ETUDE – L’art et la représentation du Divin

*Etude rédigée par Emilie Blanchard

Le sujet de la représentation divine dans l’expression artistique a toujours été d’actualité et, plus spécifiquement, depuis la « saga » des représentations du prophète Mahomet entre 2005 et 2006. La polémique est née de la publication de douze caricatures du prophète dans le journal danois Jyllands-Posten, en septembre 2005, intitulé « Les visages de Mahomet ». En novembre de la même année, le journal Weekendavien, également danois, publie, à son tour, dix caricatures. Quelques jours plus tard, des médias Allemands et Bosniaques suivent le mouvement. Cette vague de publication des caricatures s’est répandue dans l’Europe toute entière mais également au delà des frontières du vieux continent. Au total, il y a eu 143 journaux dans 56 pays qui ont caricaturé le fondateur de l’Islam. Au début de l’année 2006, il y a une mobilisation mondiale des musulmans contre ces publications qui seront suivies de menaces contre les médias.

Lors de ces événements, il y a eu deux enjeux majeurs mais également contradictoires qui ont été mis en avant ; la protection des libertés fondamentales, la liberté d’expression, de la presse et la liberté cultuel. Nous retrouvons d’une part, en France l’article 10 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen du  26 août 1789 qui dispose :

«  Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses (…) » et d’autre part son article 11 qui énonce : «  La libre communication des pensées et des opinions est l’un des droits les plus précieux de l’homme (…) ».

L’essence même du problème réside dans l’approche nécessairement partiale que nous en faisons, et la sensibilité et les convictions de chacun ont été mise à l’épreuve dans ces différentes affaires.

Suite à l’émoi provoqué et au delà de la liberté d’expression, il paraît pertinent de s’interroger sur les causes ayant conduit à des manifestations ardentes contre ces représentations caricaturales. En effet, quelle est la place donnée à la représentation des figures religieuses et plus généralement, la représentation des acteurs fondateurs des trois religions monothéistes, dites « abrahamiques » ? Dans une perspective de compréhension inter-religieuse notamment dans la représentation qui peut être faite du divin, il est nécessaire de remonter aux fondements des celles-ci. Toute religion tient une position déterminée sur la figuration du divin, du monde ou encore de l’au-delà.

La question de l’Islam

L’Islam est plus sévère que le Judaïsme au sujet de la représentation qui peut être faite de Dieu. Il est interdit de représenter des idoles, qui est lié à la fois au rejet du paganisme, mais également et principalement parce que Dieu transcende les hommes. L’Islam affirme à la fois la transcendance d’Allah, mais aussi le caractère hautement saint des prophètes. Cette affirmation conduit à rendre impossible une quelconque représentation, l’image ne devant pas se substituer à la sensibilité des croyants et conduire à l’idolâtrie.  La représentation réaliste du divin va au-delà de notre capacité de représentation, l’image ne peut qu’avilir la réalité spirituelle.

La contrainte posée aux artistes leur permet de développer un art abstrait, ornemental notamment autour des noms d’Allah. Nous retrouvons dans l’art islamique une grande diversité artistique liée à la diffusion de l’Islam sur des territoires très étendus. L’art islamique comprend à la fois l’art turc avec, entre autres, l’art ottoman, l’art iranien, l’art arabe.

Les cultures n’ont cessé d’évoluer, mais tout en restant marquées par une unité stylistique et conservant une identité artistique commune. L’unité artistique repose sur la calligraphie, qui sublime le texte sacré et permet l’épanouissement de l’art ornemental composé à la fois d’éléments végétaux et floraux, mais aussi de motifs géométriques. La calligraphie connait deux supports principaux, qui sont l’architecture et les manuscrits. Elle permet d’explorer des dimensions métaphysiques et abstraites conduisant à la méditation en se détachant de toute représentation figurative.

Dans l’art islamique, des représentations de Muhammad apparaissent tardivement en Turquie, en Iran et en Inde. On le voit le visage caché, la tête auréolée de flammes.

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Mosquée du sheikh Lotfallah, Ispahan, Iran (1619)
Architecte Muhammad Reza ibn Ustad Husayn Banna Isfahani
(style : safavide, matériaux : brique, carreaux de mosaïque)

La représentation dans le judaïsme

Le Décalogue de la Torah, énonce :

« Tu n’auras pas d’autres dieux devant moi. Tu ne feras aucune image sculptée, rien qui ressemble à ce qui est dans les cieux, là-haut, ou sur terre, ici-bas, ou dans les eaux, au dessous de la terre ». (Ex 20, 4).

L’interdiction de toute image cultuelle à émergé dès le Ve siècle avant J-C. La représentation de Dieu est exclue dans la religion juive pour lutter contre l’idolâtrie, il s’agit véritablement d’une mise en garde contre ceux qui chercheraient à s’emparer de l’invisible, de l’ineffable pour en faire des représentations. La prohibition de création autre d’une image divine doit conduire les fidèles à une quête spirituelle, leur permettant d’aller au delà de la figuration conduisant à l’idolâtrie. La foi dans transcender la facilité que l’esprit, se rassurant par des images figuratives.

