ETUDE – La laïcité dans les pays anglo-saxons

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*Etude, correspondant à une retranscription de colloque, rédigée par le Professeur Cécile Révauger.

Le terme « laïcité » ne peut se traduire en anglais. Secularism est un concept voisin mais non identique, qui distingue tout au plus ce qui est « laïc »de ce qui est « clérical ». La laïcité en tant que telle correspond à une page d’histoire bien française, à la lutte contre le dogmatisme et la main mise de l’Eglise catholique sur la vie publique, ce qui implique l’affirmation de la séparation de l’Eglise et de l’Etat et le refus de toute interférence entre les deux champs.

Un rappel du contexte historique permettra tout d’abord de montrer la spécificité des pays anglo-saxons. Nous ne pouvons juger les rapports entre églises et Etat avec les mêmes critères, en raison des différences culturelles. En effet la pluralité religieuse et l’implication des églises dans les combats sociaux sont des caractéristiques très nettes du monde anglo-saxon. Chaque religion, conçue comme étroitement liée à une communauté ethnique, est respectée en tant que telle.

Pour autant, la pluralité religieuse, le multiculturalisme, qui semblent être porteurs de l’idée de tolérance sont-ils garants d’une totale liberté de conscience, et par là même de laïcité, au sens où on l’entend en France, dans le contexte de la République une et indivisible ?

Un examen, même rapide, du contexte historique et des évolutions récentes en Angleterre et aux Etats Unis devrait nous permettre d’amorcer une réponse à cette question.Religion et liberté de conscience n’ont pas été perçues comme antinomiques en Angleterre et aux Etats-Unis depuis le siècle des Lumières. En Angleterre, comme aux Etats-Unis, depuis le début du Siècle des Lumières il n’y a pas eu de mainmise d’une seule religion, et donc pas de dogmatisme religieux. Cette pluralité a entraîné une assez grande tolérance religieuse.

Pluralité des religions

Voltaire admirait l’Angleterre, parce qu’il n’y avait pas une mais des dizaines de religions, donc ne présentant aucun danger: « Sil n’y avait en Angleterre qu’une Religion, le despotisme serait à craindre, s’il y en avait deux, elles se couperaient la gorge, mais il y en a trente, et elles vivent en paix, heureuses. »[1]

Plus de 1 500 églises sont aujourd’hui recensées aux Etats-Unis, sans compter tous les nouveaux cultes et sectes qui apparaissent chaque année. On ne saurait donc parler de mainmise d’une seule religion sur la société.

En Grande-Bretagne, lorsque l’anglicanisme devient religion d’Etat, au tout début du XVIIIe siècle, suite à la Glorieuse Révolution, c’est par réaction contre les excès du catholicisme et contre l’absolutisme du roi Jacques II. L’Eglise fut « établie » dans un contexte de progrès parlementaire lors du passage d’une monarchie absolue à une monarchie éclairée, et peu à peu à une monarchie parlementaire. En même temps que l’Eglise anglicane devint « établie », les dissidents de sensibilité protestante obtinrent la liberté de culte (les Test and Corporation Acts leur octroyaient cette liberté, à défaut de droits civiques).

John Locke, philosophe et conseiller de Guillaume d’Orange, écrivit plusieurs Lettres sur la Tolérance, en 1689 puis 1690 et 1692 qui firent autorité tout au long du XVIIIe siècle. Sous l’influence de Newton, qui présidait la Royal Society, les dogmes perdirent de leur vigueur au profit d’une religion latitudinaire, tolérante, par opposition à la « High Church », l’aile la plus élitiste et la plus proche du catholicisme sur le plan théologique.

Les Américains sont eux aussi fondamentalement attachés au principe de tolérance religieuse : au XVIIe siècle les premiers immigrants vers les colonies américaines avaient fui le sectarisme religieux britannique, avant la Glorieuse Révolution. Ils se référèrent au Toleration Act dès sa promulgation en Angleterre en 1789 afin d’éviter des dérives vers l’intolérance sur leur propre sol. La liberté de culte demeura un droit fondamental pour tout colon américain.

