, de, à, avec, pour)], [penser (ø, à, de)], [tenir (à, de, pour)]. De nombreux rédacteurs emploient le verbe empêcher avec à. Le cas de hésiter peut se tolérer en emploi avec de, mais plusieurs verbes s’utilisent presque toujours avec une préposition précise, qui en modifie le sens.

7a- Certains Sgpr [Secrétaires généraux à la Présidence] n’hésitant pas d’ailleurs de prendre des décisions en lieu et place du chef de l’État. (LNE, 2006) ;

7b- Les deux lutteurs n’hésitent pas de se servir de tout ce qu’ils ont pour en finir chacun avec son adversaire. (Mut., 29/12/08) ;

7c-Je leur ai dit quittez en route, la voiture vient en vive allure. (Radio Venus, 18/11/08) ;

7d- La mesure d’interdiction de sortie du territoire a été prise, pour empêcher à l’intéressé de se soustraire aux autorités. (LJ, 61/01/11) ;

7e- Rien n’a été fait pour empêcher à cette prison de ressembler à une gruyère. (LM, 4/01/08) ;

7f- Le tribunal empêche à Paul E Kinguè d’inhumer son fils. (Mut., 21/06/11)[10] ;

7g- Foumban abrita la cérémonie des accords ayant débouché à la réunification du Cameroun. (LNE, 11/05/11).

La pronominalisation des groupes prépositionnels régis par de ou à accable nos rédacteurs, quel que soit leur niveau. La confusion entre y ou en est très fréquente. Il en est de même du pléonasme grammatical dont/en.

8a- [C’]est l’une de ses déclarations les plus débattues, parfois avec autant de passion de la part de ceux qui la partageaient que de ceux qui en étaient contre. (Mut., 19/01/11) ;

8b- Bien que le Cameroun soit intéressé par l’achat d’armes, l’Hexagone n’en est pas favorable. (LNE, 05/5/2011) ;

8c- Le cardinal Tumi en avait fait allusion en 2006 dans la première publication d’une presse catholique… (Caminfo.net, 19/0408) ;

8d- Le Dr Motaze a dû utiliser ses propres produits et ceux de la Société Nationale des Hydrocarbures, Snh vélo-Club dont il en a la charge. (LM, 15/06/05) ;

8e- Il s’entête à ne pas céder le poste aux coups de plusieurs victimes dont il en est responsable. (Cam.info-net, 12/04/11) ;

8f- […] Par rapport à la prochaine élection présidentielle, des informations dignes de foi soutiennent qu’elle n’en a pas manqué d’exprimer sa préoccupation. (LNE, 11/05/11)

8g- Le gouvernement doit […] s’effacer et laisser les autorités universitaires compétentes répartir ses présélectionnés en fonction des urgences dont ils font face (Mut., 01/09/11).

4.5. Omission de la préposition dans la structure verbale

Conforme au français local, la langue de la presse accumule des usages langagiers qui impliquent diverses manières de s’exprimer qui, on l’a dit, rejaillissent en surface sur le discours conçu et écrit en français. Consciemment ou non, mais toujours spontanément, les rédacteurs camerounais font resurgir dans leurs productions écrites et/ou orales leur manière propre de concevoir et d’exprimer le monde qui les entoure et leur désir de se rendre plus proches de leur lectorat. Ainsi, relativement à l’omission des prépositions, rien, a priori, n’explique cet amuïssement sinon l’imitation de l’environnement linguistique immédiat[11]. Deux cas de figure peuvent se présenter. D’une part, la combinaison d’un verbe et du syntagme nominal prépositionnel subséquent et, d’autre part, le recours à certains verbes exigeant une préposition et qui en sont dépourvus sans raison apparente.

Ainsi, dans le même texte, le rédacteur, au gré de son inspiration, use ou non de la préposition qui introduit l’expansion nominale objet. Pour quelques verbes, on l’a aussi vu, c’est la résurgence de la L1 qui s’impose. En effet, des constructions de L1 utilisent la structure V + N que le rédacteur calque en s’exprimant en français.