Emmanuel Kant affirme dans la Métaphasique des mœurs : Doctrine de la vertu (Deuxième partie, p 111) :

«  S’agenouiller ou se prosterner jusqu’à terre, même rendre sensible l’adoration des choses célestes, est contraire à la dignité humaine, comme l’est la prière que l’on fait à celles-ci devant des images, car vous vous humiliez alors non devant un Idéal que vous que vous représente votre raison, mais devant une idole qui est votre propre ouvrage. »

Dans la synagogue de Doura-Europos, les murs ont conservé sur presque toute leur hauteur un ensemble de peintures murales antiques, nous retrouvons en outre la main de Dieu, un symbole de sa présence sur le peuple juif porteur de la révélation. Plus tard, cet élément continuera d’être repris et le symbolisme ne cessera de se développer. L’architecture comme s’inscrit également comme l’expression artistique de la présence de Dieu et permet le rassemblement des fidèles. Nous retrouvons en Galilée les vestiges de plus de cinquante synagogues, il s’agissait d’un centre des instances religieuses, l’une d’elle remontant à l’époque du Christ.

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Nouvelle Synagogue de Berlin, Allemagne (1866)

Le Christianisme

Le christianisme a refusé toute représentation divine entre le Ier et IIIe siècle. Mais à partir du IVe siècle, avec l’Edit de Thessalonique (380), l’Empereur Théodose Ier, déclare le christianisme étant la religion unique pour l’ensemble du territoire. Il signera également l’Edit de Milan, prohibant le paganisme. Dés lors, la représentation divine prend une ampleur sans équivalent, à la fois sous forme de symbole, de représentation de la trinité, de Marie et des scènes bibliques. Nait alors la représentation « christomorphique », encouragée par le Concile de Nicée.

St Jean Damascène, Exposé de la foi orthodoxe, mène une bataille pour légitimer la représentation figurative de la trinité. Il énonce « Comme nous trouvons dans la divine Écriture, au sujet de Dieu, de nombreuses expressions visant symboliquement le corps, ne méconnaissons pas que, pour nous, hommes pris dans l’épaisseur de la chair, il est impossible de penser ou d’exprimer les énergies divines, sublimes et pures de matière, autrement que par les images, symboles et types dont nous usons et qui nous sont familiers ». Dans le Troisième discours contre ceux qui rejettent les saintes icônes il ajoute que :

« Celui qui reproduit un objet en le peignant ou en le sculptant, ne le fait pas simplement pour imiter la nature; il le fait parce qu’il a conscience de quelque chose d’ultime dans l’être, de sacré, et son désir est d’objectiver cette conscience en l’exprimant dans une œuvre. »

Entre le IXe et le XIIe siècle, il y a une exploration de la trinité ; le Père, le Fils et le Saint Esprit. Puis se développe la représentation du Christ sur la croix, souffrant, rappelant qu’il est mort sur la croix soumis au jugement des hommes. Entre les derniers siècles du Moyen-âge, se diffuse largement l’image du Père, qui permet de développer un sentiment de contemplation chez les fidèles face à un Dieu représenté comme rassurant, compatissant, bienveillant et paternaliste. C’est au cours de cette période que l’image de Dieu le Père prend forme symbolisé en homme âgé. Le « Catéchisme du Concile » (1564), encourage cette représentation  et considère que c’est un bon outil pour l’enseignement de la providence divine. La figure de Dieu se développa largement, mais ce fut aussi au dépend de cette sur-représentation qui conduisit à rendre une image reprenant invariablement les mêmes codes, qui rendit les œuvres sans originalité manifeste. A la fin de la période baroque, on se désintéresse des figures iconiques du Père et plus largement des figures Chrétiennes. Les images de Dieu, le Père en homme âgé marque encore la civilisation Occidentale. Dans les Dialogues philosophiques – Entretiens Chinois (entre un mandarin et un jésuite) de Voltaire, le frère Rigolet rappel l’image communément diffusée de Dieu le Père «  il y en a encore un troisième qui est le père de ces deux-là, et que nous peignons toujours avec une barbe majestueuse »

Il est possible de voir dans la représentation artistique non pas seulement un modèle représentatif de Dieu, mais une volonté de retranscrire ce qui est donné à l’artiste d’imaginer. Elle peut permettre de laisser naitre un sentiment allant au delà de l’apparence. La sensibilité des fidèles est éprouvée, leur permettant de découvrir leur vérité à travers une image donnée. L’art permet de guider le croyant vers la compréhension d’un sujet absolu qui lui échappe. C’est en cela que ce détache l’œuvre d’art, par la manière dont l’artiste met en forme son ressenti profond, intime et original, dans un sujet qui le touche et qu’il cherche à transcender. L’œuvre sera reconnu dés lors pour son caractère universel.  Kant définissait le beau comme « ce qui plait universellement sans concept », dans la Critique de la Faculté de Juger et ajoutait que « la nécessité de l’adhésion universelle, qui est conçue en un jugement de goût, est une nécessité subjective qui, sous la supposition d’un sens commun, est représentée comme objective. »

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Le rêve de Salomon, Luca Giordano
 (1693, Huile sur toile. 245X361. Museo del Prado, Madrid)

*Emilie Blanchard est étudiante en licence de droit privé à l’Université de Paris II Panthéon-Assas. Elle a toujours été passionnée par l’art. Cultures & Croyances la remercie tout particulièrement pour cette étude.

Pour citer l’étude :

Emilie Blanchard, « L’art et la représentation du Divin », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Culture & Partage – Art & Culture, novembre 2013.

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