ETUDE – L’économiste est-il le Messie des derniers temps ?

Added by Ahmed Danyal Arif on 10 mars 2016. · 1 Comment · Share this Post

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Il était une fois les Royaumes d'Afrique - L'Ethiopie

*Par Ahmed-Danyal Arif, auteur

En cette ère de mondialisation, toutes les sphères de la vie sociale sont reliées de près ou de loin à l’économie et au profit. Régulièrement appelés à la rescousse par les médias pour analyser un phénomène sociale, politique ou autre, les économistes émettent leur interprétation, drapés de statistiques, de courbes et de théorèmes extravagants.

Mais la tâche qui leur fut assignée ces dernières années fut tout aussi extravagante. A les légitimer toujours plus, certains, hantés par une sorte de messianisme social, s’autoproclament les récipiendaires de la « loi de l’économie ».

C’est alors qu’une nouvelle génération d’économistes nous présente désormais l’économie non plus comme une discipline ou s’affrontent des visions du monde, mais des « croyances » socialement constituées[1]. Progressivement érigé en discours ultime, le langage économique va devenir la lingua franca de la vie publique internationale et l’argument ultime pour expliquer et justifier les changements dans les sociétés contemporaines.

La légitimation progressive et la dérive « scientiste » des économistes

Comparée à d’autres disciplines, la « science » économique a connu une évolution tout à fait particulière au tournant du XIXe siècle. Alors qu’elle va obtenir un statut scientifique à part au sein des milieux universitaires, elle va, simultanément, bénéficier d’une reconnaissance publique croissante. Cette montée en puissance des économistes est d’abord l’aboutissement d’un processus de professionnalisation réussi.

Après une étape fondatrice (fin du XIXe-début du XXe) où voient le jour plusieurs formations universitaires et revues spécialisées sous le label « économie », les domaines d’intervention des économistes se trouvent démultipliés par la fin des conflits mondiaux et la période de reconstruction. Par ailleurs, la création de nouvelles institutions dans les années 40 (Fonds monétaires international, Banque mondiale, General Agreement on Tariffs and Trade) va renforcer l’autonomie et l’importance de la discipline. À partir des années 90, sous l’effet de la mondialisation néolibérale, le paysage intellectuel va changer en profondeur. La diversification des organisations économiques et leur emprise sur les milieux académiques et technopolitiques vont être des plus spectaculaires. Parallèlement, la discipline va se démarquer de plus en plus des autres savoirs scientifiques techniques.

En effet, depuis ses origines anglo-saxonnes, où beaucoup d’économistes se forment à Cambridge avec une connaissance poussée des mathématiques, l’intérêt pour les formalisations rigoureuses a donné aux « sciences » économique un statut et un prestige singulier. Les formalisations prédictives vont consolider la proposition matérialiste qui fait de l’économie une science de la nature, c’est-à-dire une science qui cherche à établir que les phénomènes sont gouvernées par des relations causales immuables.[2] On voit bien là l’imprégnation de l’économiste d’un messianisme avec une prétention à l’universalité. L’exemple-type est celui de la théorie de l’équilibre générale de Léon Walras (1834-1910), qui s’efforçait à mettre sur pied une « physique sociale ». Bien qu’elle fût extrêmement polémique à son époque, elle sera axiomatisée au XXe siècle par des économistes phares tels que Debreu, Samuelson, ou Hicks. Désormais ce sera à partir de cette théorie économique « pure » que les économistes vont construire leurs modèles, élaborer des propositions spécifiques, bref servir de cadre à la majorité des recherches qui vont suivre. C’est également à ce moment précis que la représentation mathématique va devenir le langage commun des économistes pour expliquer leurs raisonnements. Un langage important puisqu’il sera la mesure de la qualité de la contribution d’un économiste. Ce consensus va se traduire partout par la marginalisation, voire la totale extinction, des approches que le courant dominant ne reconnaît pas. Ces économistes dissidents seront qualifiés d’irresponsables et accusés d’instrumentaliser le prestige de la profession.

Tous ces évènements vont aboutir à un schisme : d’un côté nous trouvons les économistes adhérant la matière comme une composante des sciences humaines et sociales comme la sociologie ou l’histoire, de l’autre ceux qui la voit comme une science mathématique capable de prévoir l’avenir ! Mais la « loi de l’économie » existe-t-elle vraiment ?

L’économiste, pseudo-prophète et danger pour la démocratie

Cette séparation est en réalité due à une certaine méthodologie économique et à un contresens total du mot « loi ». Mais au fond, il n’en est rien.

Une loi ne peut être que de deux sortes[3] : soit celle évoquant une nécessité logique car il ne peut en être autrement (la loi sur la gravitation par exemple), soit celle émanant de la volonté humaine afin de contraindre les hommes (une loi prévoyant une lourde peine de prison dans le cas d’un crime commis avec préméditation). Comment peut-on alors qualifier les résultats mis en évidence par l’analyse économique ?