Si la Déclaration d’indépendance, rédigée par Thomas Jefferson, mentionne Dieu dans son préambule, il s’agit du Dieu des déistes, d’une religion naturelle par opposition aux religions révélées. La Déclaration d’Indépendance fait clairement procéder l’autorité du gouvernement de la souveraineté populaire et non de la souveraineté divine. La même année, Jefferson fait voter une loi en Virginie pour l’institution de la liberté religieuse. Trois ans plus tard en Virginie, l’Etat récupère même les biens des églises établies. Même s’ils n’adoptent pas tous de semblables dispositions, la plupart des Etats spécifient dans leurs déclarations de droits, à la suite de la Déclaration d’Indépendance, le principe de liberté religieuse. Par bien des aspects les déclarations de Pennsylvanie et du Maryland de 1776, pour ne citer que ces deux exemples, nous rappellent l’article des Constitutions d’Anderson : tous les citoyens sont libres de croire au Dieu qu’ils veulent, pourvu qu’ils respectent l’autorité du pays et qu’ils ne se rebellent pas contre l’Etat.

La Constitution américaine, quant à elle, spécifie que l’accès à la sphère publique ne saurait dépendre des croyances d’un individu et donc qu’aucun test religieux ne sera exigé du personnel de l’Etat fédéral (article VI, Constitution américaine, 1787). Il s’agit bien d’une constitution laïque, du moins dans l’esprit.

Implication de certaines Eglises dans les luttes sociales.

En Angleterre les « dissenters » (les protestants qui n’étaient pas dans le giron de l’Eglise d’Angleterre) se sont investis dans l’industrie, à défaut de pouvoir jouer un rôle politique puisqu’ils n’avaient pas les mêmes droits civiques que les Anglicans. Ils se sont battus pour obtenir ces droits civiques tout au long du XVIIIe siècle. On a parfois surnommé ces « dissenters » les « jacobins britanniques ». En effet Richard Price, Thomas Paine admiraient  la Révolution Française et les droits de l’homme. A la fin du siècle les méthodistes ont su parler à la classe ouvrière. Dans les pays anglo-saxons les Eglises n’ont pas été systématiquement associées au pouvoir en place, comme ce fut le cas en France en particulier. Aux Etats Unis plusieurs églises ont appuyé le combat des Noirs pour les droits civiques.

Les rapports Eglise – Etat sont marqués par le multiculturalisme aux XXe et XXIe siècles.

On trouve le même respect pour la diversité des cultes, lié à la tradition multiculturelle du Royaume Uni et des Etats-Unis. Dans ces deux pays, l’accent est mis non pas sur les droits de l’homme (conception jacobine et égalitaire) mais sur les droits des communautés. Aux Etats-Unis les différentes vagues d’immigration ont amené une cohorte de religions : la société américaine les a acceptées. D’où une mosaïque de religions, dans la logique communautariste.

Il n’y a pas de séparation entre l’Eglise et l’Etat en Angleterre. En revanche, il y a bien séparation entre l’Etat et les Eglises aux Etats-Unis. Cependant les rapports diffèrent selon les Etats. Une liberté de conscience très limitée aux Etats-Unis puisqu’il existe tolérance à l’égard de toutes les religions, de toutes les sectes, mais intolérance totale envers toute remise en cause des dogmes religieux.

Alors que les Etats-Unis peuvent se vanter d’un passé relativement tolérant en matière religieuse, exception faite des Puritains de Salem, le clivage Nord Sud, la guerre de Sécession ont réveillé de vieux démons : la réaction ultra conservatrice des Sudistes a également trouvé une expression religieuse, la chasse aux esprits épris de rigueur scientifique, qui osent mettre en doute les dogmes religieux.

Alors que Darwin n’a finalement pas effrayé les esprits en Grande-Bretagne, il en va bien différemment aux Etats-Unis. Le « procès du singe » pourrait ressembler à un vaste canular.

Depuis la publication de l’ouvrage de Darwin, les évangélistes du Sud des Etats-Unis se sont mobilisés, tels de nouveaux croisés partis défendre la seule vérité selon eux, le récit de la Genèse. Dans quatre Etats du Sud, le Texas, l’Oklahoma, la Caroline du Nord et la Floride, ils ont tenté d’étouffer tout débat sur l’évolutionnisme. C’est dans le Tennessee, cependant, en 1925, que la bataille de ces fondamentalistes atteignit le sommet du ridicule. Dans cet Etat une loi fut votée en 1925, la loi Butler, interdisant toute référence aux doctrines évolutionnistes à tous les niveaux d’enseignement, du primaire à l’université. Un propriétaire de mine et un chimiste locaux, avec le soutien de l’American Civil Liberties Union, encouragèrent un enseignant, Scope, à défier la loi et à poursuivre son enseignement scientifique en continuant à présenter à ses élèves les doctrines évolutionnistes. Scope accepta et fut immédiatement inculpé, l’Amérique entière se passionna pour ce que l’on appela le « procès du singe ». Le procès fut médiatisé à l’extrême. Créationnistes et évolutionnistes s’entredéchirèrent symboliquement. Scope fut condamné, mais la Cour Suprême de l’Etat du Tennessee donna tort à la Cour de Dayton et inversa son jugement. Les scientifiques remportèrent donc la première manche mais la bataille était loin d’être terminée. Dans les faits l’évolutionnisme resta banni de l’enseignement aux Etats Unis jusque dans les années 60. Dans les années 80 les créationnistes reprirent force et vigueur et font entendre leur voix de nos jours encore, n’hésitant pas à passer parfois aux actes. Ainsi les créationnistes, actifs dans les groupes « pro-life » n’ont pas hésité à organiser des commandos anti-avortement ou même à assassiner des médecins pratiquant l’avortement.

