ETUDE – La famille en Afrique noire à l’épreuve de la paternité [Partie 1 sur 2]

*Etude rédigée par Célestin Coomlan Avocan

Nul homme n’est constitué solitaire. Chaque personne est voulue sociable. Chacun  accède à son équilibre total et à sa pleine réalisation en groupe et à travers le groupe. Toutefois l’homme présente parfois des comportements asociabilité, de fermeture individualiste et d’humiliation d’autrui[1] à cause de l’orgueil et de l’égoïsme. En témoignent les disparités,  les injustices, favorisées et dues à l’égoïsme, l’égoïsme de l’individu, l’égoïsme  du couple ou, dans un cadre encore plus large, l’égoïsme social, par exemple celui d’une classe ou d’une nation (le nationalisme). On vit actuellement un peu partout une transformation sociale et culturelle réelle qui a, à son tour, des répercussions sur tous les aspects de la vie humaine. Même dans une culture comme la culture africaine où le sens communautaire a souvent été vanté, on peut mettre en évidence des dangers qui affectent  et menacent la vie familiale et publique. Cette étude inventorie un certain nombre de pesanteurs liées à la paternité (sans jamais perdre de vue sa beauté identitaire)  et qui paralysent toujours plus, la possibilité d’un meilleur projet de société. L’Afrique dans ce sens n’a certainement encore pas assez témoigné de la créativité de son génie humain. Une ironie de Frantz Fanon,  très sarcastique à ce sujet, suggère : « si nous voulons faire de notre Afrique une autre Europe, confions-la aux Européens. Mais si nous voulons satisfaire l’attente de l’Europe qui espère de nous des solutions originales aux problèmes qui l’assaillent, ne lui renvoyons pas sa propre image. Il faut bâtir une autre Afrique à partir de ce que nous sommes»[2]. A partir d’une approche anthropologique de la paternité, le présent texte évoque puis examine  quelques  problématiques qui résultent de complexes  situations sociales et qui provoquent en permanence des inquiétudes réelles. En Afrique, l’Eglise se veut Famille de Dieu[3]. Cette nouveauté résulte d’une compréhension plus approfondie de la théologie trinitaire. En quoi favorise-t-elle une vie sociale puis familiale plus communautaire comme défi à la pauvreté, au manque et aux ruptures ?

1-    Interroger la figure du père en Afrique noire:

L’évocation de la paternité à notre avis semble un peu partout symptomatique d’un malaise ; mais serait-ce seulement de nos jours ou de tout temps ? Seul l’indiquera à sa pleine mesure une recherche interdisciplinaire. En Afrique noire par exemple, l’évocation de la paternité dans les recherches s’est souvent davantage préoccupée de l’aspect du rapport à la dignité de la femme dans la  famille ; elle n’a pas assez mis en relief l’impact de la vision culturelle du père sur les autres domaines et institutions de la société comme la politique, l’économie, la religion par exemple. Beaucoup ainsi affirment et pensent avec conviction que le problème fondamental de la famille en Afrique noire est surtout la polygamie. Et pourtant, la paternité africaine influence fortement l’organisation sociopolitique, économique puis religieuse africaine puis nécessite un questionnement critique même s’il est vrai qu’aujourd’hui en Afrique être père ne pose pas encore tous les problèmes qui se voient  sous d’autres cieux.

 Toutefois le contexte social africain présente également certaines appréhensions relatives au père. Alors que la mondialisation encourage actuellement une ouverture qui prend appui sur  l’unification économique[4], les cultures africaines s’ancrent par contre dans l’esprit communautaire à vision anthropologique, avec recours à l’ancêtre fondateur. La mondialisation vante la culture démocratique et égalitaire. L’esprit communautaire africain vante les valeurs traditionnelles qui, autour du père, sont hiérarchiques et inégalitaires. En Afrique alors que les lieux d’identification naturelle gardent encore une influence remarquable, des mutations sociales tendent vers le contrat social au point que le paradigme de la famille commence à ne plus être opérant. Comment harmoniser ces variations de perspective tout en y  restituant la vérité culturelle du père?

2-    Paternité en Afrique noire et lieux d’appartenance naturelle

Des inclinations culturelles et historiques valorisent le sens de l’appartenance dans les cultures négro-africaines. Cela tient d’une part certainement à « l’attachement viscéral à la vie » et à l’identité relationnelle en opposition à l’identité substantielle d’aristotélicienne mémoire. D’autre part, le recours à la « Source de la vie dans une dialectique de participation » crée un conditionnement psychologique. Ainsi l’évocation du père suppose toujours celle de la mère car la vie implique le service de la vie comme service de la nourriture. Celui-ci passe par le lait et la parole pour une réelle croissance en humanité[5]. C’est à travers ces éléments que la paternité prend une place remarquable avec ses risques d’absolutisation.

