ETUDE – La figure de la femme dans la constitution des éthnies ouest africaines [Partie 2 sur 2]

*Etude rédigée par Justine Bouchet

Sogolon Kedjou la bossue

Mère du fondateur de l’empire Mandingue

 

Un récit d’une précision troublante…

Sogolon Kedjou était rejetée par son physique mais elle donna à l’Afrique un des plus célèbres de ses héros : Soundiata Keita, fondateur de l’empire mandingue. Mêlée de surnaturel comme le sont toujours les récits oraux des griots, la vie persécutée de Sogolon Kedjou, mère dévouée et courageuse, nous enseigne que les femmes les plus humbles peuvent aussi accoucher de grands hommes et donc d’être à l’origine de l’apparition d’une des ethnies les plus considérables d’Afrique de l’Ouest.

Au début du XIIIe siècle, le Mandingue n’était encore qu’un petit royaume dirigé par un homme réputé pour son exceptionnelle beauté, Nare Famaghan Keita (connu aussi sous le nom de Naré Maghan ou Maghan Kon Fatta), monté sur le trône vers 1218. Un jour, son devin lui raconta qu’il rencontrerait une bossue particulièrement laide, mais qu’il devrait la prendre pour épouse malgré son manque d’attrait. « Car, avait prédit le devin, cette fille sera la source d’où jaillira l’eau qui étanchera la soif des fils du Mandingue. Elle vient à toi pour accomplir une grande mission. Adopte-la et épouse-la sans hésiter, car elle sera la mère de celui qui rendra le nom de ton royaume immortel à jamais ». Quelque temps plus tard, deux chasseurs apparurent au roi au détour d’un sentier. Ils le saluèrent et se présentèrent. Avec eux, se trouvait une femme, le visage dissimulé sous un pagne de couleur sombre. Lorsqu’elle approcha, le roi fut saisi par ses yeux globuleux et cette monstrueuse bosse qui lui voûtait le dos. Elle s’appelait Sogolon Kedjou (aussi connue sous le nom de Sogolon Kondé). Les visiteurs racontèrent alors au roi une étrange histoire. Ils souhaitaient lui offrir cette jeune fille pour tenir une promesse faite à une mystérieuse vieille femme rencontrée dans le pays de Dô (actuelle région de Ségou, au centre-ouest du Mali actuel) où ils s’en étaient allés traquer un buffle sauvage qui ravageait la contrée. L’animal semblait invincible. Au point que le roi Dô avait dû promettre une forte récompense à qui tuerait le buffle meurtrier. Des jours durant, les deux chasseurs, et avec eux, la cohorte d’aventureux attirés dans le coin par l’appât de la récompense, avaient fouillé la brousse dans ses moindres recoins, en une énervante partie de cache-cache avec le terrible animal. Finalement lassés de leur insuccès, les deux jeunes gens s’étaient désolidarisés du groupe pour repartir vers la ville. Chemin faisant, ils étaient tombés sur une vieille femme assise au bord d’une piste, toute en lamentations dans ses pauvres haillons. Elle était affamée et aucun voyageur ne voulait lui prêter attention. Pris de pitié, ils lui offrirent une part de leur ration de viande fumée, dont elle se délecta avec avidité avant de les remercier chaleureusement. Puis, elle leur dit : « Je peux vous aider à vaincre le buffle, mais à une condition. En plus d’un gros sac d’or, le vainqueur se verra attribuer la main de celle qu’il aura choisie parmi les plus belles filles de Dô. Lorsque la foule sera réunie sur la Grand-Place, regardez bien autour de vous. Vous y chercherez la fille la plus laide que vous pourrez trouver et la conduirez chez un grand roi ». Intrigués, les deux amis avaient accepté l’offre sans hésiter. En approchant de l’endroit, ils avaient trouvé une indescriptible pagaille. Les deux groupes de volontaires étaient en effet face au terrible animal. Sans se démonter, le plus jeune des chasseurs avait bandé son arc et, après avoir effectué quelques gestes secrets révélés par la femme, avait foudroyé la bête d’une flèche en pleine carotide. Puis, après lui avoir découpé la queue, il s’était précipité en direction de la ville avec son compagnon pour se faire connaitre du roi. Attendus par une foule en délire, les jeunes étrangers furent accueillis en héros par les vibrations des tam-tams. Puis les rires fusèrent de partout, lorsqu’au moment de choisir la promise, délaissant les beautés dépitées qui attendaient tout sourire, ils désignèrent au roi la petite bossue étonnée qui tentait de se frayer un passage pour voir la dépouille du buffle. Etaient-ils fous pour préférer une telle laideronne aux déesses embijoutées du pays de Dô ? Une bossue, une « femme-buffle » ! Le surnom allait lui rester. Après avoir entendu le récit des chasseurs, Nare Famaghan ne put refuser le présent. Et, en dépit de ses réticences et de son profond dégoût, il se résolut à prendre Sogolon pour femme, malgré la colère de son épouse, une maîtresse et femme orgueilleuse et capricieuse, et l’étonnement de son peuple, déconcerté par l’étrangeté d’un tel choix. Le premier mercredi du mois suivant, dans un tintamarre de musiques, de chants et de tam-tams, le mariage fut malgré tout célébré avec faste. Le soir de noces cependant, Nare Famaghan se heurta à la farouche résistance de sa jeune épouse. Au matin suivant, les vieilles tantes du roi, accourues de bonne heure pour chercher le pagne de virginité qui aurait dû recueillir les premières gouttes du sang de défloration, furent discrètement éconduites. Cela dura une semaine. Cet homme puissant et séduisant à qui rien ne résistait, surtout pas les femmes, dut se contraindre à la patience. Et, le septième jour, le miracle s’accomplit. Sogolon ne résista et fut fécondée cette nuit là. Pendant sa grossesse, celle que l’on appelait en cachette « la femme-buffle » fut l’objet de toutes les attentions du roi. Les toilettes les plus élégantes et les bijoux les plus somptueux étaient pour elle, au point que Sassouma Bérété, sa première épouse, en conçut un grand dépit. Craignant que son propre fils ne se trouve relégué de la succession du trône, elle fit appel en secret à des sorciers redoutés pour qu’ils lui concoctent de quoi neutraliser sa rivale. Mais tous s’avouèrent incapables d’affronter Sogolon qui semblait bénéficier d’une protection occulte supérieure à la leur. Puis, par une nuit de violente tornade, Sogolon mit au monde un garçon dont le nom, Mari Djata, qui deviendra par la suite Soundiata (aussi orthographié Soundjata, Sondjata ou Sundjata, contraction de Sogolon Djata). Trois ans plus tard, Sogolon commença à s’inquiéter sérieusement. Son fils, qu’on portait encore au dos, n’avait toujours pas trouvé l’usage de ses jambes et se trainait à quatre pattes, alors que les enfants du même âge gambadaient partout autour de lui. La première à s’en réjouir, fut sa co-épouse, Sassouma. Son fils à elle, Dankanran Touma, vigoureux adolescent d’une quinzaine d’années, avait déjà subi son initiation dans les profondeurs de la forêt et s’appliquait maintenant à acquérir les qualités nécessaires à l’exercice du pouvoir. Sogolon Kedjou eut deux autres filles qui, malheureusement pour elles, n’héritèrent en rien du charme de leur père. Déçu d’avoir engendré un handicapé, Nare Famaghan se détacha de son épouse et lui interdit sa maison. Il prit ensuite une troisième femme qui lui donna un autre fils, mais ce n’était pas celui annoncé par les devins comme le futur lion du Mandingue. Plein d’amertume, il ne cessait d’interroger son marabout qui lui disait que le Tout-puissant à ses mystères et qu’ainsi « les grands arbres poussent lentement mais ils enfoncent profondément leurs racines dans le sol ». Le roi mourut prématurément sans avoir pu voir réaliser la prophétie. Aussitôt, la première épouse fit rapidement introniser son fils alors que Soundiata avait été clairement désigné par son père pour lui succéder. Commença alors pour Sogolon et ses enfants une effroyable vie de brimades. Assignée à l’arrière cour du palais dans une vieille case qui avait servi de débarras à la reine, elle dut à nouveau affronter la risée des curieux. Traumatisé, le garçonnet réagissait aux moqueries de la foule par des grognements incompréhensibles. Sogolon s’arma de dignité face à l’hostilité de son entourage. Un petit jardin potager dont elle assurait l’entretien leur permettait de subsister. Un jour cependant, elle manqua de condiments pour accommoder un plat et se risqua à demander aux servantes de la reine