9a- Les bruits nuisaient … les travaux des gens ici. (Radio TBC, 14/10/08) ;

9b- Ma femme a accouché 10 enfants, … (FM 94, 10/07/10) ;

9c- On impose les étudiants de payer pour aller aux toilettes. (V 4, 20/01/09) ;

9dOn doit tout aux citoyens qui ne peuvent pas jouir le tout premier terme de leur devise. (O-É, n°122/2000) ;

9e- Le ministre a tenu à justifier le choix de Douala et l’explique par le fait qu’il regorge la majorité des médias du pays. (Le JDC, 4/05/2011).

On pourrait croire que cette série [9] s’apparente à celle qui a été analysée en [6]. Dans cette dernière, les verbes étudiés sont des verbes datifs dits « à double objet » dans lesquels, en français, l’ordre est V + O1 + Prép. + O2. Dans cette présentation, l’objet direct précède l’objet indirect. La préposition est obligatoire et lexicalement présente. La plupart des langues bantoues adoptent une construction inverse qui apparaît sous la forme d’un double accusatif[12]. Le verbe prépositionnel est suivi du bénéficiaire, puis de l’objet direct. Or, la traduction française de tels verbes bouleverse la structure de la LM, laquelle, mieux maîtrisée, s’impose. Les exemples [6] relèvent donc des idiosyncrasies que seule, pourtant, la connaissance de la langue cible peut éradiquer[13]. Dans le deuxième cas, on a affaire à une combinaison de deux verbes. Dans cet environnement verbal, la construction se présente sous la forme V + Prép. + Vinf. Le verbe à temps fini précède une préposition qui régit un verbe à l’infinitif. C’est le verbe promettre qui bat tous les records, car il représente 70 % d’une vingtaine de verbes ainsi construits :

10a- Muna a promis se retrouver très bientôt à l’hémicycle… (Mut., 16/07/07) ;

10b- Le Dgd a promis défendre le dossier…. (Mut., 28/11/2007) ;

10c- Yesus et Nouboussie ont promis aider l’administration. (Mut., 09/05/08) ;

10d- Il est des réalisateurs camerounais qui n’ont jamais accepté venir aux Écrans Noirs. (LM., 03/05/2005) ;

10e- A. O.-Abdallah affirme venir recueillir davantage d’informations sur les récentes agressions de l’armée nigériane. (CT, 27/06/2005) ;

10f- C’est ce qui fera dire les responsables de cette campagne qu’il ne s’agit pas nécessairement d’aller soulever les montagnes. (LCM, 32, 28/12/06) ;

10g- À cette allure, l’on risque prendre plus de temps pour dédouaner une marchandise. (LM, 08/01/07) ;

10h- On risque ne rien comprendre et perdre les élèves. (Mut., 23/04/2007)

Il convient cependant de souligner la difficulté immanente au français dans la manipulation de ces structures[14]. Mais le problème est précisément, pour les rédacteurs, de disposer des subtilités de la langue de l’autre. Certes, le lectorat immédiat est principalement celui du Cameroun pour lequel on écrit. Il faut cependant espérer que des lecteurs non Camerounais pourraient s’intéresser à nos journaux. Même s’ils n’ont pas la plume littéraire, nos rédacteurs gagneraient certainement à rédiger de manière à se faire comprendre de la francophonie. On ne demande pas une prestation extraordinaire, il n’est même pas question de faire oublier la culture camerounaise dans son mode d’expression, son apparition brute pourrait alors déboucher sur des calques et des transferts qui constituent notre patrimoine.

Apporter quelque soin littéraire aboutirait probablement à un texte camerounais plus beau, qui aiguiserait la curiosité du lecteur étranger. Celui-ci en demanderait davantage. Il ne s’agit cependant pas de donner des leçons, notre objet d’étude étant, dit Labov (1976 : 258), la structure et l’évolution du langage au sein du contexte social formé par la communauté linguistique. Toute la problématique est là ; en L1, il existe des variations linguistiques sociales et individuelles, mais, en L2, les journalistes disposant déjà d’une LM, les contextes d’apprentissage et les fonctions sociales des langues apprises influencent la maîtrise de ces dernières. Est-ce donc pour autant que, même par le phénomène de l’appropriation, une langue, bien que dynamique, doit se voir tordre le cou sous le prétexte de la variation ? On n’est pas loin de la réalisation d’une telle suggestion émise sous forme de recommandations aux « États Généraux de l’Enseignement du français » en 2003 à Libreville. L’on y avait reconnu que le temps du purisme élitiste est bien définitivement révolu. L’Afrique doit tourner la page et proposer de nouvelles normes, car sans normes il ne peut y avoir d’enseignement, allant dans le sens d’une simplification des usages et des pratiques, et par conséquent des représentations. C’est le seul moyen de débarrasser le locuteur africain de son insécurité linguistique et, peut-être, de lui redonner le goût de l’apprentissage de la langue française (langue de développement) quand il a disparu. Cette nouvelle norme africaine ne doit pas se limiter aux seuls emprunts et néologismes lexicaux mais s’étendre à la syntaxe du français. Dans ce domaine, les États généraux souhaitent que l’Afrique prenne ses responsabilités et qu’elle devienne le moteur d’une réforme dont même la France et ses propres locuteurs, natifs ou non, seraient les premiers bénéficiaires.

