ETUDE – Les Kalash du Pakistan sont-ils menacés ?

*Étude rédigée par Asif Arif

Voici venu le temps d’aborder la question d’une minorité dont le nom ne dit absolument rien au lectorat francophone, sauf à ce qu’ils soient des assoiffés de lecture sur le Pakistan ou de sociologie des minorités religieuses du monde. Moi-même, ayant pourtant des parents originaires du Pakistan, je n’ai que très peu – ou pas – entendu parler de cette minorité religieuse et ethnique qui pourtant séjourne dans une des plus belles régions du Pakistan. L’équipe de Cultures & Croyances publiait déjà quelques lignes au sujet d’une actualité récente ayant affecté cette communauté et il m’est venu à l’esprit de rédigé cette petite étude. D’autant plus qu’elle s’inscrit dans la suite logique de mon opinion publiée sur le MENA Post intitulée « Punir les infidèles ».

Culture, croyances et pratiques religieuses

La culture et les croyances des Kalash se distinguent fondamentalement de l’islam, qui est la religion d’État au Pakistan. Cette minorité vit en effet dans la vallée du Chitral, entourée par les vallées dominées par les talibans et les pashtounes. Cette minorité est d’autant plus opposée à l’islam qu’elle est polythéiste et vénère différentes déités qui se rapprochent, selon Matthew Downing, aux déités païennes. Aussi, prend-t-il le soin de noter que :

« Leur croyances et pratiques religieuses […] partagent de fortes similarités avec le polythéisme de la Grèce antique. En effet, diverses déités locales ayant une forte ressemblance avec Zeus, Dionysos, Apollon et Aphrodite sont encore vénérés dans leurs rites et coutumes aujourd’hui ».

On peut également, dans une vision plus large, rapprocher cette culture, ce style vestimentaire et ces croyances aux rites propres au chamanisme ; c’est par ailleurs ce qui a fait dire à dire à certains auteurs que les Kalash représentaient en réalité le chamanisme du Pakistan[1]. Cette ethnie vit essentiellement grâce à une culture agraire et primaire et conserve une pratique religieuse ancestrale qu’elle revendique faire remonter à la conquête d’Alexandre le Grand.

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Leur croyance se rapproche du chamanisme et les grands chamanes sont « mélangés aux fées » qui sont elles-mêmes des esprits féminins. Ces esprits féminins sont issus de la nature et offrent tant l’abondance que la pénurie, la santé que la maladie. Ces grands chamanes sont souvent perçus comme des guérisseurs et des devins, se faisant transmettre le savoir par le truchement de la relation amoureuse qu’ils ont avec les fées.

Une figure centrale apparaît toutefois au sein de leur croyance qui se nomme le dehar. Ce dernier est en quelque sorte le porte-parole de la tradition afin qu’elle ne souffre pas d’extinction ; il est une figure qui permet de raviver les traditions et de les maintenir ferme. Certains auteurs[2] pensent qu’il s’agit là d’une figure qui permet d’affronter une réalité sociologique ; à la vue des voisins musulmans environnant la vallée du Chitral, cette figure s’impose comme une réponse à ceux qui veulent détruire cette coutume polythéiste. Le dehar est en relation constante avec les dieux, il reçoit, de leur part, révélations et directives. Certains auteurs, n’hésitent pas à affirmer que :

« Dans son rôle de porte-voix de la tradition comme de l’innovation qui l’actualise, le dehar subit en fait l’influence de l’islam dans l’effort même de le concurrencer. »[3]

Les Kalash, ou les « kafirs » polythéistes du Pakistan

Au Pakistan, la religion d’État est l’islam. La région englobant ces quelques vallées isolées de Chitral sont sous domination musulmane et sont, pour la plupart, réputées être des zones tribales. Pendant plusieurs décennies, les Kalash ont fait l’objet d’une campagne de prosélytisme sans précédente par les musulmans. Qualifiés de kafirs, infidèles, ils ont développé un sens de la communauté et une volonté de garder les traditions ancestrales et orales laissées par les prédécesseurs.

C’est en cela que les auteurs précédemment cités[4] parlent d’une volonté de concurrencer l’islam. Il s’agissait en réalité pour les Kalash de conserver leur identité, qui les définissait. Ces vallées, nommées Kâfiristân, abritent, selon les chiffres communément admis par plusieurs organisations internationales, peu ou proue 4.000 Kalash, bon nombre d’entre eux ayant été convertis à l’islam par le voisinage. A une époque, lorsque les Kalash se faisaient convertir en masse par les talibans environnant, ces vallées étaient nommées le Nooristan « pays des lumières ».

