ETUDE – La Fête des Lumières : entre événement culturel et célébration religieuse

*Etude rédigée par Coline Palacin-Jacquelin

Depuis ce vendredi, et jusqu’à lundi soir, se tient à Lyon la quinzième édition de la Fête des Lumières telle que nous la connaissons actuellement : quatre jours d’illuminations et de mise à l’honneur du patrimoine, entre festivités laïques et célébrations religieuses.

Mais comment cette célébration religieuse, vieille de plus d’un siècle et demi, est-elle devenue un immense spectacle de sons et lumières et, d’après les propos du sénateur-maire Gérard Collomb, « l’image de marque de Lyon », en faisant un des plus grands événements urbains au monde ? Si son caractère religieux a fini par être oublié par beaucoup, assiste-t-on pour autant à une laïcisation totale de cet événement ?

L’occasion de revenir sur les origines et l’évolution de cette fête si caractéristique de la ville de Lyon …

A l’origine, une célébration catholique : la Fête de la Lumière

Il existe à Lyon une longue tradition du culte marial. D’après de nombreuses légendes et travaux d’historiens, il semblerait que cela remonte au tout début de l’histoire du christianisme et au premier évêque de la ville, Saint Pothin, puis à Saint Irénée, le deuxième évêque de Lyon, qui décrivait Marie comme la nouvelle Eve.

Mais ce n’est qu’au XIème siècle que l’on trouve des indices attestant du premier pèlerinage à Fourvière, véritable symbole de la dévotion mariale. Les siècles suivants voient se développer cette célébration à la Vierge avec, notamment, la célébration de sa Nativité le 8 septembre et l’instauration de la fête de l’Immaculée Conception le 8 décembre.

Cette dévotion ne fait que s’amplifier au cours des siècles, Marie étant considérée comme la protectrice et sauveuse de la ville, à la suite d’une épidémie de peste au XVIIème siècle. Contrairement à la croyance populaire, ce n’est pourtant pas cet événement qui marque le début de la célébration du 8 décembre.

Basilique

Basilique de Fourvière

Celle-ci trouve en réalité ses origines au milieu du XIXème siècle : en 1850 les autorités religieuses décident de la reconstruction d’un clocher de l’actuelle basilique de Fourvière et lancent un concours pour y installer en même temps une statue à la gloire de Marie. Le concours est remporté par le sculpteur lyonnais Fabisch qui doit inaugurer son œuvre le 8 septembre 1852, jour de la célébration de la Nativité de la Vierge. Mais les conditions météorologiques empêchent l’événement de se tenir et la décision est d’abord prise de reporter l’inauguration au 8 décembre, jour de l’Immaculée Conception, avant que de nouvelles intempéries obligent une fois encore les autorités à repousser de quatre jours.

Cependant, alors que les lyonnais se préparent depuis des mois à cette célébration et que le programme des festivités a déjà été dévoilé, une partie de la population décide de descendre dans les rues afin de célébrer la Vierge comme prévue initialement. Ils sont bientôt suivis par une partie des autorités religieuses, et par l’illumination spontanée de nombreux balcons de la ville à l’aide de lumignons.

lumignons

Des lumignons à un balcon

Dès lors, bien que l’inauguration de 1852 n’ait officiellement eu lieu que le 12, c’est la date du 8 décembre qui reste dans la mémoire collective et donne naissance à la célébration de ce qu’on appelle en conséquence la « Fête de la Lumière ».

Bien qu’elle fasse l’objet de nombreuses luttes et affrontements dans les années qui s’ensuivent -notamment au début du XXème siècle dans le contexte de l’instauration de la loi de 1905 – la célébration du 8 décembre perdure et a toujours été, depuis, un moment fort de la ville, ce qui est encore plus vrai à partir de la fin du XXème siècle.

Ainsi, en 1989, le maire Michel Noir décide d’inscrire l’organisation et la gestion de cette célébration dans le champ de compétence de l’adjoint en charge du rayonnement international de la ville. Cette nouveauté marque un premier tournant important, puisque se développe alors réellement la volonté de faire contribuer cette fête au rayonnement de la ville de Lyon. On assiste à la mise en place d’une politique de développement culturel autour de cette date, avec l’attribution de moyens humains et financiers nouveaux et la mise en place d’objectifs qui passent par une véritable stratégie de communication.

Michel Noir affiche sa volonté de développer le tourisme à Lyon en faisant de cette fête religieuse une fenêtre sur la ville. Il met alors en place le « Plan Lumières », un plan d’éclairage urbain ayant pour but de donner une nouvelle image à la ville, alors peu connue internationalement. De nombreux sites et monuments sont dès lors mis en valeur, notamment chaque 8 décembre, greffant à la tradition de la célébration chrétienne une célébration de la ville elle-même, afin de développer son rayonnement et le tourisme.

Peu à peu, l’aspect religieux de la fête fait place à une stratégie commerciale, poursuivie par le successeur de Michel Noir, Raymond Barre.