de la dépanner en quelques feuilles de baobab. L’ayant entendue, Sassouma y trouva une nouvelle occasion de la narguer et clama à la cantonade : « Tiens, pauvre femme, prends-en une pleine calebasse. C’est mon fils qui me cueille les feuilles de baobab. On ne peut pas en dire autant de ta petite tortue rampante ». C’était plus qu’elle n’en pouvait supporter. Sogolon, bouleversée, s’enfuit en pleurant vers sa case. La vue de Soundiata, affalé devant la cuisine en train de fureter dans les calebasses à la recherche d’un peu de nourriture, accrut son désespoir. Elle ramassa une tige d’arbre qui traînait par terre et, dans un accès de rage, se mit à frapper le garçon : « Fils de malheur, marcheras-tu jamais ? cria-t-elle dans un sanglot. Par ta faute, je viens d’essuyer le plus grand affront de ma vie ! Qu’ai-je donc fait pour mériter un tel châtiment ? ». Surpris, le petit infirme fixa sa mère d’un air triste. Puis, pour la première fois, les mots sortirent de sa bouche, lentement, avec difficulté, pratiquement incompréhensibles au début pour, petit à petit, s’imposer clairement : « Tu as beaucoup souffert à cause de moi, articula-t-il avec peine. Mais console-toi. Aujourd’hui, je marcherai. Que l’on m’apporte une solide canne en fer, la plus lourde canne que les forgerons de mon père pourront fabriquer ». Le fidèle griot du défunt roi était venu ce jour-là leur rendre visite. Entendant Soundiata, il ordonna à ses serviteurs de courir passer commande au maitre des forges. A nouveau, l’enfant s’adressa à Sogolon : « Mère, ne veux-tu que les feuilles de baobab ou préfères-tu que je t’apporte l’arbre tout entier ? ». Celle-ci encore secouée par l’émotion répondit d’un ton exaspéré : « Je veux le baobab, et avec toutes ses racines, devant ma porte ! ». Deux heures plus tard, six apprentis forgerons ployant sous l’effort vinrent déposer une lourde barre de fer aux pieds de Soundiata. Alors s’éleva, puissant dans les airs, un chant d’exhortation. C’était le griot de son père : « Lève-toi, jeune lion. Rugis ! Et que la brousse sache qu’elle a désormais un maître ». Prenant appui sur ses genoux, le jeune garçon attrapa la lourde canne soutenue par les porteurs et, d’une main ferme, la dirigea à la verticale de son corps. Puis, il se cramponna à la barre de fer et tenta plusieurs fois de mouvoir ses jambes inertes. Une fois encore, il essaya de commander ses jambes. S’arc-boutant sur la canne au prix d’un immense effort, il banda les muscles de ses bras et, soudain, ses genoux quittèrent le sol. Le prince, dressé sur ses jambes, regardait fixement sa mère. Et, raconte la tradition orale, dans l’effort, la lourde canne de fer s’était tordue et avait pris la forme d’un arc. D’une démarche saccadée, Soundiata s’ébranla comme un automate jusqu’à la lisière de la clairière qui bordait le palais, suivi par une bonne centaine de spectateurs ébahis. Sans effort apparent, comme animé par une volonté plus grande que sa force physique, il arracha un jeune baobab, le posa sur ses épaules et vint le jeter devant la case de sa mère en disant avec solennité : « Désormais tu n’auras plus besoin de personne. C’est devant ta case que toutes les femmes de Niani viendront s’approvisionner en feuilles de baobab ». Les chercheurs et traditionnistes modernes ont bien sûr essayé d’élucider cet extraordinaire dénouement, un vrai miracle dont s’est immédiatement emparée la légende. Une hypothèse intéressante a ainsi été avancée, selon laquelle le jeune prince aurait pu être atteint d’une forme atténuée de poliomyélite dans sa petite enfance. Affaibli par son extrême dénuement et un manque de soins, il aurait eu du mal à faire usage de ses jambes. Mais en grandissant et en se fortifiant, sans doute avait-il inconsciemment pratiqué une sorte d’auto-rééducation qui lui avait progressivement permis de retrouver une certaine mobilité, laquelle se révéla soudainement après le choc psychologique créé par la vue de sa mère bouleversée d’avoir été si humiliée. L’évènement provoqua en tout cas un retournement de situation. Le prince perclus devint un véritable héros aux yeux de l’opinion et le récit de son exploit fit le tour du pays. Le courage de Sogolon (une mère modèle qui n’avait jamais désespéré de l’état de son fils) fut célébré partout et on se mit soudainement à la traiter avec respect. Quant à Soundiata, désormais adoré après avoir été méprisé, sa cour ne désemplissait pas. La popularité du jeune prodige ne manqua pas de faire de l’ombre à son aîné, l’usurpateur du trône dont la personnalité paraissait finalement bien terne en comparaison de Soundiata. Et cela, la reine mère ne pouvait l’accepter. Elle fit venir les neuf pires féticheuses qu’on put trouver dans le pays et leur promit une forte récompense si elles parvenaient à trouver un poison suffisamment efficace pour se débarrasser de l’intrus. Sogolon, de son côté, connaissait bien la duplicité de la reine mère. Elle n’ignorait pas que celle-ci chercherait à nuire à son fils, de crainte que ce dernier ne revendique son héritage. En mère prudente, elle décida donc de quitter clandestinement le royaume avec ses enfants. « Mais, dit-elle à Soundiata, un jour tu reviendras au Mandingue car c’est là que s’accomplira ta destinée ». Au cours de leur longue fuite vers le nord, Sogolon fit preuve d’une remarquable persévérance. Ni l’âge ni l’épuisement n’ébranlèrent sa ferme volonté de mettre les siens à l’abri. Enfin, après un long et pénible voyage qui dura sept ans, ils furent accueillis dans la région de Ségou par le roi soninké de Nema, Moussa Tounkara. Celui-ci, n’ayant pas eu d’enfant, se prit d’affection pour le jeune Soundiata qu’il trouvait particulièrement téméraire et, touché par son histoire, décida de prendre la famille sous sa protection. Jouissant enfin d’une vie tranquille sur cette terre d’asile, Sogolon, affaiblie par le poids des misères endurées et de sa bosse qui la faisait souffrir, eut le bonheur de voir son fils devenir un brillant guerrier et le conseiller respecté du roi de Nema. Mais on apprit bientôt que le Mandingue venait de tomber sous la domination d’un nouveau conquérant : Soumaoro Kanté, roi du Sosso (actuelle région du Koulikoro à l’ouest du Mali qui s’étend jusqu’à la Guinée), bien connu pour sa cruauté. Ce qu’il voulait, c’était s’emparer des précieuses mines d’or du Mandingue. C’est alors que le Conseil des anciens, réfugié dans la clandestinité, décida, au nom des différents chefs de clans du royaume, d’envoyer des émissaires à la recherche de Soundiata, dont la renommée était parvenue jusqu’à eux, afin qu’il vienne délivrer le berceau de ses ancêtres. La délégation arriva un soir à Néma et fut aussitôt introduite auprès du fils de Sogolon, à qui elle transmit l’appel du peuple mandingue. Celui-ci, après avoir écouté les émissaires et les avoir conviés à se reposer, se rendit ensuite dans la chambre de sa mère pour l’en informer, comme il le faisait toujours dans les situations graves. L’état de Sogolon avait empiré. Elle était alitée depuis quelques jours et c’est en tremblant sous ses pagnes qu’elle l’écouta sans mot dire. Profondément ému par la vue de sa mère mourante, Soundiata se détourna vers l’est et s’écria en ouvrant les bras : « Dieu Tout-Puissant, il est temps d’agir maintenant. Si je dois réussir la reconquête du Mandingue, permets que ma mère meure ici en paix et que je puisse l’enterrer avant de partir. Mais si je devais par contre échouer dans ma tentative contre l’intrépide roi du Sosso, fais que je trouve ma mère encore en vie demain à mon réveil ». « Mon fils, répondit tendrement Sogolon d’une voix enfiévrée, c’est ainsi que parles les hommes biens nés ! Approche. Je te confierai trois formules secrètes qui te permettront de savoir à l’instant même si ton entreprise est appelée à réussir et si Dieu te rendra un jour le trône de ton père. Va déclamer ces formules sacrées face à l’arbre à karité desséché qui se trouve dans ma cour. Lorsque tu auras prononcé la première parole, l’arbre verdira. A la seconde formule, il fleurira et à la troisième, trois fruits mûrs tomberont de ses branches. Si tout cela se réalise, prends ces fruits et mange-les. Alors, sur toutes les terres où pousse le karité, Dieu assoira ton autorité. »

