ETUDE – La controverse autour de l’islamophobie relancée

*Par Julien Tardif

« L’âge classique, n’a ni puissance de vie, ni fécondité du travail, ni épaisseur historique du langage. C’est une toute récente créature que la démiurgie du savoir a fabriquée de ses mains, depuis deux cents ans » Michel Foucault, Les mots et les choses, Gallimard, 1966.

Pour certains chercheurs, Il y a nécessité de définir la notion d’islamophobie, pour éviter les risques d’instrumentalisation de cette notion et résister à la monté de ce qui est considéré comme une défiance des élites face à la communauté musulmane . Elle s’encrerait dans la question postcoloniale frappant les ressortissants du monde subsaharien et arabo-musulman, mais pas uniquement ces groupes ethniques.

C’est pour cette raison que la notion de racisme n’est pas adéquate, car l’islamophobie est multiraciale. Le concept aurait pour objectif de définir une liberté ou une dignité atteinte par des « régimes juridiques d’exception, visant une population particulière ». Un « processus d’altérisation, réduction de l’autre à son islamité réelle ou présumée ». C’est la mise en visibilité de la « construction sociale d’un problème musulman », qui élimine, la pluralité identitaire, la question sociale dans les revendications des acteurs sociaux (Abdellali Hajjat, Marwan Mohammed, 2013).

Des associations anti-racistes et non des moindres, comme SOS-Racisme, se sont déterminées publiquement sur la notion d’islamophobie. La notion participerait de cette essentialisation de l’appartenance d’un individu à une religion. Il y aurait comme un dictat de l’appartenance sur les processus d’identification. La promotion de la liberté et de l’autonomie individuelle, reste première et cardinale pour l’antiracisme.

Des intellectuels comme Anastasia Colosimo ou Pascal Bruckner , précisent cette posture de réserve en travaillant sur la socio-histoire du blasphème. Ils relèvent un amalgame entre « persécution des croyants qui est un délit et critique de la religion qui devrait être un droit », sans ambiguïté dans les sociétés démocratiques. La liberté d’expression et de la presse en étendard.

Il est intéressant de voir que le débat n’est pas que franco-francais, qu’il n’est pas non plus que sous l’influence culturel de la francophonie et qu’il traverse donc l’opposition entre model multiculturel et confessionnel de gouvernance politique et modèle laïc. Je fais ici référence à un édito « non l’islamophobie, n’est pas un racisme » cosigné par Karim Akouche, Waleed Al-husseini, Jérôme Blanchet-Gravel, Éric Debroise et Claude Simard, collaborateurs pour l’ouvrage L’islamophobie aux Éditions Dialogue Nord-Sud, 2016

Dans cet édito canadien, nous retrouvons pourtant les mêmes mots clefs que dans le débat français : victime, racisme, négation identitaire, liberté d’expression, blasphème, chiffres à l’appui pour expertiser des discriminations…

Les questions d’une majorité qui n’est pas nécessairement oppressive, d’une minorité en train de se politiser sur des revandications victimologiques, sont posées, comme dans le débat français. Il s’agit surtout de dénoncer la politisation par la revendication identitaire sur fond de radicalisation religieuse.

Mais une fois que ce diagnostic est posé, comment construire des accords autour des biens communs et faire société sans s’entretuer ? Ces oppositions, parce que binaires sont idéologiques, forgeant des tranchées, de camps irréconciliables. La guerre des mots dévoile la guerre des maux, tombe dans la surenchère des conflits d’interprétations, loin des apaisements.

Les malheurs des Hommes de Lettres et des Hommes de Foi sont alors de s’affronter sans pouvoir s’opposer. Prétendre pouvoir opposer une morale de l’émancipation de soi par le tutorat d’autrui a une morale du prosélyte.

Ils souffrent de la même illégitimité dans l’histoire au sens de Michel Foucault : leur travail, leur langage, leur vie, n’ont ni l’épaisseur, ni la puissance, ni la fécondité de l’ordre social qu’ils prétendent tous deux incarner légitimement. Socrate redevient alors un simple sophiste ! Relire Michel Foucault en philosophie ou Pierre Bourdieu en sociologie, nous invite à cette prudence pour être attentif aux conditions de félicité du langage.

Si Socrate est sorti de l’âge classique comme sage pour le monde contemporain, c’est parce qu’il est un philosophe de la performativité, un philosophe du langage comme conviction, qui ne prétend pas émanciper l’autre contre lui-même. Or, les mots sont prononcés par des hommes qui vivent aussi de matérialités. Approcher donc le fait religieux, le fait politique et le fait culturel, ou la philosophie morale, l’herméneutique, et la théologie, pour les réflexions plus académiques, sans s’attacher à la matérialité des choses, est une défaite de la performativité de la pensée.

Il est donc toujours périlleux d’intervenir dans le champ des convictions profondes. Il me semble que nier ce fait, c’est justement sortir de l’éthique de l’argumentation pour entrer dans l’idéologie partisane, jusqu’à rendre le dialogue impossible. C’est ainsi contribuer à systématiser la réalité du fonctionnement des sociétés en logiques de rapports de forces dans des champs politiques et médiatiques, plutôt que de l’analyser avec des approches qui peuvent envisager la convergence.

L’intégrisme religieux ou avec d’autres fondements doctrinaux anéantit la question de l’autonomie de l’être et la responsabilité morale. Mais une approche qui ne questionne pas la réalité des saines et multiples dépendances aux liens d’attachement à pour ambition vaine d’émanciper contre la volonté d’autrui.

L’exemple du quotidien des travailleurs sociaux ou des conseillers à l’insertion pour l’emploi, à l’attention de jeunes qui se présentent à eux en entretien nous ramène aux questions anthropologiques et cliniques portées par la notion de « sujet de droits ». Les droits sont à la fois collectifs et individuels. Se présenter en entretien, avec des habits comme un survêtement et une casquette ou avec un copain qui garde le scooter à l’extérieur, peut faire l’objet de remarques de non adéquation à la démarche en cours, trouver un stage, une formation, un travail. On voit toute la finesse du travail d’accompagnement quand il s’agit d’apprêter un jeune aux conventions du marché de la formation et de l’emploi qui sont des droits individuels. Le quotidien de ces professionnels des politiques envers la jeunesse, c’est de savoir à quel moment il est possible de rendre audible ce travail de « détachement » du groupe de pairs, bien que légitime dans l’espace public (droits collectifs), pour s’assumer en personne .

Les liens d’attachement aux groupes ne sont pas systématiquement des appartenances oublieuses des droits et des dignités humaines construites de longues luttes. On peut être étonné de voir comment cette ignorance savante traverse, telle une épidémie, toutes les classes sociales. C’est bien la force des idéologies !

*Julien Tardif est titulaire d’un Master 2 en sociologie de l’Université de Nice – Sophia Antipolis. Il a depuis, un parcours de 10 ans dans le secteur des politiques d’action sociale en protection de l’enfance. Parcours enrichi d’expériences de coopération entre la France et le Maroc depuis 2010.

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