La mise en place de la « Fête des Lumières » marque un véritable tournant touristique et commercial

C’est sous la municipalité de Gérard Collomb, à partir de 2001, que l’aspect commercial semble réellement prendre le dessus, l’Eglise catholique étant de plus en plus mise à l’écart de l’organisation de cette fête dont elle est pourtant à l’origine. Certains regrettent une diminution de la concertation entre la municipalité et les responsables ecclésiastiques pour l’organisation du « 8 décembre », notamment en ce qui concerne les illuminations des monuments religieux. Ainsi, en 2002, le spectacle d’un défilé de petits canards sur la façade de la cathédrale Saint Jean crée une certaine crispation du côté du diocèse de Lyon qui estime que cela est peu respectueux de la sacralité du lieu.

Avec Gérard Collomb, l’implication de la municipalité va croissante pour permettre la pérennisation de cette fête comme élément de l’identité collective lyonnaise et en assurer la promotion, afin d’en faire un véritable élément marketing pour la ville. Alors qu’en 1999 le budget dédié au 8 décembre est d’un peu plus de 500 000€, il triple dès 2002 et atteint 2,6 M d’euros en 2012.

En outre, alors que la fête originelle –celle, religieuse, célébrant Marie- avait lieu uniquement le 8 décembre, elle s’étend à présent sur 4 jours et devient la « Fête des Lumières ». Les célébrations incluent dès lors -la plupart des années- le samedi et le dimanche, afin de permettre à des touristes français comme étrangers de venir y participer.

Cela contribue considérablement au succès populaire de cette fête qui revêt aujourd’hui une réputation nationale et internationale, comme le souhaitaient les différents maires évoqués.

Le programme est chaque année plus développé : lors de l’édition 2011, 200 monuments ont été illuminés sur plus de 80 sites et 291 visites guidées ont été organisées par l’Office de Tourisme du Grand Lyon qui a également distribué 44 000 programmes de la Fête des Lumières. On note également l’apparition de nouvelles catégories d’acteurs tels que les techniciens ou les artistes,  ainsi que l’augmentation de leur nombre.

fontaine jacobin

Illuminations de la Fontaine des Jacobins, 2006

D’année en année, la célébration religieuse du milieu du XIXème siècle s’est ainsi profondément transformée, certains regrettant le caractère « commercial » qu’elle revêtirait à présent. Pour autant, le caractère culturel et touristique pris par le « 8 décembre » à Lyon depuis deux décennies traduit-il une laïcisation totale de cette fête ?

Derrière la manne économique : une laïcisation totale du « 8 décembre » ?

Afin de contribuer au rayonnement national et international de la ville et d’en retirer les meilleures bénéfices – au premier rang desquels le tourisme -, une véritable stratégie de communication s’est développée autour de la Fête des Lumières, bien au-delà de ce qui avait déjà été entrepris durant le mandat de Michel Noir.

La communication numérique est aujourd’hui un élément essentiel dans la promotion de cet événement et contribue de ce fait de manière importante au développement de la ville. Outre le site Internet www.fetedeslumières.lyon.fr, la promotion de la Fête des Lumières se fait de plus en plus sur les réseaux sociaux tels que Twitter ou Facebook, ce qui est facilité par le caractère visuel de cette fête.

Par ailleurs, les réseaux sociaux permettent de créer et de renforcer une véritable communauté, les lyonnais expatriés étant de plus en plus nombreux à participer à distance à cette fête et à contribuer à son rayonnement.

Passée de 1M de visiteurs en 2002, à près de 4M en 2008, la Fête des Lumières accueille aujourd’hui chaque année des délégations venues du monde entier qui viennent s’inspirer de cette manifestation festive, imitée par une quarantaine d’autres villes dans le monde telles que Berlin, Glasgow ou encore Singapour. Cette dernière organise depuis peu la « Light Marina Bay » et son ambassadeur en France a déclaré que cela a « contribué à la notoriété de Lyon à Singapour ».

Cette fête est également de plus en plus prisée par de nombreux artistes, français comme étrangers, puisque l’exposition médiatique croissante en fait une vitrine considérable.

Conséquence de ce rayonnement croissant, la Fête des Lumières est devenue une formidable manne économique pour la ville de Lyon grâce aux retombées, en grande partie dues au tourisme. Le directeur de l’Office de tourisme de Lyon déclarait, avant même le début de l’édition 2011, que les 300 visites proposées durant la fête étaient d’ores et déjà bouclées depuis plus d’un an. En outre, alors qu’en 2010 1 visiteur sur 3 était étranger, c’était plus d’un sur 2 en 2011, ce qui montre que la notoriété de cette fête et, parallèlement, de la ville de Lyon s’étend graduellement hors des frontières de l’Europe.

Ces importants flux touristiques induisent des retombées économiques conséquentes pour la ville et la métropole lyonnaise, que ce soit dans l’hôtellerie et la restauration, mais aussi avec la vente de nombreux produits dérivés. Ainsi, au fil des années -et tout particulièrement depuis le début des années 2000- la Fête des Lumières semble être devenue plus une fête commerciale et culturelle qu’une célébration cultuelle. Néanmoins, et malgré les apparences, le caractère religieux de cette fête est toujours présent et tend à se revigorer depuis quelques années.