Après avoir faiblement énoncé les trois formules, Sogolon serra les avant-bras de son fils avec toute la force qui lui restait et lui souhaita une bonne nuit. Soundiata, le cœur noué de chagrin, quitta aussitôt la case et se dirigea vers le karité sec qui se dressait dans la cour de sa mère. Il y récita les trois formules. Aussitôt, affirme la légende, les feuilles de l’arbre sortirent, suivies de ses fleurs, puis de ses fruits. Trois noix mûres tombèrent sur le sol. Soundiata les ramassa, les croqua et alla se coucher. Le lendemain, avant que l’aube n’ait blanchi le ciel, Sogolon Kedjou, la femme-buffle, la bossue, avait quitté ce monde. Son rôle était terminé. Celui de son fils, Soundiata Keita, pouvait commencer.

Grâce aux alliances nouées avec les chefferies voisines, Soundiata, porté par son génie guerrier, leva une impressionnante armée et parvint à défaire le roi du Sosso au cours de l’épique bataille de Kirina en 1235. Après avoir annexé les terres du vaincu, fédéré les cités qui avaient combattu à ses côtés et unifié toute la savane du Niger au Sénégal, il élargit en un vaste ensemble les frontières du petit royaume hérité de son père. Proclamé roi des rois d’un puissant empire, le fils de la femme-buffle devait alors connaitre une exceptionnelle destinée célébrée aujourd’hui encore par les griots malinkés.

… mais qui inscrit la figure de la femme-mère dans l’ombre du héros enfanté.

