VIDEO – Comment lire Voltaire après le 13 novembre 2015

*Vidéo débat par Lucie Bertrand Luthereau, Professeur de Culture Générale à Sciences Po Aix-en-Provence

13 novembre 2015. Un verre de bière au deux tiers pleins. Une main pour le tenir. Les ongles sont faits. Elle sortait, ce soir-là. Son corps froid et mon cœur qui se glace… Je me souviens de la foule du 10 janvier, elle chantait Imagine, déclamait des textes sur la paix, l’amour de l’autre. Des bras tendus levant des crayons, des dessins. D’autres Le Traité de la Tolérance de Voltaire.

De… Voltaire ? Voltaire, celui qui a caricaturé et ridiculisé Leibniz dans Candide ? Celui de l’ironie mordante, des propos fielleux, de la verve vitriolée ? Celui dont les propos sur le judéo-christianisme relèvent parfois de la caricature la plus révoltante ? Oui, certains brandissaient le Traité sur la tolérance de Voltaire le 10 janvier 2015. Et d’autres l’ont relu avec émotion dans les semaines qui ont suivi les insoutenables tueries du vendredi 13 novembre.

Qui est donc ce Voltaire tolérant qui se dessine si peu dans les contes philosophiques qui jalonnent notre scolarité ? Il est temps de le redécouvrir… Jusqu’à quel point une œuvre d’autrefois est-elle une lumière pour nous guider dans les ténèbres d’aujourd’hui ? Comment un appel à Dieu peut-il parler à tous sans discriminer personne au sein d’une société laïque L’émotion induit-elle des amalgames simplifiants ?

Cet écrit de la France des Lumières peut-il dépasser le cadre d’une pensée, toucher l’universel, jusqu’à englober les questions qui hantent le monde musulman aujourd’hui? Autrement dit, est-ce l’œuvre d’une culture, ou de toutes les cultures ? Ce sont ces questions, et tant d’autres! que soulève le sublime final du Traité sur la tolérance de Voltaire.

 

Lisons ce texte:

Ce n’est donc plus aux hommes que je m’adresse ; c’est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes, et de tous les temps : s’il est permis à de faibles créatures perdues dans l’immensité, et imperceptibles au reste de l’univers, d’oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger ; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d’une vie pénible et passagère ; que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées, entre toutes nos conditions si disproportionnées à nos yeux, et si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution ; que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d’une toile blanche pour dire qu’il faut t’aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose sous un manteau de laine noire ; qu’il soit égal de t’adorer dans un jargon formé d’une ancienne langue, ou dans un jargon plus nouveau ; que ceux dont l’habit est teint en rouge ou on violet, qui dominent sur une petite parcelle d’un petit tas de la boue de ce monde, et qui possèdent quelques fragments arrondis d’un certain métal, jouissent sans orgueil de ce qu’ils appellent grandeur et richesse, et que les autres les voient sans envie : car tu sais qu’il n’y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s’enorgueillir. »

10 mars 1762. Le verdict du procès Calas tombe. La condamnation est des plus barbares. Le supplice de Jean Calas consiste « à être rompu vif, à être exposé deux heures sur une roue, après quoi il sera étranglé et jeté sur un bûcher pour y être brûlé ». Quel crime horrible a commis ce commerçant de Toulouse pour mériter une fin si atroce? Officiellement, il aurait étranglé son fils. Officieusement: il est protestant. Jean Calas aurait étranglé son fils sur le point de se convertir à la religion catholique.

A Genève, Voltaire rencontre le frère du mort, Pierre Calas. Le philosophe, d’abord convaincu de la culpabilité du père, va devenir son plus fervent défenseur. Il ne lui évitera pas la mort monstrueuse que la « justice » lui a réservée. Mais, grâce au Traité sur la tolérance, il obtient la révision du procès et la réhabilitation de la mémoire de Jean Calas.

Quel lien entre cette affaire et les horreurs de l’année 2015 ? La somptueuse prière finale rédigée par Voltaire au terme de ce traité. Par le rappel de ce qui fonde l’humanité, elle fait éclater non seulement la gangue contextuelle de tout événement ancré dans le temps, mais surtout le carcan de tout système de croyance dès lors qu’il est perçu de manière myope et imbécile.

Oui, Voltaire s’adresse à Dieu, son Dieu, celui qui dépasse les caractéristiques religieuses pour régler la mécanique du monde. Mais ce Dieu a selon moi d’autres noms. Il est la fibre humaine qui nous unit, il est cet ineffable en nous qui transcende les différence de surface, cette énergie qui nous traverse pour nous rattacher à l’autre, au monde, à la symphonie universelle de l’ordre cosmique. Dieu n’est pas forcément Dieu, dans ce final. Dieu dépasse Dieu.

Non, il n’est pas caricatural ou idiot de brandir ce texte dans un cortège. Non, il ne s’agit pas d’amalgamer catholiques, protestants, sunnites, chiites dans une espèce de cacophonie culturelle de mauvais goût.

Il est question de célébrer la Vie en regardant droit dans les yeux le miroir de l’autre. Ce Dieu qui dépasse Dieu nous élève dans une vue surplombante qui rend nos différences risibles: celles d’hier et d’aujourd’hui – du siècle de Voltaire au nôtre -, celles des religions et des hommes au niveau synchronique.

Lisons ce final de Voltaire, lisons L’Espèce humaine de Robert Antelme, lisons Germaine Tillion dans sa célébration de « l’individu [qui] transcende la catégorie ». Ecoutons les musiques saisissantes de ces mots de chair et de sang qui nous renvoient à la racine de notre être, dans ce qu’il a de plus humain.

 

 

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