ETUDE – Le rite sacrificiel en Islam : explications autour de l’Eïd-ul-Adhâ

Bible, coran and tora

Source : Google Images

*Etude rédigée par Irfan Ahmad

Les musulmans du monde ont fêté, récemment, la fête connue sous le nom de « Eïd-ul-Adhâ », terme que la presse française a su s’approprier au fur et à mesure des années. Mais quelle est l’origine concrète de cette fête ? Revenir sur l’histoire qui s’abrite derrière cette fête permet de ne pas suivre benoîtement des rites mais de les comprendre et d’en mesurer la portée concrète. Elle permet également, à une personne non sensibilisée aux religions ou à l’Islam, de comprendre ce pour quoi les musulmans célèbrent, chaque année, cette fête qui est d’une importance cardinale au sein de leur religion.

Aux origines du sacrifice

Abraham, considéré comme le patriarche, Prophète et ami de Dieu est le père commun des croyants appartenant aux trois religions monothéistes. Le Coran attribue à Abraham un rôle de premier plan dans la fondation de l’Islam ; en effet, il est rappelé qu’Abraham :

« n’était ni juif ni chrétien ; mais il était toujours incliné vers Allâh et soumis à Sa volonté ; et en tous les cas, il n’était pas du nombre des polythéistes » (Coran, 3 : 68).

Abraham est très connu, au sein des trois religions, pour le fameux sacrifice de son fils ; le sacrifice de sa progéniture constitue en effet le sacrifice suprême. Cependant, plusieurs versions de ce même acte peuvent être relatées.

Le sacrifice est un langage religieux universel (même les religions telles que le Bouddhisme où ce pilier a aujourd’hui disparu, à une époque faisait usage du sacrifice) mais avant d’entrer dans les détails, il est essentiel d’expliquer ce qu’est un « sacrifice ».

L’étymologie de ce mot, « fait de rendre sacré », provient du latin « sacer facere » d’où «  Sacrifium ».  À l’origine, le terme de sacrifice s’emploie pour une grande variété d’actes. Habituellement, on l’utilise surtout pour les sacrifices sanglants. Le sacrifice peut se comprendre comme un échange entre les hommes qui le pratiquent et les puissances divines qui le reçoivent. Par ailleurs, il y a plusieurs types de sacrifices : celui des humains et celui des animaux. Dans le sacrifice humain se trouve :

a) le meurtre rituel, les premières traces de meurtre rituel remonteraient au paléolithique et seraient un vestige d’un culte des crânes. Les participants en extrayaient la matière grise pour s’en nourrir au cours d’un banquet rituel.

b) sacrifice de l’ennemi, c’est une part de butin qui est ainsi offerte aux dieux, et une façon de s’approprier la force de l’ennemi. Presque toutes les civilisations primitives ou archaïques l’ont pratiqué.

c) le sacrifice des enfants, en face du sacrifice de l’ennemi, d’autres civilisations ont préféré le sacrifice des enfants, êtres innocents par excellence. Nombre de cosmogonies, telle celle de Cronos présentent le récit d’un dieu dévorant ses enfants.

D’autre part, dans de nombreuses sociétés, les animaux jouent un rôle important dans les sacrifices : celui d’intercesseur avec les divinités/esprits.

Le récit d’Abraham

Chaque religion possède de nombreuses anecdotes concernant le sacrifice mais celui d’Abraham est un vecteur commun aux grandes religions monothéistes. C’est également un sujet intéressant en terme de discussion interreligieuse puisque toutes les grandes religions monothéistes peuvent se réunir autour de ce point qu’elles ont en commun. Les différents livres religieux envisagent la question du sacrifice d’Abraham. Le récit de cet acte de dévotion à Dieu est rapporté, dans la Bible, comme suit :