Ainsi, l’image de Sogolon Kedjou est peu connue chez le peuple Mandingue. En effet, elle n’est pas une icône féminine au même titre que pourrait l’être Yennenga au Burkina Faso. Et souvent la « femme-buffle » s’efface derrière la figure héroïque de Soundiata Keita. Quand on demande à un malien s’il connait Sogolon Kedjou il vous répondra : « n’est-ce pas la mère du grand Soundiata » ? Les historiens et mythologues africains se sont plus concentrés sur la vie de Soundiata. Mais il est important de souligner que le triomphe de Soundiata n’aurait pu avoir lieu sans la présence de Sogolon, son éducation et son courage ont largement contribué à la réussite de Soundiata et il est clairement notable que celle-ci est à l’origine du rétablissement physique de Soundiata. Par ailleurs, Soundiata est la figure la plus importante pour le peuple Mandingue, mais tout particulièrement du peuple malien. Je n’entends pas ici par peuple malien les populations regroupées au sein des frontières définies lors de la colonisation et tout particulièrement lors de la conférence de Berlin (frontières qui sont aujourd’hui contestées, notamment par certaines populations du nord qui revendiquent l’indépendance de l’Azawad) mais peuple malien au sens d’identité malienne définie suite aux exploits de Soundiata Keita. En effet, tout le monde connait Soundiata Keita, il est vu comme le père de la nation et Sogolon Kedjou n’est évoquée que comme une parenthèse. Beaucoup de maliens affirment, que sans l’existence et le parcours de Soundiata, le Mali serait aujourd’hui rattaché à la Guinée (Guinée qui était à l’époque le royaume du Sosso). C’est ce qu’affirme Abou, trentenaire malien bambara (ethnie qu’englobe le Mandingue) résidant à Bamako : « Sundjata est perçu ici comme le père fondateur de la première constitution mondiale, sa mission était de chasser le roi du Sosso et d’instaurer un modèle social et politique, ce qu’il a fait brillamment. Nous en sommes très fier ». Il est par ailleurs important de souligner, au même titre que « Ouedraogo » pour les burkinabé, que le nom de famille « Keita » est le plus répandu au Mali.

Représentations

Il existe très peu de représentations de Sogolon Kedjou, et comme je l’ai évoqué précédemment, celle-ci n’existe que dans son rapport à Soundiata Keita. Néanmoins, elle a quand même fait l’objet d’une représentation théâtrale à Abidjan 2002. Le metteur en scène, Werewere Liking Gnepo, une écrivaine camerounaise née en 1950 et installée en Côte d’Ivoire. Elle est également la fondatrice du groupe Ki Yi M’Bock, compagnie de théâtre basée à Abidjan. Elle est une figure importante du théâtre africain et du renouveau de l’esthétique entre théâtre et mise en scène du rituel. Sa pièce qui porte le titre de « Sogolon » diffère des autres représentations qui portent généralement le nom de Soundiata Keita. Cette pièce n’a pas un grand succès en Côte d’Ivoire mais il est tout de même intéressant de relever la façon dont Sogolon a été mise en scène pour comprendre l’importance de son histoire. Tout d’abord la pièce est un théâtre dansé et chorégraphié ce qui montre l’importance de la gestuelle dans le fait de rendre compte d’un mythe. Il est dit que l’actrice présente Sogolon comme une femme particulière dont l’existence n’est pas fortuite. Sinon que de servir au vecteur d’un être suprême, Soundiata. Elle porte en elle la laideur physique, morale et sociale. Elle intervient dans la pièce pour « porter le monde vers la couche de renaissance », ce qui explique qu’elle donne naissance à « l’enfant qui vient allier l’eau et le feu, le buffle et le lion », et qui donc incarne la perfection et l’espoir. Espoir qui se transforme en l’espoir de toute une Afrique. Ainsi, dans cette pièce, Werewere attribue à Sogolon la « volonté d’être laide pour échapper aux hommes médiocres ».

Les recherches sont alors plus fructueuses lorsqu’on axe la recherche sur le seul Soundiata Keita. Par exemple une double production (bande dessinée et film d’animation) a été réalisé en son honneur, le film se nomme « Soundiata Keita, fils du Mandé ». Ce film s’inspire du roman de l’écrivain Boubou Doucouré édité par les éditions Baudelaire et portant le même nom. Ce projet, initié par les frères centrafricains Xavier et Landry Lamine n’a pas encore vu le jour mais il existe une vidéo narrative d’une quinzaine de minutes qui met en scène un griot racontant l’histoire de Soundiata à des enfants du village, Sogolon Kedjou apparaît dans la bande-annonce déjà du film d’animation, elle est représentée comme étant laide avec une énorme bosse sur le dos, Soundiata par contre est défini comme l’enfant-buffle, l’enfant-panthère et l’enfant-lion. Le film d’animation est en cours de production. Il existe d’autre part un film de Dani Kouyaté nommé « Keita ! L’héritage du griot » qui reçut le prix Oumarou Ganda de la première œuvre en 1995 au festival de la FESPACO. Dans la même lignée, de nombreux romans ont été écrit s’inspirant de l’épopée du Grand Soundiata mais il ne serait pas inutile pour mon étude de tous les citer. Je relèverai juste le fait que Sogolon est bien souvent trop peu citée, on ne l’évoque que dans un rapport à Soundiata, ainsi dans la représentation qu’on se fait de ce récit, Sogolon Kedjou n’existe pas en soi. Mais il ne faut pas oublier que sans elle, le périple et l’ascension de Soundiata n’auraient jamais eu lieu.

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Affiche du film Keïta, l’héritage du griot

Ainsi, nous pouvons conclure sur le fait que la figure de Sogolon en tant que femme n’est pas reconnu chez les maliens mais qu’elle l’est uniquement en tant que mère. Elle qui enfanta celui qui a sauvé l’empire mandingue et son fils, Soundiata reste la figure majeure malienne en ce qui concerne la remémoration de l’histoire et la passation de la tradition orale.

L’héroïque sacrifice de la reine Pokou

 

Un récit qui condense histoire, authenticité et fantastique…

« Il y a longtemps, vivait au bord d’une paisible lagune une tribu où les hommes étaient vigoureux et les femmes joyeuses. La plus valeureuse de toutes était Abla Pokou. Mais des ennemis nombreux comme des fourmis magnans les forcèrent un jour à abandonner plantations et lagune poissonneuse. La forêt de ses épines déchirait leurs pagnes et leurs chairs. Il fallait fuir, toujours fuir… Et Abla Pokou ouvrait la marche, portant son enfant sur son dos… »

Ainsi commence l’épopée mythique que se transmettent depuis des générations les Ivoirins de l’ethnie baoulé, en hommage à celle qui conduisit l’exode de leurs ancêtres sur le chemin de la liberté. La princesse Pokou est née au début du XVIIIe siècle, à l’ombre d’un illustre parent : son grand-oncle, le vénéré Ossei Tutu, fondateur de la puissante confédération ashanti originaire du Ghana. C’était un peuple de riches cultivateurs et d’artisans réputés qui excellaient dans le travail de l’or et du bronze ainsi que dans la fabrication de meubles sculptés en ébène. La région était en proie à de nombreux désordres suite au trafic négrier contrôlé par les Européens : cela favorisait la chasse à l’homme entre groupes adverses, mais ce désordre était également engendré par des  conflits dynastiques ou encore par certains antagonismes opposant des groupes culturels très différents qui s’arrachaient les ressources convoitées. Cette insécurité permanente donna lieu à d’importants mouvements de dispersion de populations civiles, qui, harcelées de toutes parts, fuyaient en quête d’une nouvelle terre d’asile représentant leur ultime espoir de survie.