Si une loi permet de prévoir des phénomènes empiriques, elle doit faire montre d’une certaine régularité dans le temps. Sauf que la méthode de la plupart des économistes a été de raisonner « toute choses égales par ailleurs », c’est-à-dire en appréhendant un phénomène de manière totalement isolée, indépendamment de toute autre manifestation humaine.[4] Seulement voilà : dans le monde réel, les choses ne restent pas égales par ailleurs et personne ne peut savoir à l’avance comment un phénomène social et les différentes variables qui s’y attachent vont évoluer.

Quand on parle des « scientifiques », on pense rarement aux sociologues, aux historiens ou aux économistes. L’histoire de l’univers raconté par un physicien nous laisse pantois tandis qu’une prévision faite par un économiste nous fait plus rire qu’autre chose…[5] Les lois de la nature étant atemporelles et indépendantes de l’action humaine, l’économie ne peut énoncer de lois de premier type qu’à la condition d’être hors du temps et totalement déconnectée des réalités humaines, amorale et apolitique. À l’évidence, la discipline de l’économie ne peut être une science immuable. Certains économistes, toujours plus économes de leur pensée, s’arc-boutent à l’idée que la « science » économique est une matière statique comme la physique ou la chimie. Tandis que le comportement humain est infiniment plus complexe que les lois de la nature. Le comportement des acteurs économiques a la fâcheuse tendance d’évoluer sans cesse. Voir les problèmes économiques au sens strictement micro ou macroéconomique est un obstacle majeur à la compréhension des « réalités économiques » en perpétuelle mouvance et de plus en plus complexes.[6]

L’une des figures contemporaines les plus en vogue de l’économiste est sans équivoque l’expert. Les experts, souvent regroupés en think tanks, n’ont cessé de peser, année après année, sur les programmes politiques. Les élus, occupés essentiellement par la conquête du pouvoir, vont confier à des experts le soin d’élaborer leur programme d’action. Peut-être touchons-nous là le cœur de la crise de la représentativité des démocraties contemporaines. Car le pouvoir des savants représente un risque majeur : la confiscation de la parole et des idées par ces experts. En effet, si le monopole des idées revient à l’expert, le risque est de voir s’installer une élite nouvelle, s’arrogeant le monopole du savoir et du pouvoir, excluant le reste des citoyens de la scène politique.

Les think tanks vont dès lors être vus comme les porte-voix de l’« idéologie dominante » et les promoteurs de l’ordre néolibéral qui pose problème pour l’équilibre démocratique. Ce qui est principalement dénoncé dans l’attitude des experts, c’est leur collusion avec les milieux du pouvoir politique et économique, qui les conduit à légitimer scientifiquement des choix politiques déjà pris par les décideurs, sans débat ni réflexion.

Au-delà des positionnements politiques dans le débat public, une véritable mutation dans le monde des idées économique et politique est donc à l’œuvre. Dans ce vaste – et pauvre – marché des idées, l’intellectuel et le chercheur sont concurrencés par l’expert, le plus souvent économiste, qui se défie du savoir totalisant[7]. La spécialisation croissante des savoirs produit sans doute une connaissance plus fine des phénomènes politiques et sociaux. Mais on peut aussi se demander si elle n’empêche pas de proposer une vision éclairée et cohérente de l’avenir. Cela pourrait expliquer en partie, la défiance des citoyens aussi bien vis-à-vis des idées que de la politique, confirmée par toutes les enquêtes.

La référence croissante des supposées « lois » en économie dans le débat public a finalement tout l’air de promouvoir des dogmes de certaines pensées et de préférences foncièrement politiques.

Pour une autre « science » économique (et donc un autre monde)

Si l’on veut d’un autre monde, il va falloir commencer par réformer la « science » économique.

De Smith à Stiglitz, les économistes nous ont tous fascinés et ont sans aucun doute contribué à construire l’édifice de la « science » économique. Mais force est de constater que celui-ci s’est avéré être un château branlant. Le désir de prouver que la « science » économique serait différente des autres sciences humaines et sociales, parce qu’elle est modélisable sous une forme mathématique, a conduit à des aberrations folles. Les démonstrations maladroites que l’on retrouve dans les articles des revues d’économie mainstream font plutôt penser à de laborieux exercices de lycéens. Très clairement, l’objectif n’est pas d’éclairer mais plutôt d’intimider. La raison est simple : une idée qui passerait pour simpliste lorsqu’elle est exprimée avec des mots devient bien plus attractive dès lors qu’on y attache pléthore de symboles abscons qui lui procure une couverture hautement sophistiquée. Surtout lorsqu’il s’agit de dire que le capitalisme est un système parfait – qui aurait bien du mal, énoncée de cette façon, à résister à l’épreuve du rire.[8]