Revendication du droit à l’athéisme 

Les athées sont stigmatisés dans la société américaine. Peu importe sa religion, le tout est d’en avoir une, l’athéisme reste très mal vu. L’élection de Bush n’a fait que confirmer cette tendance. Il a fait précéder sa toute première déclaration de président par une prière. Partisan de la peine de mort, Bush s’est très nettement prononcé contre l’avortement, pour des raisons purement religieuses.

Récemment les athées se sont regroupés et « baptisés » (!) les Brights aux Etats-Unis : ils affirment ainsi une identité collective, se comparent aux « gays », toujours dans une perspective communautariste et non d’égalité à la française. Ils estiment qu’ils sont victimes de discrimination, qu’ils ne peuvent faire une carrière politique par exemple. Ils ont créé un réseau Internet dans le but de s’entraider et de lutter contre la discrimination dont ils s’estiment, à juste titre, victimes.

Les traditions historiques et culturelles sont totalement différentes en France et dans le monde anglo-saxon. D’où l’impossibilité d’utiliser une seule et même grille de lecture. Le problème de la laïcité est très lié à la problématique de la société égalitaire ou multiculturelle. La conception française est jacobine, centralisatrice et égalisatrice, intégratrice. En matière de droits, la conception anglaise et américaine est communautariste, multiculturelle. Les droits des communautés sont privilégiés, les individus étant perçus comme membres de telle ou telle communauté et n’étant pas forcément tous soumis aux mêmes lois.

La séparation de l’Eglise – des Eglises – et de l’Etat – des Etats -, ou bien l’existence d’une Eglise établie, ne sont pas forcément des critères déterminants. Dans les faits, le Royaume Uni s’est toujours montré beaucoup plus tolérant à l’égard des athées que les Etats-Unis. Certes un député est encore aujourd’hui obligé d’accepter la prière qui est de mise lors de l’ouverture du Parlement britannique, mais de façon assez symbolique. Aux USA, en revanche, la liberté de conscience est aujourd’hui encore sérieusement compromise. Toute secte, la plus folle soit elle, est tolérée, alors que les athées sont stigmatisés.

La pluralité religieuse, qui implique la tolérance des religions entre elles, la juxtaposition des communautés, ne signifie donc pas pour autant une totale liberté de conscience pour tous les citoyens.

Sans être trop chauvin, il semble raisonnable d’affirmer que seule une laïcité à la française, qui garantit la parfaite étanchéité entre vie privée et vie publique, est en mesure d’assurer pleinement la liberté de conscience à tous les citoyens.

Cécile Révauger (née à Bordeaux en 1955) est professeur des Universités à Bordeaux III. Elle est l’auteur d’une thèse sur la franc-maçonnerie en Angleterre et aux Etats-Unis au XVIIIe siècle, de trois ouvrages sur la franc-maçonnerie, et d’une trentaine d’articles. 

Ouvrage paru : Cécile vient de faire publier, chez Champion, un dictionnaire codirigé avec Charles Porset, Le Monde Maçonnique des Lumières, dictionnaire prosopographique, Europe, Amériques, Colonies, Paris, Champion, 2013,  3 vol, 2800 p. Pour commander le livre, cliquez ici et remplissez votre bon de commande.

N.B : Cultures & Croyances remercie tout particulièrement l’auteur pour la confiance témoignée à notre site internet. Les images insérées ne l’ont pas été par l’auteur, il s’agit d’image insérer par Cultures & Croyances et trouvées sur Google Images.

Pour citer l’étude :

Cécile Révauger, « La laïcité dans les pays anglo-saxons« , in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Laïcité – Europe, novembre 2013.


[1] Voltaire, Lettre VI, in Lettres Philosophiques/ Letters concerning the English Nation , 1733, cité par Charles Porset, in Voltaire Humaniste (Paris : EDIMAF, 2003), p.38-39.

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