Empereur charismatique, Ossei Tutu mit fin au désordre en unifiant les turbulents roitelets akan qui durent s’incliner devant sa supériorité. Grâce à la vente d’or aux comptoirs européens installés sur la bande côtière du pays, il s’était doté d’une puissance de feu moderne qui allait lui permettre de faire entendre raison à ses voisins. Proclamé premier roi du pays ashanti, aidé en cela du mythe du héros fondateur construit autour de sa personne, il imprima un remarquable essor à son nouvel empire. Vers 1720, Ossei Tutu fut victime d’une embuscade tendue par la tribu des Akim voisins, alliés un jour, rebelles le lendemain. La règle de succession s’appliqua en vertu de la tradition akan qui favorise la transmission de l’héritage aux enfants de sexe masculin des sœurs ou nièces du défunt. Son neveu utérin, Opokou Ware, frère ainé de Pokou, lui succéda. Le nouveau roi était loin d’avoir l’autorité d’Ossei Tutu. Pendant la trentaine d’années où il exerça le pouvoir, il eut bien du mal à contenir les révoltes qui s’allumaient un peu partout dans le royaume. Il semblait dès lors évident que l’unité de l’Ashanti ne résisterait pas longtemps à la disparition de son fondateur. Et c’est ainsi qu’en 1749, à la mort d’Opokou Ware, une querelle de succession opposant le jeune frère du roi défunt, héritier désigné, et un de ses oncles mit le pays à feu et à sang. Atterrée par la lutte fratricide qui déchirait le royaume, la princesse Pokou comprit aussitôt quel sort attendait le clan de son malheureux frère. Les maisons incendiées, les champs saccagés, les troupeaux dérobés, les biens pillés lui indiquèrent qu’i ne restait plus que l’exil pour éviter aux siens un sort tragique. Rivalités, insurrections, vengeances, châtiments, exode : des familles entières payaient impitoyablement de leur vie l’ambition d’un fils ou la déchéance d’un père. Lorsque son jeune époux tomba à son tour dans un traquenard, elle sut qu’il ne restait que la fuite pour préserver le salut de sa lignée. En secret, elle réunit les chefs des quatre familles nobles et des quatre familles vassales les plus dévouées à son clan et leur fit par de son plan. Ils acceptèrent de se ranger sous son autorité. Dès que l’ombre de la nuit s’étendit sur la ville, ils quittèrent subrepticement leurs quartiers et se retrouvèrent dans une plantation éloignée. Peu de risques qu’ils soient dénoncés ce même soir car, dans ce climat d’épouvante, chacun se terrait chez soi. Lorsque tous les partisans furent regroupés, la colonne qui comptait une bonne centaine d’hommes, de femmes et d’enfants, ainsi que des serviteurs et une escouade de fidèles soldats, s’ébranla en direction du nord-ouest, sous la conduite de la princesse. Les fugitifs entamèrent une longue marche vers l’inconnu : hébétés par des nuits sans sommeil et pourchassés par les insectes et les moustiques qui pullulaient en cette saison des pluies. A mesure de leur progression, de nouveaux fugitifs venaient grossir leurs rangs pensant plus sage le fait d’abandonner leurs villages plutôt que d’essuyer les sanglantes représailles de l’armée pour avoir manifesté quelque hospitalité aux gens de Pokou. Dès qu’ils prenaient le temps de s’arrêter quelque part, ils devaient repartir, talonnés par les troupes que le nouveau roi de Koumassi avait lancées à leurs trousses. En tête de cortège, Pokou haranguait les siens, les exhortant à lutter contre la peur et le découragement. Ils se frayèrent un chemin à travers une forêt dense et hostile qu’aucun être humain n’avait sans doute jamais franchie. Eux-mêmes terrifiés, les adultes ne trouvaient pas les mots apaisants qui auraient pu calmer l’épouvante des enfants. Ils arrivèrent enfin devant un fleuve mugissant qui les glaça d’effroi. Le Comoé (fleuve d’une longueur de 813 kilomètres qui traverse toute la Côté d’Ivoire actuelle et prend sa source au Burkina Faso dans la région des cascades, entre Bobo-Dioulasso et Banfora) formait une barrière naturelle entre le berceau de leurs ancêtres ashantis et une nouvelle terre : la Côte d’Ivoire qui s’offrait comme une promesse de liberté. Le fleuve gonflé par les récentes pluies d’hivernage était cependant impraticable. Toute traversée à gué était impossible. Or l’ennemi était là, proche, annoncé par « l’écho des tam-tams parleurs ». Pokou s’avança au bord du fleuve en furie qui charriait d’immenses troncs d’arbres dans un bruit d’enfer. Elle leva les bras vers le ciel. Signe d’impuissance, de supplication ? Chacun y vit ce qu’il voulait. Elle se tourna ensuite vers osn devin, le gardien des traditions sacrées et lui ordonna de consulter les oracles. Le vieil homme, du nom de Nansi, écouta sans mot dire. Puis il hocha la tête. Il replia ses jambes, s’accroupit à même le sol face à un canari de terre cuite où reposaient les mânes des ancêtres, et ferma les yeux en signe de recueillement. Un silence total troublé par les sinistres échos de la nature avait saisi les rangs compacts qui faisaient maintenant corps autour de la princesse, comme pour lui exprimer qu’elle représentait leur ultime rempart. C’est alors que la voix du sorcier s’éleva, empreinte d’une gravité inhabituelle. « Reine, parla-t-il, le génie de ce fleuve est irrité. Il ne s’apaisera que lorsque nous lui aurons donné en offrande ce que nous avons de plus cher ». Les femmes dénouèrent aussitôt les pagnes contenant les parures d’or et d’ivoire des fameux bijoutiers ashantis. Les hommes déverrouillèrent les coffres de bois sculpté qui recelaient des trésors inaliénables. Mais le sorcier secoua la tête avec dénégation et repoussa les offrandes du pied. « Non ! Ce que nous avons de plus cher, ce à quoi nous tenons le plus, clama-t-il, ce sont nos fils ». Les mères frémirent. Pourtant, les femmes ashantis savaient qu’en certaines circonstances, les dieux pouvaient exiger la mort d’un enfant. De l’éducation et des valeurs transmises par leurs mères et leurs grand-mères, elles avaient toutes appris qu’il n’était permis ni de se révolter ni de pleurer l’enfant sacrificiel, sous peine de voir la colère des Dieux s’abattre sur la tribu entière. La princesse commanda alors au vieil homme d’aller chercher un enfant. Mais le sorcier revint bredouille. A son approche, chacun avait étreint ses enfants de ses bras, les mères dissimulant hâtivement leurs bambins sous deux épaisseurs de pagne de Kita. Alors Pokou monta sur un rocher qui faisait promontoire et cira « Peuple de Koumassi, qui d’entre vous donnera un fils pour le salut de tous ? ». Les visages restèrent figés, les bouches muettes. Pokou ne fut pas longue à comprendre. Elle s’avança au bord du fleuve et détacha l’enfant que portait au dos la jeune servante qui l’accompagnait. Son propre fils. « Kouakou, mon unique enfant ! J’ai compris qu’il faut que je donne mon fils pour la survie de cette tribu. C’est à cause de ma famille qu’ils ont été obligés de fuir. Une reine n’est-elle jamais que reine et non femme ni mère ! ». Son esprit s’attarda un instant sur ces longues années d’accablement durant lesquelles son ventre était resté vide ; sur ces compagnons dont il avait fallu se séparer parce que leur semence ne l’avait pas rendue fertile ; sur les humiliations ressenties quand s’élevaient à son approche des murmures réprobateurs évoquant, elle le devinait, la probable malédiction liée à sa stérilité. Et c’est dans la quarantaine, au moment où les femmes de sa génération devenaient grands-mères, que le miracle s’était accompli. Le père était un certain dénommé Assoué Tano, un jeune guerrier venu la délivrer des griffes du roi Selfin d’une contrée voisine qui la retenait prisonnière. C’était sous le règne de son frère Opokou Ware. Pokou, subjuguée par le dévouement et la prestance du valeureux soldat décida d’en faire son mari et de cette union est née ce fils qu’elle avait tant espéré. Cet enfant fut son seul réconfort lorsque, victime de cette tragique guerre de succession qui devait la jeter sur les routes de l’exil, son compagnon paya de sa vie son inopportune alliance avec la royauté en disgrâce. Personne n’entendit son imploration intérieure. Pokou repoussa doucement la jeune servante en pleurs qui s’accrochait à l’enfant. La princesse éleva son fils au dessus d’elle comme pour le contempler une dernière fois. Elle le fit glisser contre sa poitrine, le couvrit des quelques bijoux et le caressa tendrement. Puis  détournant la tête, elle le posa brutalement entre les bras du sorcier. Elle ne se retourna pas davantage lorsque ce dernier, après quelques libations sur le corps de l’enfant et quelques prières à la gloire des ancêtres, monta sur le promontoire et précipita le bébé dans les flots, sous une immense clameur de contrition. Comme par enchantement, les eaux du Comoé s’apaisèrent et quelques instants plus tard, la colonne de l’exode put passer. Par quel miracle ? On ne sait pas trop. Selon certaines traditions orales, un immense fromager situé sur la rive opposée du fleuve avait courbé son tronc entre les deux berges pour offrir un pont aux gens de Pokou. L’arbre s’était-il en réalité rompu sur un passage plus praticable pour faire passerelle entre les deux rives ? Avait-il ensuite été poussé à l’eau après que tous l’eussent franchi ? D’autres récits donnent un caractère nettement plus magique à cette traversée mythique. Ils rapportent que les hippopotames qui se baignaient dans le fleuve vinrent docilement se ranger flanc contre flanc entre les deux berges, offrant leurs dos luisants aux mille pieds de la tribu en fuite… Quand le dernier des exilés eut enfin gagné l’autre rive, on dit que le fromager se redressa d’un coup et que le fleuve reprit son bouillonnement furieux, stoppant la course des poursuivants ébahis face à l’inexplicable.