Il semble que les talibans ont oublié l’histoire même de l’islam qui a toujours favorisé la coexistence plutôt que la division. Ils font exactement au Kalash ce que faisaient les mecquois au Prophète de l’islam, Muhammad. Le Pakistan est un pays dont la diversité religieuse est salutaire ; alors qu’un territoire de vivre ensemble pourrait être conçu, on voit que naisse de plus en plus des apartheids au Pakistan, comme je le soulignais dans un billet sur le Huffington Post.

La nécessité de prendre en compte le paysage religieux pakistanais

Qu’il s’agisse des chrétiens, des musulmans shiites, des kalash, des sikhs ou encore des hindous, tous, sont familiers au mot persécutions (qu’elles soient physiques ou psychologiques). Concernant les chrétiens, l’opinion publique est bien sensibilisée et la communauté chrétienne du Pakistan a été le théâtre d’un atroce attentat à Peshawar en septembre dernier. Concernant les hindous, on a pu lire de la part du Député représentant la minorité au sein de l’assemblée nationale pakistanaise que si les viols et les conversions forcées ne s’arrêtaient pas, les hindous subiraient un exode sans précédent vers l’Inde. Enfin, concernant les musulmans ahmadis, je n’ai plus besoin de mentionner l’attentat qui a été perpétré dans une des mosquées à Lahore ou encore les assassinats répétés dans la ville de Karachi.

A travers les Kalash et toutes ces autres minorités, on voit que le Pakistan a besoin d’affronter sa diversité. Les pratiques barbares que font siennes les talibans au nom de l’islam en salisse en réalité le nom puisqu’ils sont davantage le fruit de l’ignorance que de l’islam. Suite à l’ensemble des conférences inter-religieuses auxquelles j’ai participées, un constat unique s’en est déduit : aucune religion n’appelle au meurtre de son prochain. Au contraire, dans l’islam, le meurtre d’un être humain correspond à l’assassinat de l’humanité toute entière. Encore une fois, l’ignorance. Peut être qu’avant de se battre pour reconnaître la diversité du paysage religieux pakistanais faudrait-il s’engager davantage dans le secteur éducatif et sensibiliser les jeunes qui forgeront la nation pakistanaise de demain que l’islam ne représente pas cette violence ; il est en même totalement déconnecté. Le Pakistan devra donc combattre l’ignorance.

Crédit PhotoPastmistishicilinique Blog

*Asif Arif est élève-avocat à l’Ecole de Formation Professionnelle des Barreaux de la Cour d’appel de Paris et chargé d’enseignement (TD) de droit des contrats / droit de la responsabilité civile à l’Université de Paris Dauphine. Il est spécialisé en droit des affaires. Asif est très actif dans la promotion de l’éducation et est le Directeur et Coordinateur Principal du site Cultures & Croyances ayant vocation à promouvoir l’éducation, la laïcité et le dialogue interreligieux à travers des études de qualité. Toujours dans le cadre de la promotion de l’éducation, Asif est membre du Think Thank « Madiba » et est spécialisé sur l’ensemble des questions liées à la promotion de l’éducation en Afrique. Enfin, Asif est également très actif dans le milieu des Droits de l’Homme et, plus précisément, en ce qui concerne les minorités religieuses. Il s’occupe des affaires publiques concernant les violations des Droits de l’Homme et les Persécutions subies dans le monde par la minorité religieuse Islam Ahmadiyya.

Pour citer l’étude :

Asif Arif, « Les Kalash du Pakistan sont-ils menacés ? », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Religions & Spiritualités – Chamanisme, février 2014.


[1] Le Manchec Claude. V. Lièvre et J.-Y. Loud. Le chamanisme des Kalash du Pakistan. Des montagnards polythéistes face à l’Islam, préface de R. N. Hamayon. In: Revue de l’histoire des religions, tome 208 n°3, 1991. pp. 331-334.

[2] Hamayon Roberte. Conférence de Mme Roberte Hamayon. In: École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire. Tome 99, 1990-1991. 1990. pp. 61-67.

[3] Ibid.

[4] Ibid.

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