Cette longue citation ouvre le débat sur la décision à prendre impérativement par l’Afrique dans le cadre de l’expression en français : franchir le Rubicon et s’imposer une norme endogène même au plan syntaxique. Or, le choix réel de l’écriture journalistique camerounaise est ambigu, voire flou. Il peut s’agir, d’une part, d’une véritable méconnaissance des lois de l’écriture de la langue seconde dans son aspect morphosyntaxique. Il est en effet difficile de transposer les calques syntaxiques de la L1 sur la L2, malgré toutes les tolérances possibles. D’autre part, on peut également être en face du ludisme linguistique. Celui-ci est le signe que le rédacteur maîtrise parfaitement les mécanismes de la langue cible et « joue avec ». Cette technique se perçoit couramment dans de subtils jeux de mots rares dans nos colonnes.

Mais un aspect plus profond encore peut expliquer toutes ces formes, rassemblées dans le lexique, qui témoignent d’une véritable réforme du français du Cameroun. Il semble que nous sommes face à un refus caractérisé de la langue classique, fruit de l’appropriation dont il a déjà été question. M. M. Ngalasso (2000 :10) explique à ce sujet que ce refus de la langue classique, excessivement normée, diffusée par l’école au détriment de la langue vivante propre à notre temps et à notre lieu constitue une sorte d’enrichissement de la langue française, langue que les auteurs et les journalistes africains veulent « dompter », « acclimater », « domestiquer », « cocufier », et « adapter » à leur vécu d’Africains en vue de lui apporter le renouvellement nécessaire au sein même de la communauté francophone mondiale. D’où leur volonté clairement affichée de recourir à la langue courante en usage dans les villes et les campagnes africaines, une langue authentique, qui ne craint ni l’emprunt ni le calque ni le particularisme ni même la faute.

Par ce biais, la culture locale intervient donc forcément et normalement dans la réalisation scripturale des locuteurs et des rédacteurs camerounais en situation de parole ou d’écriture dans une langue étrangère. Pourtant, l’art de l’écriture ou, tout simplement, le mérite du rédacteur camerounais consisterait à transposer cette culture-source dans la langue cible qui sert de médium commun. C’est cela le mérite réel du journaliste écrivain en langue étrangère ; il doit convertir en français les éléments culturels de sa L1 et non procéder à de simples gloses littérales. Il s’agit, pour cela, d’établir des correspondances entre les deux pôles qui sont les siens par les langues en présence.

La variation linguistique ne signifie pas la superposition d’une langue sur une autre. Il est exigé de faire vivre la culture-source à travers les mots du lexique de la langue étrangère.

Conclusion

Pour conclure cette analyse rapide et incomplète, on reconnaîtra qu’il est difficile de parvenir à un bilinguisme réel qui permet au rédacteur moyen de la presse écrite camerounaise de s’élever au-dessus de sa culture et de sa langue pour s’exprimer comme un locuteur natif du français qu’il est amené à utiliser quotidiennement pour livrer l’information à ses concitoyens avec qui le seul médium d’intercompréhension est le français. Ce détachement est ardu d’autant plus que la scolarisation est bricolée, la norme bafouée par méconnaissance et par ignorance et que les usances langagières, encouragées, plafonnent à la strate basilectale.

L’enrichissement et la dynamique du français procèdent du renouvellement lexicologique, voire morphosyntaxique de cette langue dans les structures où celle-ci se révèle incapable de subsumer la pensée du locuteur allogène. La révolte, la subversion, le refus, la cocufication du français transitent nécessairement par sa totale maîtrise, ouvrant ainsi la porte à la créativité qui permet de vaincre les vainqueurs, de conquérir les conquérants. Cette voie est probablement la plus difficile et la plus efficace.