Mais, lorsque désignant cette nouvelle terre, les fugitifs demandèrent à Pokou, que son sacrifice élevait désormais au rang de reine, de baptiser son nouveau royaume, celle-ci ne put que murmurer dans un sanglot « Ba ou li », ce qui veut dire « L’enfant est mort ». En hommage à son geste héroïque, les chefs de clans convinrent alors de rebaptiser leur ethnie du nom de Baoulé. Chassés de l’Ashanti, ils choisissaient de renoncer à leur ancienne dénomination qui, pour eux, appartenait désormais à un passé qu’ils préféraient oublier. Pour marquer la renaissance symbolique du peuple akan sur cette terre de liberté, Pokou décida de donner de nouveaux noms aux clans qui l’avaient accompagnée. Cette formalité, apparentée à une redistribution des rôles sociaux dans un nouvel environnement, préluda à la dispersion des tribus baoulés qui s’émiettèrent en sous-groupes pour faire souche dans différentes régions. Après avoir sillonné le pays à la recherche de terres fertiles, quelques-uns d’entre eux repoussèrent certaines populations pour occuper le centre de la Côte d’Ivoire. Ils créèrent un important noyau de peuplement dans la région de Bouaké tandis que le gros de la troupe, resté sous le commandement de Pokou, poussa vers le bassin du fleuve Bandama (fleuve qui prend sa source dans le nord du pays et traverse le centre du pays droit vers le sud), où ils se trouvèrent un territoire bien arrosé et riche en minerais d’or. Lorsque tout le monde fut installé, vint le moment de rendre hommage aux ancêtres et d’implorer leur bénédiction pour ce nouveau foyer. En reconnaissance de l’abnégation hors du commun dont elle avait fait preuve, les chefs de famille décidèrent que le premier acte social de leur communauté serait la célébration des funérailles de l’enfant Pokou. Et c’est ainsi que le berceau du peuple baoulé reçut le nom de « Sakassou », c’est-à-dire « le lieu de funérailles ».

Perpétuellement évoqué, honoré, raconté, chanté, ce sacrifice fit de Pokou la femme la plus glorifiée de la région. Des contrées les plus éloignées, les baoulés se déplaçaient pour venir rendre hommage à leur reine si magnanime. Bien qu’accablée de cette perte cruelle, elle fit preuve d’une grande sagesse dans l’administration de son peuple au cours de son long règne. Elle réorganisa la vie sociale pour l’adapter à leur nouvelle vie, en conservant toutefois le mode hiérarchisé de la société akan ainsi que les règles traditionnelles de droit et de succession. Elle consacra aussi beaucoup au développement de l’agriculture.

