ETUDE – La famille en Afrique noire à l’épreuve de la paternité [Partie 2 sur 2]

*Etude rédigée par Célestin Coomlan Avocan

3 –    Paternité et pouvoir sociopolitique en Afrique noire 

L’influence de la paternité montre un impact réel en Afrique. Elle demeure sans doute un des symptômes de la perturbation que génère la réalité ethnique. Le critère ethnique reste  déterminant au plan sociopolitique africain. Thiery Michalon avoue  que « l’africain s’identifie d’abord par rapport à son ethnie, et que l’unité nationale est théorique ; mais ce sentiment de solidarité, base de ce que l’occident appelle sentiment national, se manifeste en Afrique, non pas au niveau de l’Etat (Etat-nation), mais à des niveaux inférieurs : les différentes ethnies »[1].

Dans cette logique, la question de l’adhésion à l’autorité, s’enracine dans le personnalisme africain, qui prend sens dans la vie. On comprend le fait en référence à l’Afrique traditionnelle même s’il faut reconnaitre qu’avant la colonisation il y a eu des formes de gouvernement qui allaient au-delà de la tribu et du clan. Une certaine décadence et un accroissement des exactions a dû orienter à une certaine époque le recours à la famille en vue d’assainir les relations sociales. Malheureusement la famille depuis environ un siècle entraine et occasionne un repli identitaire. Les conséquences sont multiples. L’Etat au lieu de maintenir son autonomie, suit les grandes familles auprès de qui, il recherche sa légitimité. Ces réflexes identitaires, assez manifestes un peu partout dans le monde en général à l’entrée du XXIe siècle, conduisent certains Etats africains aussi à  s’inscrire dans le prolongement des unités historiques traditionnelles. On retrouve ainsi des excès de pouvoir, des réflexes ethniques dans les mécanismes politiques en Afrique noire aussi. Mais seule la famille, le sang puis le territoire suffisent-ils vraiment matériellement à définir l’identité collective d’un peuple ou d’une nation ?

 

4 –    Paternité en Afrique noire à l’épreuve d’une théologie de la nation

Il a été question jusqu’à présent  de l’Afrique noire. Pour un choix méthodologique il sera intéressant d’élargir l’horizon de l’analyse aux Saintes écritures pour évoquer Israël dans l’évocation des concepts de patrie et de nation qui ponctuent l’étude sans perdre de vue les questions qu’elles suscitent aujourd’hui dans le contexte de pluralisme culturel où il reste nécessaire définir les bases et les piliers de l’identité collective.

  Les termes nation et patrie  maintiennent entre eux  un lien subtil[2].  Dans plusieurs langues, le concept nation renvoie en sa racine à génération, tandis que celui de patrie remonte à père. Le père en fait est la personne qui ensemble avec la mère donne la vie en engendrant un nouvel être humain. Cette génération à travers le père et  la mère rend réel le terme patrimoine qui vient de (pater en latin) père qui donne patrie (patria en latin) avec à sa base l’expérience de la naissance. La notion de nation  désigne ainsi une communauté qui réside sur un certain territoire et qui se distingue des autres communautés parce qu’elle possède sa propre culture. Par contre patrie s’identifie à certains égards avec  patrimoine  pour indiquer  l’ensemble des biens que chaque individu reçoit en possession de son père même si souvent le patrimoine spirituel se transmet par le biais de la mère. Ainsi  la patrie est à la fois l’héritage  puis  la situation patrimoniale qui découle d’un tel héritage et embrasse  terre, territoire tout en englobant les valeurs et le contenu spirituel (musique, littérature, sculpture, art, théâtre) qui constitue la culture d’une nation de façon que le territoire bafoué devient habituellement une provocation sinon un défi à “l’esprit ou à l’âme” même de la nation. L’esprit réagit et s’éveille à une vie nouvelle en vue de lutter  afin que droits, dignité et souveraineté soient restitués au territoire.  Le concept de patrie rappelle de fait le lien profond entre son cachet spirituel et son cachet matériel, puis le lien entre la culture et le territoire. Pour illustration il est un constat courant que les périodes de meilleure production culturelle de nombreuses nations ont souvent été les moments où elles étaient bafouées dans leur dignité, leurs droits et dans leur identité profonde. Lorsqu’on évoque alors le concept de patriotisme on rappelle l’ amour pour tout ce qui fait corps avec  la patrie: son histoire, ses traditions, sa langue, sa configuration naturelle, cet amour s’étend aux œuvres des co-nationaux,  aux fruits puis aux résultats de leur génie, de sorte que tout danger qui menace le grand bien de la patrie, devient une occasion pour vérifier concrètement cet amour. L’identité culturelle et historique  de chaque société est sauvée et alimentée par tout ce qu’elle met dans la réalité de la nation en évitant évidemment le repli sur soi que représente dangereusement de tout temps le nationalisme dont le XX à siècle a été particulièrement le théâtre. Ainsi la famille comme la nation ne sont pas résultats de simples conventions. Ce sont des sociétés naturelles et elles ne peuvent être substituées par rien d’autres; même pas par l’État, même si par nature c’est souvent la nation qui a servi de socle pour l’État.