Les unités d’appartenance naturelle gardent depuis toujours un caractère prépondérant. Les lieux d’identification naturelle orientent la vie collective. Ce sont, en fait « les unités auxquelles l’individu appartient par le seul fait de sa naissance. Ce sont la famille,  la tribu, le clan,  l’ethnie. L’analyse de la vie des peuples du bassin du fleuve Zaïre où on peut citer les Pygmées, les Bantous, fait avouer que : « La société tout entière … reste presque exclusivement fondée sur la parenté. Cela signifie que le fait naturel d’engendrer et d’être engendré est considéré chez tous ces peuples comme la réalité fondamentale et la valeur suprême. La société était ainsi constituée partout par ce fait naturel pour les hommes de descendre les uns des autres, d’être classés les uns par rapport aux autres, le descendant valant moins que l’ascendant… C’est la concrétisation du principe de descendance biologique… Le pouvoir des valeurs se trouve fondé et légitimé par l’ordre des ancêtres qui constituent l’instance morale suprême, le facteur par excellence de l’intégration sociale »[6].

Des nuances [et une réflexion sérieuse] sont à établir lorsque, pensant à la structure de la société traditionnelle, on passe d’un groupe social à un autre ou même on met ensemble des groupes sociaux différents dans une même identité nationale. Comment arriver à bout de cet idéal évitant à chacun de se définir en général d’abord par rapport à l’appartenance aux lieux d’identification naturelle et non à la nationalité officielle?

3-    Paternité et pouvoir sociopolitique en Afrique noire 

L’influence de la paternité montre un impact réel en Afrique. Elle demeure sans doute un des symptômes de la perturbation que génère la réalité ethnique. Le critère ethnique reste  déterminant au plan sociopolitique africain. Thiery Michalon avoue  que « l’africain s’identifie d’abord par rapport à son ethnie, et que l’unité nationale est théorique ; mais ce sentiment de solidarité, base de ce que l’occident appelle sentiment national, se manifeste en Afrique, non pas au niveau de l’Etat (Etat-nation), mais à des niveaux inférieurs : les différentes ethnies »[7].

Dans cette logique, la question de l’adhésion à l’autorité, s’enracine dans le personnalisme africain, qui prend sens dans la vie. On comprend le fait en référence à l’Afrique traditionnelle même s’il faut reconnaître qu’avant la colonisation il y a eu des formes de gouvernement qui allaient au-delà de la tribu et du clan. Une certaine décadence et un accroissement des exactions a dû orienter à une certaine époque le recours à la famille en vue d’assainir les relations sociales. Malheureusement la famille depuis environ un siècle entraîne et occasionne un repli identitaire. Les conséquences sont multiples. L’Etat au lieu de maintenir son autonomie, suit les grandes familles auprès de qui, il recherche sa légitimité. Ces réflexes identitaires, assez manifestes un peu partout dans le monde en général à l’entrée du XXIe siècle, conduisent certains Etats africains aussi à  s’inscrire dans le prolongement des unités historiques traditionnelles. On retrouve ainsi des excès de pouvoir, des réflexes ethniques dans les mécanismes politiques en Afrique noire aussi. Mais seule la famille, le sang puis le territoire suffisent-ils vraiment matériellement à définir l’identité collective d’un peuple ou d’une nation ?

*Célestin Coomlan Avocan est prêtre du diocèse de Lokossa au Bénin depuis le 17 novembre 1990.Il est titulaire d’une licence de philosophie (Université d’Abomey Calavi, BÉNIN). Il a également fait des études sur le Mariage et la Famille auprès de l’Université pontificale du Latran à Rome (Italie), il est docteur en théologie (Institut pontifical Jean-Paul II). Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages dont : De la sagesse de l’amour au delà des débats. La question du père dans la famille, Éditions Jets d’Encre, Paris 2012, Il prezzo del cuore, Booksprint, Salerno 2012, Il volto dell’amore, Booksprint, Salerno 2013.

Pour citer l’étude :

Célestin Coomlan Avocan, « La famille en Afrique noire à l’épreuve de la paternité [Partie 1 sur 2] », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Educations – Thèmes de société approfondis, mars 2014.


[1] CONCILE ŒCUMÉNIQUE VATICAN II,  Constitution pastorale Gaudium et Spes, 25.

[2] J. M. ELA, Cri de l’homme africain, l’Harmattan, Paris 1980, cité à la page 124.

[3] Des théologiens africains du Burkina-Faso dont particulièrement Anselme SANON ont offert une contribution significative quant à la récupération existentielle et pastorale en Afrique du concept d’Eglise-famille et/ou Eglise-domestique tel qu’il a été aujourd’hui articulé dans la vision pastorale de l’Eglise en Afrique.

[4] Dans l’encyclique Caritas in veritatae, Benoit XVI définit la mondialisation au n° 24 comme « le nouveau contexte commercial et financier international, marqué par une mobilité croissante des capitaux et des moyens de production matériels et immatériels … Il ajoute que ce nouveau contexte, a modifié le pouvoir politique des Etats. » Cf. J.-Y. Calvez, Encyclique de Benoit XVI. L’amour dans la vérité Caritas in veritate, éd. de l’Atelier/éd. Ouvrières, Paris 2009,24.

[5] Cf. S. P. Ouattara, Quel chemin vers une Patrie en Afrique ?, éd. UCAO, Abidjan 2006, 8. La mère, pour l’enfant, c’est non seulement le lait mais aussi la langue  où  le père s’insère à travers sa parole.

[6] P. E. A. Elungu, Tradition africaine et rationalité moderne, Harmattan, Paris 1987,15.

[7] Ibid. 67-68.

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