Pokou s’éteignit vers 1760 dans un village proche de Sakassou et son geste est resté à la postérité. Sa nièce Akwa Boni, qui l’avait suivie dans l’exode, lui succéda. Ambitionnant d’élargir les frontières du royaume, elle mena les troupes contre les tribus autochtones du voisinage, se heurtant aux Gouros, aux Sénoufos, aux Golis, aux Malinkés. Elle trouva la mort au cours d’une incursion en pays yaouré.

L’avènement de ces deux reines devait induire des transformations notables au sein de ces sociétés où la femme accéda désormais à un rôle central dans la communauté. Ainsi, chez les Baoulés, les femmes peuvent accéder au commandement et aux plus hontes fonctions politiques et sociales. Elles peuvent être désignées comme chefs de lignage, chefs de clan ou de village et les règles coutumières de succession matriarcales sont restées vivaces en milieu traditionnel.

…et qui représente un pilier majeur de l’histoire des femmes africaines.

Bien que je ne sois jamais allée en Côte d’Ivoire, l’épopée de la princesse Pokou s’avère beaucoup plus facile à cerner que celles des femmes évoquées précédemment. D’une part, il est nettement plus facile de trouver des sources racontant l’histoire de la vaillante Pokou. De nombreux livres ont été écrit à son sujet, et ce « mythe » a fait l’objet de nombreuses études sur la tradition orale et la représentation de « l’histoire » dans la culture africaine. Par ailleurs, le fait que l’exode de Pokou soit plus connu dans le monde africain – et occidental- pourrait aussi relevé du fait que cette épopée se déroule au XVIIIème siècle et est donc plus récente. Nous pourrions alors dire, que de ce fait, le récit a été moins déformé car il a moins subi toutes les transformations que peut subir un récit lorsqu’il passe de générations en générations par la tradition orale. De cette manière, les informations en ce qui concerne la princesse Pokou paraissent plus véridiques aux yeux de la population car du fait du temps moins étalé qui les sépare de cette héroïne ; ils s’en sentent plus proche et donc transmettent plus facilement ce récit.

Si cette légende n’a pas cessé de fasciner (écrivains, poètes, dramaturges), c’est peut-être aussi parce qu’elle touche aux peurs les plus profondes qui sont celles de l’extinction de la race. Elle s’adresse également à nos démons, à la dimension sombre de la nature humaine qui nous pousse à commettre des actes d’atrocités (ici le sacrifice du bambin) et à les justifier au nom d’une cause supérieure (ici la survie de l’ethnie ashanti / baoulé). Ainsi, l’épopée de la Princesse Pokou, à la différence des deux précédentes (qui ont bien évidemment leur part de singularité), s’inscrit au plus près des ivoiriens car le récit semble plus proche de la réalité, des sentiments et des émotions,  et enfin, plus proche de la nature humaine.

La légende la princesse Pokou a beaucoup inspiré les auteurs et les artistes africains. Mais ce côté « tragique » du récit qui est souvent mis en valeur dégage une morale : le bien être commun, celui de la communauté, le rejet de l’égoïsme et la promotion de l’altérité. Ces valeurs sont bien présentes en Afrique (contrairement à certains comportements trop fréquents auxquels on est confronté en Occident). En effet, il est plus valorisant d’aider son prochain que de participer à sa propre réussite. C’est pour cela qu’en Afrique, dès qu’on franchi le seuil d’une demeure (qu’on soit blanc ou noir, musulman ou chrétien, de telle ethnie ou de telle autre), on vous sert à manger et à boire ; on vous dépose quelque part si vous en avez besoin et ce même si ces actions sont encombrantes pour celui qui les accomplit. Car la philosophie africaine tient à dire que la richesse intérieure, qu’on obtient grâce à des actes vertueux comme le sacrifice de soi (à petite échelle évidemment) et l’aide à autrui, vaut bien plus que la richesse extérieure et matérielle. De cette manière, la princesse Pokou est le symbole d’une mentalité africaine d’entraide et de sacrifice, que cela soit chez les baoulés, en Côte d’Ivoire et plus généralement dans l’Afrique toute entière.

Représentations

J’aimerais ici me pencher tout particulièrement sur le long métrage d’animation sorti en 2013 produit par le studio Afrikatoon. C’est le premier film ivoirien et plus largement ouest-africain d’animation, dont le réalisateur est Abel Kouamé.

Dans ce dessin animé nous pouvons alors voir que bien qu’ayant vécu au dix-huitième siècle, l’histoire de Pokou est d’une actualité frappante. Entre le courage d’une femme qui parvient à faire respecter ses idées dans un monde dirigé par les hommes, les complots et coups d’Etat, la préférence du dialogue à la guerre, de l’exil à une guerre fratricide, du sacrifice personnel pour le bien de tous … C’est un véritable passage en revue des valeurs qui ont tendance à disparaître de nos jours. Comme toutes les histoires de cette époque, celle de la princesse Abla Pokou a différentes versions. Elle prend même des allures de légende. Ce film a opté pour une formule conservant certains faits historiques consensuels mais en y ajoutant des personnages fictifs et une dimension mystique, faisant aussi appel à des effets spéciaux, à l’humour et au fantastique. Ce film est aussi l’occasion de faire découvrir la culture Ashanti en particulier et celle du groupe Akan en général à travers les décors, les costumes et les rites.

D’autre part, l’histoire de la princesse Pokou est inclut dans les manuels scolaires de l’éducation nationale de Côte d’Ivoire, donc tous les enfants ivoiriens (qui ont la chance d’aller à l’école…) en connaisse le récit. Dans cette optique, Abel Kouamé (réalisateur) déclare dans une interview pour le magasine Jeune Afrique : « Cette histoire est racontée dans les manuels scolaires, donc elle est connue des enfants. Nous avons voulu mettre l’accent sur ce qui n’est pas dans les livres, c’est à dire les intrigues qui auraient pu se dérouler dans ce royaume. On y a mis beaucoup d’humour, de magie, d’imaginaire ». Ce long métrage d’animation est alors signe d’espoir pour le peuple ivoirien et africain dans l’affirmation de sa culture et la propagation de celle ci au monde entier.