Après ce survol très utile et important sur la nation, il demeure intéressant d’élargir l’horizon aux Saintes écritures car elles offrent une authentique théologie de la nation qui vaut avant tout pour Israël. L’Ancien Testament montre la généalogie de cette nation, élue par Dieu comme son Peuple. Or la généalogie met en relief habituellement les ascendants au sens biologique. Et pourtant on peut valablement les évoquer également au sens spirituel. Alors dans le cas d’Israël la pensée s’envole à Abraham. A lui s’en appellent non seulement les Israelites, mais au sens spirituel, justement les chrétiens (cfr. Rm 4, 11-12) et aussi les musulmans. Son expérience humaine et religieuse s’enracine dans l’ évènement d’une génération insolite. Son épouse Sara enfante d’un garçon, tandis qu’elle était déjà avancée en âge, puis offre ainsi à Abraham une descendance selon la chair. Cette nouvelle famille s’élargira et constituera pas à pas une tribu. Le livre de la genèse en décrit les grandes étapes, d’Abraham en passant par Isaac jusqu’à Jacob. Ce dernier a eu douze fils. Ceux-ci donnent origine et fondement à leur tour aux douze tribus qui constitueront la nation d’Israël. Mais l’histoire de ce peuple ne finit pas seulement autour de l’évocation des grandes familles qui en furent des piliers. L’histoire d’Israël possède une dimension spirituelle; Dieu a choisi cette nation pour se manifester, en elle et par elle, au monde. Cette révélation-là a eu son point de départ en Abraham mais a atteint son sommet dans la mission de Moise. Dieu parla  “face à face” à Moise en le guidant comme lieutenant pour structurer et constituer la vie spirituelle d’Israël. Ce fut la foi en un Dieu unique, Créateur du ciel et de la terre à décider de cette vie spirituelle, puis ensemble à la foi, le don du Décalogue comme  loi morale inscrite par Dieu. Depuis lors, au cœur de toutes les nations de la terre, ce peuple existe de façon énigmatique comme l’unique peuple de Dieu à travers l’Alliance. Son histoire témoigne du dépassement matériel de la famille, de la naissance, du sang et du territoire en vue d’une ouverture à la transcende comme voie d’accomplissement d’une nation grande et mémorable. Voilà la voie royale, pour l’Afrique noire et les autres peuples; voilà aussi  la famille, lieu où convergent toutes les traditions, lieu de mémoire et d’espérance, que l’Evangile transfigurera et transformera à l’image trinitaire pour qu’elle soit « route », « avenir » de l’Eglise. C’est cette famille-là qui façonne, revitalise et fait l’Eglise.

 

3-   Paternité à l’épreuve de la nouveauté du christianisme en Afrique

La famille en Afrique joue une médiation culturelle remarquable. L’individu n’est pas pensé isolément mais consubstantiellement au groupe comme fruit de l’expérience des siens. Ainsi, tous ses choix intéressent le groupe. Malgré ce paradigme de communauté, les conflits et les oppositions ne manquent pas[3]. Comment l’Eglise peut-elle offrir au milieu du pluralisme religieux africain, une approche sans devenir elle-même source de conflit[4] ?

L’Eglise a adopté l’inculturation avec la ligne pastorale d’Eglise-Famille de Dieu, « malgré le respect et l’estime pour les religions non-chrétiennes, pour toujours proposer le Christ Sauveur comme réponse définitive à toutes les questions de l’humanité en quête de vérité sur Dieu, sur l’homme et son destin, sur la vie et la mort »[5].

Le concept d’ « Eglise-Famille de Dieu » a été adopté pour définir la nature de l’Eglise pour l’Afrique. Mais il requiert une prudence de la gestion de l’ analogie sans se laisser phagocyter par la tradition et ses pesanteurs. Il est alors urgent d’évangéliser également la réalité africaine de la famille, le mode et les modèles de gouvernement. En évoquant la famille, on entend : «  attention à l’autre, solidarité, chaleur des relations, accueil, dialogue et confiance »[6]. Mais pour aboutir à une approche objective du père dans les communautés ecclésiales, il faudrait accepter des remises en causes. Dans cette logique, les défis sont nombreux :

 Renoncer à une vision naïve de la famille… Au nom des valeurs de la famille africaine… il n’est pas nécessaire d’insister sur le poids des logiques de parenté et de lignage qui se manifestent par les replis identitaires et l’intégrisme ethnique. En Afrique où l’Eglise tend à se confondre avec la hiérarchie et le clergé, il convient aussi d’éviter les pièges d’une ecclésiologie de la chefferie pour promouvoir une Eglise participative. Ainsi Dieu devient le point de référence absolue et dernière pour le chrétien africain [7]. L’Eglise – Famille n’a pas comme point de départ un paradigme de famille humaine mais plutôt la paternité divine, image parfaite que chaque paternité essaie d’exprimer. L’Eglise – Famille n’exprime pas alors de valeurs culturelles ni de modèles culturels marqués de déviances, de démissions. Le background est la Trinité comme Famille de Dieu.