En réalité, il existe un large fossé entre ce que la « science » économique étudie et les bases objectives sur lesquelles ses convictions prétendent se fonder. Cela ne signifie pas que la scientificité est impossible à atteindre, mais qu’elle ne le sera qu’avec une rupture profonde des méthodes actuelles. Les économistes actuels ont tendance à considérer avec une distance amusée les autres sciences et les croyances du passé, qui ne seraient pas aussi rigoureuses que la leur. Il est pourtant fondamental que la « science » économique se tourne de manière résolue vers les autres sciences sociales comme l’anthropologie, l’histoire, la sociologie ou la science religieuse. Cette croisée de connaissances contribuera à émettre des conclusions plus harmonieuses avec des réalités de plus en plus complexes. Mais même si les économistes doutent ouvertement de leurs méthodes en comprenant peu à peu les raisons du cataclysme de 2008, ils ne semblent pas pour autant prêts à les remettre en cause[9].

La dernière crise a bien résumé ce que l’on peut considérer comme l’échec d’une époque, tant sur le plan de la pensée que sur celui du système économique. La « science » économique a été mise en échec par la crise financière de 2008, de la même manière qu’elle l’avait été en 1929. Tous les ingrédients sont en effet présents : un paradigme dominant incapable de rendre compte d’une crise financière terrible ; incapacité qui révèle l’inadéquation des concepts théoriques et de la perspective méthodologique adoptés par les économistes. Les économistes avaient en réalité tenu les allumettes qui ont servi à allumer la mèche. Loin d’être des chercheurs indépendants ou des savants respectables auxquels l’opinion pouvait se fier, ils ont été les complices de ce système qui a fini par sombrer.

Si les débats contemporains sont si fastidieux, c’est parce qu’ils sont émaillés de prises de position de nature idéologique. Pourtant, si l’on observe avec attention le discours idéologique, on se rendrait compte qu’il est tout à fait à l’opposé de la réalité. Si l’idéologie est si puissante et apparait pour nombre d’entre nous comme un discours scientifique, c’est qu’elle s’inspire de valeurs auxquelles une partie de la population est attachée. Mais au final, elle ne cherche qu’à nous faire opiner un système de croyances faux et à nous faire adhérer à la solution proposée. L’erreur a été d’enfermer la discussion dans le cadre étroit d’une « science » économique conventionnelle. L’urgence est de changer de paradigme afin d’élargir le champ académique et de donner de la visibilité à des travaux qui nous sont réellement utiles pour faire face aux terribles problèmes économiques de notre époque.

Il est aussi plus que nécessaire de réhabiliter les valeurs de la modération chez les économistes. En tenant compte de la pondération, on refuse de tomber dans un excès ou dans un autre, sans pour autant avoir une absence de position bien définie sur d’autres questions. Si l’on mesurait l’avantage immense que comporte la modération, l’on s’apercevrait très rapidement que cette approche s’avère être plus crédible, et permettrait de se préserver des déchirures profondes que peut connaître une civilisation.

Ne rejetons en bloc ni le capitalisme, ni le socialisme, mais cherchons à en retenir les côtés positifs à l’aune d’une vision renouvelée.

[1] Frédéric Lebaron, La croyance économique : les économistes entre science et politique, Seuil, 2000.

[2] Mariana Heredia, À quoi sert un économiste, La Découverte, Paris, 2014.

[3] Jacques Généreux, Les vraies lois de l’économie, Seuil, 2001.

[4] Bernard Maris, Antimanuel d’économie : 1. Les fourmis, Bréal, 2003.

[5] Jacques Attali nous expliquant, non sans une touche d’humour, que la fonction de l’économiste se réduit à « expliquer le lendemain pourquoi la veille il disait le contraire de ce qui s’est produit aujourd’hui. » (Bernard Maris, Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles, Albin Michel, 2003).

[6] John Kenneth Galbraith, Nicole Salinger, Tout savoir ou presque sur l’économie, Seuil, 1981.

[7] Philippe Batifoulier, Bernard Chavance, Olivier Favereau, Sophie Jallais, Agnès Labrousse, Thomas Lamarche, André Orléan, Bruno Tinel, À quoi servent les économistes s’ils disent tous la même chose ? – Manifeste pour une économie pluraliste, Les Liens qui Libèrent, 2015.

[8] James Kenneth Galbraith, « Qui sont donc ces économistes ? », Notes de l’IRE, Février 2010.

[9] Xavier de la Vega, « Le mea culpa des économistes », Sciences humaines, Hors-série n°17, Novembre-Décembre 2012.

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