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Affiche en Côte d’Ivoire pour la sortie du film « Pokou, princesse ashanti »

Conclusion

Les Africains ont une histoire…

L’Afrique regorge d’une très grande richesse culturelle, avec des couleurs, des motifs, des paysages, des traditions, des coutumes qui ne demandent qu’à être exploitées. Et ainsi il est nécessaire d’apprendre à vendre sa propre culture par sa valorisation ou les autres le feront à notre place. En effet la culture africaine est très riche. Riche par sa diversité et par les mythes qui l’entourent. Ces mythes et légendes ne sont pas suffisamment exploités et présentés au public, d’Afrique ou d’ailleurs. Toutes ces histoires ressortent des messages et des valeurs nécessaires à la revalorisation des cultures africaines. Ainsi, en ce qui concerne les mythes, les récits, les contes ou les histoires appelons les comme nous voulons, leur importance ne tient pas spécialement à leur caractère authentique et véridique mais cela tient plus des valeurs qu’ils véhiculent aux sociétés actuelles d’Afrique de l’Ouest. En effet, avec le personnage de Yennenga, la figure de la femme est valorisée ; les aventures de cette héroïne sont contées afin de véhiculer au Burkina Faso l’image d’une femme émancipée, affirmée et forte. D’une femme qui participe activement à la construction d’une identité culturelle burkinabé. Au contraire, Sogolon Kedjou incarne une figure féminine différente. Ici son rôle tiendrait plus à celui de la mère dévouée, courageuse, et qui favorise la modestie et la sagesse plutôt que l’apparence extérieure. L’épopée de la Princesse Pokou diffère encore, même si son importance dans le domaine éducatif, culturel et social est plus ou moins similaire à celle de Yennenga. Celle-ci nous donne la représentation d’un troisième type de femme qui serait cette fois la femme incarnant la liberté, la délivrance des guerres de successions. Le récit de Pokou est porteur d’espoir pour les peuples africains. Mais dans cette lignée, il y a-t-il une justification au fait que, Yennenga qui ait enfanté du fondateur de l’empire Mossi soit plus reconnue et ancrée dans les consciences collectives que Sogolon qui a enfanté, elle du fondateur de l’empire Mandingue ? Pour tenter d’en fournir une interprétation vague, nous pourrions dire que Yennenga incarne le courage et la vaillance, de même elle est représentée comme une femme relativement belle. Elle est alors un archétype idéal de représentation féminine et c’est pour cela qu’au niveau de la transmission orale du récit, la figure de Yennenga a plus été retenue et élevée au titre de modèle pour les jeunes filles que la figure de Ouedraogo. Au contraire, Sogolon est laide, porteuse de problèmes de santé et rejetée de toute part le long du récit ; du fait de cette dévalorisation descriptive, elle s’est effacée au profit de la figure conquérante et royale de son fils, qui lui, est un idéal pour tous les hommes de l’ethnie mandingue. Par là même, nous pouvons déduire que la représentation que ce font les peuples africains contemporains de ces mythes est en grande partie du aux tournures et aux adaptations qui ont été donné de ces récits par les témoins « oculaires », par les griots, et de nos jours par les metteurs en scène, les écrivains ou encore les cinéastes.

Il est également important de souligner que ces récits, qui dans cette étude sont au nombre de trois, mais qui sur l’échelle de l’Afrique entière s’élèvent à des chiffres importants, font parti intégrante de l’histoire africaine. La façon dont ils transmettent leur histoire diffère de la notre : l’histoire vécue telle qu’elle se déroula au jour le jour n’est pas la même que l’histoire écrite qui a été restructurée par des esprits méthodiques désireux d’en rejeter du sens dans le passé. Même si les Africains n’ont pas toujours eu conscience de leur histoire, car elle n’était pas « écrite et étudiée », ils n’ont pour autant jamais cessé de la vivre. Ils n’ont pas cessé de la vivre car ils n’ont pas cessé d’en parler, de la raconter à travers la tradition, à travers « le mythe » tel un secret identitaire et magique qui se devait d’être transmis aux générations suivantes par les anciens… Et aujourd’hui, les Africains ont envie de renouer avec cette « histoire », ils ont l’envie de se l’approprier et de la faire connaître telle qu’elle est vécue par les peuples, c’est-à-dire dans la valorisation de certaines figures mystiques qui sont à l’origine de la naissance de ces mêmes peuples.

Ainsi, nous pouvons enfin conclure sur le fait que la figure féminine, même si elle n’est pas toujours érigée au rang de modèle pour les femmes africaines du XXIème siècles, contribuent de nos jours à la construction d’une identité africaine forte, d’une identité qui commence à se reconnaître en tant que telle, et qui commence à s’affirmer. Ce phénomène n’est plus seulement lié à la simple tradition ethnique, mais il s’étend à la valorisation culturelle de tout un pays, de toute une région. Ces femmes participent alors d’un sentiment africain qui outrepasse les frontières, les langues et les conflits ethniques et cela par la reconnaissance et la valorisation de leur propre histoire en tant que vecteur éducatif, social et culturel.

*Justine Bouchet est étudiante en troisième année de Licence à Nanterre au sein de la section « Humanités ». Elle a toujours été passionnée par l’Afrique et ce projet s’inscrit dans le cadre de son PPE.

Pour citer l’étude :

Justine Bouchet, « La figure de la femme dans la constitution des éthnies ouest africaines [Partie 2 sur 2] », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Société – Thèmes de Société Approfondis, janvier 2014.

Bibliographie : 

. SERBIN Sylvia, Reines d’Afrique et héroïnes de la diaspora noire, 2006

. D’ABRANTES Duchesse, Les femmes célèbres de tous les pays, 1834

. L’Afrique en musique (Tome 2) : De l’art griotique à la polyphonie australe

. DELOBSON Dim, L’empire du Morho Nana, Paris, 1992

. HERITIER Marc, Le pays Mossi, Paris, 1909

. TIENDREBEOGO Yamba, Histoire et coutumes royales des Mossis, Paris, 1964

. NIANE Djibril Tamsir, Soundiata ou l’épopée mandingue, Présence africaine, Paris, 1974

. Fondation SCOA, Dossier sur l’empire du Mali. Tradition orale. Paris, 1974

. DERVAIN Eugène, Pokou la conquérante, 1969

. GUILHEN Marcel & YAPI Michel, Récits historiques de la Côte d’Ivoire, Paris, 1968

. LOUKOU Jean-Noël & LIGIER Françoise, La reine Pokou, fondatrice du royaume baoulé, Abidjan, 1977

Autres sources

       –      http://www.africultures.com

–      http://www.afrik.com

–      http://www.revues-plurielles.org

–      http://www.persee.fr

 

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