Une mise en valeur du patrimoine architectural catholique aux retombées économiques non négligeables

Le dialogue entre l’Archevêché et la municipalité a de nouveau été favorisé ces dernières années, afin de mieux adapter les spectacles lumineux à la nature particulière des lieux de cultes. Parallèlement, on observe durant les festivités un nombre croissant de groupes de prières et de chants, ainsi que des lectures et des rencontres à l’intérieur et devant les paroisses.

On observe également chaque année –malgré les débats que cela suscite- une importante campagne d’affichage avec pour texte « Merci Marie » dans les rues et les transports en communs de Lyon.

merci marie

Affiche « Merci Marie » pour la Fête des Lumières

En outre, les retombées de la fête que l’on pourrait dire « profane » depuis qu’elle s’étend sur 4 jours profitent également à la fête « religieuse », qui peut dès lors multiplier les processions et célébrations sur plusieurs jours. La plus grande procession connaît un engouement nouveau depuis quelques années, avec de 5 000 à 10 000 participants. On observe également une multiplication des messes, ainsi qu’une mobilisation croissante de la communauté catholique de la ville et une forte participation des jeunes, à travers la distribution de dépliants ou encore d’exemplaires du Nouveau Testament (500 000 exemplaires distribués en 2004), De nombreuses églises sont aussi ouvertes en soirée, grâce à la mobilisation de bénévoles appelés les « Missionnaires du 8 ».

Par ailleurs, durant les quatre jours de la fête les « valeurs chrétiennes », telles que la solidarité ou la charité, sont mises en avant par la communauté catholique lyonnaise à travers de nombreuses actions sociales comme l’organisation de messes pour les malades, ou encore le soutien à l’opération « Lumignons du cœur ».

Enfin, au-delà de la remobilisation religieuse, la mise en valeur du patrimoine architectural catholique de la ville durant ces quatre jours entraîne des retombées économiques grâce aux dons des visiteurs. La renommée qu’acquièrent peu à peu ces différents édifices -comme la Basilique de Fourvière- induit également, tout au long de l’année, d’autres retombées touristiques et économiques importantes.

Lors de la première édition du « Plan Lumières » en 1989, qui marque le réel commencement de la transformation de cette fête religieuse en célébration populaire aux visées commerciales et touristiques, le Figaro-Lyon en date du 8 décembre titrait « Fête et peuple peuvent-ils justifier n’importe quoi ? ». Or, il semble aujourd’hui que le succès et la longévité de cette fête soient dus en partie à son « dévoiement », à la greffe entre cette tradition religieuse et la « Fête des lumières » -artistique mais aussi commerciale-. Comme l’a souligné l’historien J.-D. Durand dans un colloque sur la laïcité à Lyon :

« Depuis la municipalité de M. Noir la fête profane a rejoint par son ampleur la fête religieuse, la Fête des Lumières a rejoint la Fête de la Lumière, sans que l’on puisse retenir une incompatibilité entre les deux. Au contraire même, la fête religieuse s’est revitalisée au contact de la fête profane qui a pris un caractère touristique inédit, attirant plusieurs millions de visiteurs chaque année, avec un véritable renouveau de la montée à Fourvière, sous l’impulsion du Cardinal-Archevêque Philippe Barbarin. »

Le passage de la Fête de la lumière à la Fête des Lumières, s’il l’a considérablement fait évoluer, ne paraît pas pour autant être synonyme d’une laïcisation totale de cette célébration. Il a même probablement contribué à une certaine revitalisation du catholicisme lyonnais.

Quoi qu’il en soit, des milliers de personnes vont à nouveau prendre part à cette édition 2013 et de nombreux lyonnais, à Lyon ou expatriés, croyants ou non, vont orner dimanche leurs balcons de petites bougies… Comme le résume l’historien spécialiste de l’Histoire de Lyon, Bruno Benoit, la Fête des Lumières est à présent devenue :

« la fête de tous, où se mêlent la dimension de foi, les manifestations culturelles et cultuelles, le tourisme et le commerce ».

* Cette étude a été rédigée par Coline Palacin-Jacquelin. Diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques (SciencesPo) de Lyon avec une spécialité pour les Relations Internationales Contemporaines, Coline y a également suivi et obtenu le DEMAC (Diplôme d’Etablissement du Monde Arabe Contemporain). Coline est également titulaire d’un Master 2 de l’Institut d’Etudes Politiques (SciencesPo) d’Aix-en-Provence en Management Interculturel et Médiation Religieuse. Coline est passionnée par les questions touchant au fait religieux, à la laïcité, ainsi qu’à l’interculturel.

Pour citer l’étude :

Coline Palacin-Jacquelin, « La Fête des Lumières : entre évènement culturel et célébration religieuse ? », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique : Culture & Partage – Art – Culture. Christianisme. Laïcité, décembre 2013.

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