Plusieurs journalistes camerounais savent le faire et le réussissent à la perfection, établissant ainsi la preuve d’une scolarisation solide et complète qui les rend aptes à opérer ce balancement culturel et linguistique. Mais la créativité requiert du travail. La rédaction, elle, est un art qu’on ne peut pas ignorer. L’on peut donc imaginer un système normatif endogène qui sera entériné pour éviter la permanente insécurité linguistique. Beaucoup d’écrivains et de rédacteurs ont réussi cette performance ailleurs, grâce à un travail d’écriture. En somme, la solution est facile à trouver. Il s’agit de s’initier au bilinguisme dès le bas âge et à l’école. Le développement des bi-grammaires ouvre la voie à un véritable partenariat linguistique où chaque langue en présence gagne. S’y engager est une autre histoire.

Il est rappelé aux lecteurs que la présente étude a été publiée au sein de la Revue le français d’Afrique, n°27, 2012, pp. 137 à 154.

* Louis-Martin Onguéné Essono est professeur à la faculté des arts, lettres et sciences humaines de l’Université de Yaoundé 1, au Cameroun. Il est également le Vice-Doyen en charge de la programmation et du suivi des Affaires Académiques de l’Université.

 

Pour citer l’étude :

Louis-Martin Ongéné Essono,  » Innovation morphosyntaxique en presse écrite francophone : analyse de quelques emplois de la préposition dans les médias Camerounais « , in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Littérature & Philosophie, juin 2013.

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[1] Ce chiffre reste cependant constant. Le 03 mai 2011, lors de la journée de la liberté de la presse, le Ministre de la Communication confirmait l’existence de 600 titres réguliers.

[2] Gandon, F. M. (1992 et 1994)  le remarque pour l’Afrique noire et le Burkina Faso.

[3] Cf. Onguéné Essono, L-M. (2009) sur « Le rôle de la presse dans l’enrichissement et l’altération du français au Cameroun ».

[4] Cf. Onguene Essono, L.-M. (2003 et 2004)

[5] Cf. http://www.journalducameroun.com/article.php?aid=2007 consulté le 15 mai 2010.

[6] Cf. Onguéné Essono, L.-M. (2011 : 153) : 56 % de rédacteurs confirmés ne recourent jamais au dictionnaire français. En outre, 48 % d’élèves-journalistes de Yaoundé, soit un total 52 % de l’ensemble des répondants, avouent qu’ils ne s’intéressent pas à cet outil.

[7] Le type de collecte entrepris n’a pas permis de déterminer exactement le niveau de scolarisation. Il a parfois paru choquant à certains répondants de s’entendre demander leur niveau intellectuel.

[8] Cf. à ce sujet Borillo, A. (1990 et 1993).

[9] D’où des constructions comme insulter, appeler, prendre, considérer *(que/de), à côté de promettre (que/de). Ex. : « Lorsque Omeng reçoit des visiteurs que sa communauté considère de personnalités de rang élevé, les légendaires hospitalité et générosité… se manifestent autour d’une modeste place semée de gazon vert… ». (Mut., 26/03/08).

[10] Un titre identique barre la une de (mfwa/ifex) du Burkina Faso du 25 mars 2011 : « Une foule empêche à la Télévision nationale d’assurer la couverture d’une réunion syndicale. »

[11] Nkwebo, D. (in Mutations du 15 janvier 2008, p. 15) :« Les journalistes camerounais sont une production de leur société ».

[12] Cf. Onguéné Essono, L.-M. (2007) sur les constructions verbales et la transitivité en ewondo.

[13] Cf. Onguéné Essono, L-M (1989) et Onguéné Essono L-M (1993) au sujet de la récurrence de certaines de ces erreurs.

[14] Le verbe dire « terrifie » les rédacteurs. D’où la fréquence de ces productions ambiguës :

6f- Préoccupations que le ministre Essimi a dit prendre à son compte. Il dit créer à terme des brigades en fonction des secteurs d’activités. (LM, 1/11/07).

6g- Il a le mérite d’indiquer quelques pistes pour venir à bout de ce déficit communicationnel dont on dit souffrir le Cameroun. (LM, 14/01/2008).

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