ETUDE – Islam et capitalisme

*Etude rédigée par Hicham Benaissa

Le lien entre l’islam et le capitalisme est un sujet vaste et complexe. Nous l’aborderons selon deux approches, l’une économique, l’autre sociologique.

Spontanément, l’évocation de ce thème nous renvoie assez communément à ce qui semble être l’avatar du système capitaliste moderne : la finance islamique. Celle-ci connu ses heures de gloire surtout depuis la crise immobilière de 2007. La défaillance d’un système, le capitalisme, est venu manifestement en révélé un autre, qui a su échapper au chaos économique mondial. La finance islamique est un mécanisme de marché qui prohibe l’usure et encourage à l’investissement et à la prise de risque. Ainsi, devant les ravages causés par la spéculation boursière, l’interdiction de l’intérêt gagnait en popularité, et ne manqua pas d’attirer l’attention de certains gouvernements occidentaux sur l’alternative qu’elle pouvait offrir à la finance conventionnelle. A l’instar du gouvernement britannique qui récemment, en octobre 2013, annonce le lancement d’un nouvel « indice islamique » à la bourse de Londres.

La finance islamique

L’histoire de la finance islamique est relativement courte. Une première banque sociale conforme au droit musulman voit le jour au début des années 1960 en Egypte, dans la bourgade de Might Ghamr. Mais la finance islamique connut son véritable essor surtout dans le courant des années 1970 suite aux fonds accrus dégagés par les chocs pétroliers. Devant la surliquidité provoquée par le flux abondant des rentes pétrolières, et la volonté des pays du Golfe d’échapper aux instruments de la finance conventionnelle, apparait la première banque islamique commerciale à Dubaï, en 1975. C’est une période qui a également été marquée par une demande plus forte de la population croyante de la région de déposer leurs actifs dans des banques davantage en accord avec les principes de leur foi. Depuis cette date, la finance islamique connait un taux de croissance important, supérieur à 10% en moyenne. Elle est principalement installée dans le Golfe persique et en Asie du sud, et continue d’intéresser d’autres régions de la planète, comme l’Afrique, et de plus en plus les pays européens. Londres a même vu se développer sur son territoire trois banques islamiques depuis le début des années 2000.

Les principes de la finance islamique

La finance islamique repose sur cinq grands principes qui prennent leurs sources dans le Coran et les hadiths[1].

 – Le premier d’entre eux est la prohibition du riba (intérêt). La sourate 2, du verset 275 à 279 est très clair : « Ô ! Vous qui avez cru, craignez Allah et renoncez au reliquat du Riba si vous êtes vraiment croyants. » Ou encore : « Mais Allah a permis la vente et interdit l’usure ». Autrement dit, tout gain résultant du seul fait de prêter de l’argent est strictement interdit en Islam.

– Le deuxième principe est l’interdiction du maysir (hasard) et du garhar (spéculation). Toutes les transactions relevant de jeux du hasard, de spéculation ou d’incertitudes extrêmes sont proscrites en islam. Un hadith rappelle notamment que Mahomet a interdit l’achat d’un animal qui n’était pas encore né, d’acheter à un pêcheur des poissons qu’il n’a pas encore pêché, ou encore la vente de lait pas encore extrait des mamelles de la vache. Autrement dit, est interdit toute forme de contrat dans lequel le droit des parties contractantes dépend d’un évènement aléatoire et incertain. C’est pourquoi, ce principe nous aide à  mieux comprendre les raisons pour lesquelles la finance islamique a peu été touchée par la crise des « subprimes ».

– Le troisième principe directement corrélé au précédent est appelé « l’asset backing ». La finance islamique contraint d’adosser à toute opération financière un actif tangible, réel et matériel. Ce qui vient doubler, ici, l’interdiction de la spéculation. Le principe de « l’asset backing » renforce la stabilité et la maitrise des risques et oblige la finance islamique de rester systématiquement connectée à l’économie réelle.

– Le quatrième principe est l’obligation de partage des profits et des pertes. L’investisseur doit confier ses fonds à l’entrepreneur avec qui il partagera les bénéfices en fonction de l’actif sous jacent, mais aussi les pertes éventuelles. C’est pourquoi, le statut du client d’une banque islamique est souvent considéré comme celui d’actionnaire car ses investissements liés à ses contrats prennent la forme de dividende.

–  Enfin, le cinquième principe est l’interdiction des investissements illicites (haram). La doctrine musulmane a clairement identifié les domaines au sein desquelles il était interdit d’investir : les jeux de hasard, la pornographie, les activités liées à l’alcool, l’armement et l’élevage porcin.