«  Il arriva, après ces choses, que Dieu éprouva Abraham, et il lui dit: Abraham ! Et il répondit : Me voici. Et il dit : Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, et va-t’en au pays de Morija, et là offre-le en holocauste, sur une des montagnes que je te dirai.  Et Abraham se leva de bon matin, bâta son âne, prit deux de ses serviteurs avec lui, et Isaac son fils; il fendit du bois pour l’holocauste; puis il partit et s’en alla vers le lieu que Dieu lui avait dit.  Le troisième jour, Abraham, levant les yeux, vit le lieu de loin.  Et Abraham dit à ses serviteurs: Demeurez ici avec l’âne. Moi et l’enfant nous irons jusque-là, et nous adorerons; puis nous reviendrons vers vous. Et Abraham prit le bois de l’holocauste, et le mit sur Isa’ac son fils; puis il prit dans sa main le feu et le couteau, et ils s’en allèrent tous d’eux ensemble.  Alors Isaac parla à Abraham son père, et dit: Mon père! Abraham répondit: Me voici, mon fils. Et il dit: Voici le feu et le bois; mais où est l’agneau pour l’holocauste?  Et Abraham répondit: Mon fils, Dieu se pourvoira lui-même de l’agneau pour l’holocauste. Et ils marchèrent tous deux ensemble.  Et ils vinrent au lieu que Dieu lui avait dit, et Abraham y bâtit l’autel, et rangea le bois; et il lia Isaac son fils, et le mit sur l’autel, par-dessus le bois.  Puis Abraham étendit la main, et prit le couteau pour égorger son fils. Mais l’ange de l’Éternel lui cria des cieux, et dit: Abraham, Abraham! Et il répondit: Me voici. Et il dit: Ne porte pas ta main sur l’enfant, et ne lui fais rien. Car maintenant je sais que tu crains Dieu, puisque tu ne m’as pas refusé ton fils, ton unique. Et Abraham leva les yeux et regarda, et voici derrière lui un bélier, retenu dans un buisson par les cornes. Alors Abraham alla prendre le bélier, et l’offrit en holocauste à la place de son fils. Et Abraham appela ce lieu-là, Jéhova-jiré (l’Éternel y pourvoira). De sorte qu’on dit aujourd’hui: Sur la montagne de l’Éternel il y sera pourvu. Et l’ange de l’Éternel cria des cieux à Abraham pour la seconde fois, Et dit: Je jure par moi-même, dit l’Éternel, que, puisque tu as fait cela, et que tu n’as point refusé ton fils, ton unique, Je te bénirai certainement, et je multiplierai ta postérité comme les étoiles des cieux, et comme le sable qui est sur le bord de la mer; et ta postérité possédera la porte de ses ennemis. Et toutes les nations de la terre seront bénies en ta postérité, parce que tu as obéi à ma voix » (Genèse 22 1-18).

 Non seulement la Bible, mais le Coran aussi mentionne le sacrifice d’Abraham. Dans la sourate (Chapitre) As-Sâffât, il est écrit :

« Et il pria : « Mon Seigneur, accorde-moi un fils pieux ». Alors nous lui donnâmes la bonne nouvelle d’un fis indulgent. Et quand celui-ci fut assez âgé pour travailler avec lui, il dit : « O mon cher fils, j’ai vu en songe que je t’offrais en sacrifice. Vois ce que tu en penses ». Il répondit : « O mo père, agis selon le commandement que tu as reçu ; si Allâh le veut, tu me trouveras du nombre des endurants ». Et lorsqu’ils se soumirent tous deux à la volonté de Dieu, et qu’il l’eut mis à terre sur son front, nous l’appelâmes : « O Abraham, tu as déjà réalisé le songe ». En vérité, c’est ainsi que Nous récompensons ceux qui font le bien. En vérité, c’était là l’épreuve manifeste. Et nous le rançonnâmes par un grand sacrifice. Et nous laissâmes pour lui un bon renom parmi les générations qui suivirent. « Pair soit sur Abraham ! ». C’est ainsi que Nous récompensons ceux qui font le bien. Assurément il était un de Nos serviteurs croyants » (As-Sâffât, 101-112).

Par conséquent, Abraham fit comme il lui avait été ordonné, et dans le souvenir de cet événement la coutume de sacrifier des animaux à l’occasion du pèlerinage a été établie parmi les musulmans. La vraie signification de «l’abattage», dans le rêve, est qu’il se réfère symboliquement à consacrer sa vie pour l’amour de Dieu qui, en comparaison à la vie mondaine, équivaut à mettre fin à sa vie.

Isa’ac ou Ismaël ?

Il y a parfois un grand intérêt à citer les textes stricto sensu. En effet, une différence majeure peut être constatée lors de la confrontation de ceux-ci ; alors que les juifs et les chrétiens pensent communément que c’est Isa’ac qui eût été sacrifié, les musulmans pensent quant à eux qu’il s’agit d’Ismaël. Par ailleurs, il est important de savoir qu’en Islam, contrairement au Christianisme –  par exemple, le sacrifice de Jésus pour sauver l’humanité ou l’exemple de la fille de Jephté par son père  –, le sacrifice humain n’a jamais eu lieu. Lors de cet acte, Dieu était éprouvait simplement son adorateur. En effet, Dieu dit dans le Coran

« Leur chair ne parvient certainement pas à Allâh, ni leur sang, mais c’est votre droiture qui Lui parvient. C’est ainsi qu’Il vous les a assujettis, afin que vous puissiez proclamer la grandeur d’Allâh pour vous avoir guidé » (sourate Al-Hajj verset 38)

Ici, Dieu évoque les offrandes qui lui étaient faites afin de l’invoquer et le remercier. D’emblée, on se souvient de ses tableaux dans lesquels on faisait des offrandes aux déités grecques (il pouvait s’agir d’offrandes en fruits ou d’offrandes expiatoires).  Dieu affirme, dans le Coran, que ces offrandes, la chair ou encore la sang, n’ont aucune valeur ; la seule valeur réelle est la droiture et les qualités inhérentes à l’âme – en d’autres termes, la grandeur spirituelle de la personne.