En grandes lignes, nous retenons que l’Eglise en Afrique a adopté le concept de famille dans le sens symbolique comme une médiation symbolique du sacré. La valeur de la famille comme symbole n’est pas à rechercher en soi dans sa qualité matérielle à savoir la famille africaine et ses imperfections. Cette symbolique renvoie à la famille charnelle mais encourage à  voir dans la Famille des enfants de Dieu que l’Eglise représente, la présence divine qui s’unit à l’humain.

Conclusion :

Parmi les trésors que l’Afrique peut mettre au service de l’humanité entière, il y a certainement la notion de famille et son sens radical de la solidarité entre ses membres. Si au niveau social et politique cette notion de la famille doit s’élargir et perfectionner les rapports entre les personnes qui appartiennent à la même famille nationale, dans l’Eglise elle est le substrat anthropologique pour comprendre le milieu à évangéliser.

Il faut retenir que ce concept de famille a été adopté dans le sens symbolique comme une médiation du sacré. Elle est plutôt liée à sa fonction de médiation sur le plan social et sur le plan religieux. Cette médiation engagera les Africains à une meilleure communion relationnelle. L’Eglise en Afrique ne peut pas rester dans ce sens en marge des événements qui secouent ce continent et interpellent toutes les consciences.

*Célestin Coomlan Avocan est prêtre du diocèse de Lokossa au Bénin depuis le 17 novembre 1990.Il est titulaire d’une licence de philosophie (Université d’Abomey Calavi, BÉNIN). Il a également fait des études sur le Mariage et la Famille auprès de l’Université pontificale du Latran à Rome (Italie), il est docteur en théologie (Institut pontifical Jean-Paul II). Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages dont : De la sagesse de l’amour au delà des débats. La question du père dans la famille, Éditions Jets d’Encre, Paris 2012, Il prezzo del cuore, Booksprint, Salerno 2012, Il volto dell’amore, Booksprint, Salerno 2013.

Pour citer l’étude :

Célestin Coomlan Avocan, « La famille en Afrique noire à l’épreuve de la paternité [Partie 2 sur 2] », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Educations – Thèmes de société approfondis, mars 2014.



[1] Ibid. 67-68.

[2] Le développement des présents paragraphes reste tributaire des considerations du pape Jean-Paul II dans l’interview intitulé, Mémoire et identité.

[3] E. – J. Penoukou, « Quel type d’Eglise, pour quelle Mission en Afrique », in Spiritus 123(1991) 123-135.

[4] L’Afrique d’Ecclesia in Africa est décrite par Jean-Paul à l’épreuve des conflits exprimés par les germes de haine, de violence, de guerres (n° 57). Les conséquences des oppositions tribales sont relevées au n° 49. Alphonse Quenum ajoute : « On sait combien les problèmes politiques déstabilisent les autres domaines, y compris le domaine religieux. Presque partout, on s’est employé, au travers de mille artifices, à remodeler les constitutions afin d’entretenir la survie du « même » qui nous avait enfermé dans la stérilité et parfois dans une sorte de crétinisation collective. A défaut de politique alternative, l’alternance elle-même, lorsqu’elle s’arrache ici et là, manque de souffle. » Cf. A. Quenum, « Jésus-Christ, Bonne Nouvelle pour l’Afrique, » in J. Ndi-Okalla – mgr A. Ntalou (Sous la direction de), D’un synode africain à l’autre. Réception synodale et perspectives d’avenir : Eglise et société en Afrique, Ed. Karthala, Paris 2007, 37-38.

[5]  Jean-Paul II, Exhortation Apostolique Post-synodale Ecclesia in Africa, 1995, AAS 88 (1996) 1-82, 47.

[6] Jean-Paul II, Exhortation Apostolique Post-synodale Ecclesia in Africa, 1995, AAS 88 (1996) 1-82, 63.

[7] J. – M. Ela, Repenser la théologie africaine. Le Dieu qui libère, Ed. Karthala, Paris 2003, 268.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Sites Partenaires

Conseil Représentatif des Sikhs de France
Archer 58 Research - Think-Thank en économie et sciences sociales
Le MENA Post
The Ahmadiyya Muslim Community International
UNICEF France, Association Humanitaire pour la survie des enfants dans le monde
Site l'Economiste - Tous les décryptages sur l'économie
Observatoire de la Laïcité - Institution rattachée au Premier Ministre
Coexister - Mouvement Interreligieux des Jeunes
Ordre Monastique Vaisnava
Financial Afrik - Toute la finance africaine
Conseil Représentatif des Sikhs de France
Archer 58 Research - Think-Thank en économie et sciences sociales

Abonnez-vous!

Recevez nos dernières nouvelles directement dans votre boîte de réception. Vous recevrez un email d'activation !