L’ensemble de ces principes ont donné progressivement lieu à plusieurs instruments juridiques et financiers utilisées par les banques islamiques. Il existe plusieurs types de contrats dans le secteur de la finance islamique, les plus connus sont : la moudaraba, la moucharaka, la mourabaha, l’ijara, l’istina, les sukuks.

Cet ensemble de contrats se caractérise par leur dimension éthique et socialement responsable. Néanmoins, les avis divergent à leur sujet. Certains n’y voient aucune différence avec la finance conventionnelle, d’autres au contraire une alternative plausible. Cela étant dit, même si la finance islamique a de beaux jours devant elle, celle-ci garde néanmoins une part relativement faible sur le marché économique mondial qui reste largement dominée par le capitalisme financier occidental.

De plus, la finance islamique est née dans un contexte politique et économique global profondément ajustée à la logique capitaliste. En ce sens elle est une réponse ou une adaptation à un ordre économique dominant, c’est-à-dire qu’elle emprunte au capitalisme les catégories par lesquelles elle se pense.  Et c’est pourquoi, l’approche essentiellement économique de la question de l’islam et du capitalisme ne peut rendre compte de la complexité de leur relation. Il s’agit tout d’abord de mieux définir ce qu’on entend par capitalisme.

L’esprit du capitalisme

Le capitalisme qui accompagne la révolution industrielle s’est imposé comme la grande aspiration de notre ère moderne. Le capitalisme est une logique sociale complexe qui a émergé d’une manière invisible aux 15 ème-16 ème siècles et s’est imposé au 19ème siècle à travers l’industrialisation et tend aujourd’hui à dominer la plupart des sociétés de par le monde. Aussi, il convient d’admettre que le capitalisme moderne est davantage qu’un système économique mais également un « esprit » au sens de Max Weber, c’est-à-dire in fine « la recherche rationnelle et systématique du profit par l’exercice d’une profession »[2]. Chaque individu est contraint de s’y conformer car ce même auteur l’affirmait déjà en son temps : « Chacun trouve aujourd’hui en naissant l’économie capitaliste comme un immense cosmos, un habitacle dans lequel il doit vivre et auquel il ne peut rien changer – du moins en tant qu’individu »[3]. Par conséquent, le capitalisme a contribué à la transformation des mœurs et des comportements et a fixé l’ossature des sociétés occidentales jusqu’à aujourd’hui.

Le capitalisme est un système théorique de l’économie qui a une réalité concrète et palpable. Il connait une ascension irrésistible et fonde sa progression sur les valeurs de l’intérêt personnel, de l’application au travail, de l’honnêteté, tout ce qui contribue à faire de la recherche du profit une fin en soi. Peu à peu, le capitalisme moderne devient le paradigme au sein duquel la société se pense. La position de l’économie sur toutes les instances de la vie sociale devient hégémonique. Elle contribue à conformer les individus qui s’y trouvent à ce que Max Weber appelait déjà un « style de vie » favorable au maintien et au développement du capitalisme.

Le capitalisme moderne a eu depuis sa naissance une existence relativement croissante et durable. Il s’est structurellement imposé dans les sociétés occidentales comme un moyen d’existence inévitable qui s’immisce même jusque dans nos décisions les plus anodines. Luc Boltanski et Eve Chiapello se sont intéressés à la manière dont le capitalisme subsiste comme mode de gestion des relations sociales, et à la manière dont il se renouvelle. Pour cela, nous disent les auteurs, il faut que les justifications morales du capitalisme puissent être profondément intériorisées, et sur ce point, ils avancent que la population française se trouve « intégrée, à un degré encore jamais égalé dans le passé, au cosmos capitaliste »[4]. En effet, l’engagement dans le capitalisme nécessite des justifications morales solides sans quoi la pratique d’un travail pénible ou oppressant serait insupportable. Le capitalisme a donc besoin d’un esprit, car il ne peut pas contraindre au travail par la force, il est partie liée avec la liberté. Cette force du capitalisme qui échappe à sa seule dimension économique, agit directement comme une force de régulation sociale. Il est donc un style de vie auquel l’islam n’échappe pas, ou plus précisément auquel les musulmans occidentaux sont astreints. En effet, si le capitalisme moderne est une spécificité occidentale, l’émigration massive de personnes issues des terres musulmanes vers les terres européennes au lendemain de la seconde guerre mondiale a changé la donne. Une certaine forme d’islam cohabite avec les valeurs du capitalisme. Dire cela est capital car il reformule le débat si souvent posée, à savoir l’islam est-il compatible avec le capitalisme ou la modernité. Il ne s’agit plus de savoir si l’un est adaptable ou conforme à l’autre, mais plutôt de comprendre comment ils interagissent ensemble, ce que leur coexistence produit comme sens.