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Le fait même qu’Abraham ait décidé d’exécuter l’ordre qui lui a été assigné, était une qualité exceptionnelle de soumission et de dévotion à Dieu.

Quoi qu’il en soit, le sacrifice – tout comme le jeûne (carême, ramadhan) l’aumône ou le pèlerinage, que plusieurs religions partagent en commun – a toujours occupé une place primordiale dans la religion, qu’elle soit monothéiste ou polythéiste. On retrouve des traces du sacrifice même dans les religions telles que le Zoroastrisme ou dans d’autres religions traditionnelles africaines, grecques et aztèques (ces religions sont vieilles plusieurs milliers d’années).

Célébration de l’Eïd-ul-Adhâ

L’Eïd, fête religieuse musulmane, est célébrée à deux reprises ; alors que l’une célèbre la fin du mois de jeûne, l’autre est consacrée à commémorer le sacrifice d’Abraham (Eid-ul-Adhâ), thème de cette étude.

Tout d’abord, il faut savoir qu’il y a deux dénomination distincte pour les deux Eïds ; l’une est nommée Eid-ul-Fitr et l’autre Eid-ul-Adhâ.

La première fête, Eïd-ul-Fitr, a lieu le lendemain du dernier jour des jeûnes du ramadhan, celle-ci ayant pour but la célébration de la fin de ce mois béni. On s’achète alors des vêtements neufs et consomme toute sorte de bonne nourriture après avoir observer la prière de l’Eïd à la mosquée. Bien plus que la nourriture et les vêtements neufs – qui relève d’une tradition – les musulmans sont invités à prier – prière solennelle de l’Eïd – ce jour-là. Il s’agit également d’une fête appelant à une grande fraternité puisque les croyants sont invités à se rencontrer et à discuter entre eux.

La deuxième Eïd,  Eid-ul-Adhâ, a lieu soixante-dix jours après la fin du ramadhan. C’est à ce moment-là où l’on égorge un mouton. L’abattage rituel est souvent sources de polémiques. On parle souvent de la brutalité avec laquelle les bêtes sont égorgées et qu’il faut préférer les étourdir. Dans le même temps, on s’est aperçu que la pratique des abattoirs n’était pas des plus hygiénique et laissait fortement à désirer.

Pour visionner le Reportage ARTE sur les pratiques des abattoirs cliquez ici

Or, dans l’Islam, tout a été mis en place afin de ne pas faire souffrir les bête. Dans plusieurs traditions il est rapporté que Le Fondateur de l’Islam, le Prophète Muhammad, était très attaché au soin que l’on portait aux animaux et était fortement en défaveur d’une pratique qui avait pour objet de les faire souffrir. Aussi, lorsqu’il vit une balafre apposée sur le visage d’un singe, il affirma qu’il ne faut pas traiter les animaux de la sorte ; si une marque doit leur être apposée – pour les reconnaître par exemple, elle devrait l’être à un endroit moins sensible que le visage.

C’est dans le respect de ce même impératif, qu’il a affirmé de bien aiguiser le couteau et de donner de l’eau à la bête dans le but de la calmer. Ensuite, on l’allonge par terre sur son flanc gauche en direction de la Ka’aba et on prononce le nom de Dieu et – c’est ainsi qu’une viande devient halal – pour se souvenir du sacrifice d’Ismaël ; ce même sacrifice qui, en fait, était le symbole du sacrifice de sa vie, c’est-à-dire mourir de son Être pour vivre au regard de Dieu.

*Après avoir étudié plusieurs années en France, Irfan Ahmad s’est orienté vers des études en théologie et langues modernes. Il est actuellement en dernière année de la « Jamia’a London », un centre de formation nationalement reconnu pour les missionnaires ahmadis. 

Pour citer l’étude :

Irfan Ahmad, « Le rite sacrificiel en Islam : explications autour de l’Eïd-ul-Adhâ », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Religions – Islam – Ahmadiyya, octobre 2013.

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