L’islam et le capitalisme : un débat dépassé

En effet, il est assez fréquent d’entendre ou de lire des commentateurs ou des commentaires politiques, intellectuels ou journalistiques qui opposent l’Islam à l’Occident, la modernité, le capitalisme[5]. Ici et là, on se questionne sur la capacité de l’islam à se moderniser, à se rendre conforme aux principes de laïcité, ou de libertés civiles. Et cette inclinaison à vouloir confronter l’Islam à l’Occident a sans doute atteint son paroxysme avec l’ouvrage de Samuel Huntington : Le choc des civilisations. Selon l’auteur, dans ce monde nouveau, qui intervient à la suite de la chute du bloc soviétique, la source fondamentale et première de conflit ne sera ni idéologique ni économique, elle est culturelle. Et pour Samuel Huntington, les civilisations se définissent par rapport à leur religion de référence, le Christianisme, l’Islam, le Bouddhisme, etc.… C’est une thèse qui a nourri une partie des idées de la droite républicaine aux Etats Unis, et de l’entourage du président Georges W. Bush, et qui n’a donc pas été sans influence sur la politique mondiale de ces dernières années.

En définitive, l’Islam est aujourd’hui communément opposé à l’Occident et à ce qu’on associe à l’univers occidental. Et ceci pour une raison simple : les sociétés islamiques n’ont pas vu apparaitre sur leur terre, le développement de la modernité et du capitalisme. L’avènement du capitalisme moderne est propre aux sociétés occidentales et de ce fait, ne s’est pas développé dans les sociétés musulmanes. De la même façon que Max Weber a démontré que le capitalisme moderne est apparu en Occident par le comportement ascétique du calviniste protestant, l’Islam serait symétriquement la cause de ce non-évènement. Par conséquent, ce type d’argumentation occupe l’arrière fond théorique auquel le type de question évoquée plus haut se réfère.

Pourtant, cette question théorique a été dépassée par les évènements historiques. La France connut au lendemain de la seconde guerre mondiale un afflux important d’émigration des terres musulmanes. Ce mouvement migratoire s’est développé à partir de sociétés traditionnelles, plus ou moins homogènes culturellement, renforcées par l’influence de l’islam sur le lien social, vers une société individualiste et laïque, hautement différenciée et structurée par le modèle capitaliste. En d’autres termes, ne sommes-nous pas en droit de supposer que « l’islam », via cette vague d’émigration, a pénétré au sein même du capitalisme moderne ?

L’islam est dans notre contexte contemporain souvent instrumentalisé au bénéfice du politique, d’une idéologie, d’une révolution, du choc des civilisations, si bien qu’il parait s’ériger comme une forme pure et abstraite, au-delà des temps et des lieux. Essentialiser l’islam c’est faire de lui un invariant qui explique tout : c’est définir des comportements complexes émanant de personnes d’origine musulmane comme s’il s’agissait d’une conséquence mécanique de cet héritage. Or, « l’islam est une suite d’interprétation de l’islam (…) Et puisque ces interprétations sont historiques, l’élément de l’historicité est là », rappelle Abdel Karim Soroush[6]. L’islam vécu par un Indien n’est sensiblement pas le même que celui d’un Egyptien, d’un Marocain ou d’un Mexicain, ou même encore d’un Français. Par conséquent, l’islam c’est avant tout des musulmans qui produisent du sens religieux variablement différent en fonction des contextes dans lesquels ils s’inscrivent.

« L’éthique musulmane » en France n’est sensiblement pas la même que dans les pays musulmans. Elle est en dialectique avec un éthos capitaliste. En ce sens, nous ne pourrions dire si « l’éthique islamique » favorise l’apparition d’un esprit capitaliste, puisque le capitalisme est là, confortablement installé. Ainsi, il ne s’agirait donc plus d’affronter deux entités théoriques dans les principes (car il est toujours possible d’opposer deux systèmes théoriques dans les principes), mais de comprendre les inter-agissements d’un univers sur l’autre, dans un cadre historique récent, neuf, inédit.

Persister à vouloir déceler la capacité théorique de l’islam à s’adapter à l’univers capitaliste moderne produit un impensé : celui de ne pas reconnaitre la majorité des français de confession musulmane (et plus largement des occidentaux musulmans) affiliée à deux univers de sens, et ainsi renvoyer leur double identité dos à dos.

Les français de confession musulmane sont, de fait, modernes et capitalistes puisqu’ils sont nécessairement imprégnés des modes de comportements de la société dans laquelle ils vivent. Par conséquent, il existe un islam moderne « empirique », qui produit sous nos yeux une manière tout à fait inédite de vivre sa foi musulmane loin des espaces culturelles auxquelles il a été historiquement associé.

*Après avoir fait un Master en Travail Parlementaire, Hicham Benaissa s’est orienté vers la recherche. Il est actuellement doctorant à l’EPHE. Il travaille sous la direction de Philippe Portier sur une thèse intitulée « Les interconnections entre l’univers capitaliste et l’univers islamique » et suit de très près toutes les questions liées à l’islam et à la modernité.

Pour citer l’étude :

Hicham Benaissa, « Islam et capitalisme », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubriques – Religions & Spiritualités – Islam, décembre 2013.

Rétroliens, image à la Une : Insérés par Cultures & Croyances. Crédit image à la Une : causeur.fr


[1] Les hadiths sont l’ensemble des traditions relatives aux actes et aux paroles du prophète Mahomet et ses compagnons qui apportent des principes éthiques de conduites aux musulmans. Ces hadiths ont été rapportés dans plusieurs recueils dont les plus célèbres et plus authentiques d’entre eux, Al-Bukhari et Muslim.

[2] Weber Max, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964

[3] Weber Max, Ibid

[4] Boltanski Luc, Chiapello Eve, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999

[5] J’emploie ici indistinctement modernité ou capitalisme pour signifier la particularité exclusive du large mouvement vers les valeurs de libertés, de démocratie, de croissance qui n’a émergé que dans le seul endroit de l’occident. La modernité et le capitalisme ne s’opposent pas dans les faits, ils sont imbriqués vers une même direction.

[6] Benzine Rachid, Les nouveaux penseurs de l’islam, Paris, Albin Michel, 2004, p. 22

2 Responses to ETUDE – Islam et capitalisme

  1. Abdallah 9 mai 2017 at 17 h 43 min

    Merci pour cet article.
    Cela dit, je trouve qu’il n’aborde pas la question fondamentale (celle que le titre laisse entendre).
    En tant que musulman je méprise deux chose : l’injustice et l’accumulation de richesse comme objectif en soi (qui conduit forcement à l’appauvrissement d’une partie de la société ou la destruction de l’environnement)
    En partant de ce postulat, Comment on peut être musulman et capitaliste a la foi? qu’est ce que l’islam apporte comme critique du capitalisme?
    Ou est notre Karl Marx musulman qui propose une alternative islamique??
    Je pense que ces questions sont plus importantes que : est ce que les musulmans de France (expression qui tue l’universalisme de l’islam) sont bien intégré ou pas?
    Pendant que le capital est entrain de détruire l’environnement et l’humain nous somme entrain de rassurer Zemmour sur l’islam de France.
    Et pour finir, sur cette phrase : « Les français de confession musulmane sont, de fait, modernes et capitalistes puisqu’ils sont nécessairement imprégnés des modes de comportements de la société dans laquelle ils vivent. »ils sont plutôt pauvre et exploité, Alors dites moi plutôt ce que l’islam apporte aux exploités du monde comme alternative au capital.

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  2. JC 21 juin 2016 at 12 h 45 min

    Bonjour,
    Je partage votre point de vue sur la nécessité de ne pas essentialiser l’Islam d’une part, l’Occident d’autre part.
    Ne manque-t-il pas cependant une référence à Maxime Rodinson dans votre exposé. « Islam et capitalisme » (Paris : Seuil, 1966) est certes un travail daté, centré sur la question du « développement » des sociétés musulmanes (surtout proche-orientales), et où le capitalisme est conçu dans une perspective marxiste comme une étape vers le progrès. Mais Rodinson montre bien que l’islam, en tant qu’idéologie (ou religion), ne joue aucun rôle, sinon a posteriori pour le légitimer ou s’en accommoder, dans l’organisation des systèmes économiques. Croyez-vous (c’est une question sincère de la part d’un non-spécialiste) que la notion de « finance islamique » soit valable : n’est-ce pas d’une certaine façon « la finance de toujours », sous d’autres atours.
    Cordialement,
    JC.

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