ETUDE – L’or noir de demain : l’eau

*Etude rédigée par Sylvain Fontan

L’eau est un enjeu géopolitique fondamental du XIXème siècle.

Malgré le fait que l’eau recouvre près de 70% de la superficie de la planète, c’est une ressource rare et inégalement répartie. A l’horizon 2050, environ 45% de la population mondiale vivra dans une zone où le manque d’eau sera chronique, contre « seulement » 10% actuellement. La raison principale de cette évolution est la consommation qui augmente beaucoup plus vite que la population et la production. De plus, la répartition inégale de cette ressource est à l’origine de nombreuses tensions qui sont appelées à s’accroître. Or, l’accès à une eau de qualité est un élément fondamental du développement économique et de la stabilité internationale.

clip_image002

Hausse des contraintes sur l’eau

L’offre d’eau reste extrêmement limitée. En effet, malgré des ressources abondantes dans l’absolu, 98% de ces ressources ont une teneur en sel trop élevée pour l’usage domestique, agricole ou même industriel. Dès lors, il ne reste que 2% d’eau douce présente à la surface du globe qui est potentiellement utilisable. Or, cette quantité déjà faible est emprisonnée à hauteur de 70% dans les calottes polaires, les glaciers et les ressources du sol gelées en permanence (« permafrost »).  Par conséquent, seul 0,75% des ressources potentiellement utilisables sont constituées d’eau douce à l’état liquide. Sur cette quantité, la moitié environ est consommée, c’est-à-dire absorbées par les êtres humains et les plantes. L’autre moitié est perdue par évaporation et ne peut être réutilisée.

Parallèlement, la demande augmente fortement. Les prélèvements et la consommation croissent depuis le début du XXème siècle à un rythme plus rapide que la population mondiale. En effet, en un siècle seulement, la consommation a été multipliée par six alors que le nombre d’habitants de la planète n’a été multiplié que par trois. La simple mise en relation de ces deux chiffres indique clairement que la dynamique n’est pas soutenable dans un cadre de ressources en eau constantes. Un tiers de la population mondiale prélève plus de 75% et vit au-dessus de ses moyens hydriques.

Evolutions structurelles sur l’usage de l’eau

L’agriculture représente à elle seule 70% des prélèvements en eau. Toutefois, il existe de très fortes disparités à l’intérieur même de ce secteur d’activité. En effet, ce secteur emploie 3% de l’eau prélevée au Royaume-Uni, contre 40% aux Etats-Unis, 70% en Chine et près de 90% en Inde. En 50 ans, la surface des terres irriguées a doublé et la quantité d’eau utilisée par l’agriculture a triplé. Cette évolution est principalement due à la progression démographique mondiale qui est passée de 2,5 milliards d’habitants après la seconde guerre mondiale à 7 milliards actuellement. La population mondiale devrait encore augmenter de 2 milliards d’individus d’ici 2050 pour atteindre le chiffre de 9 milliards d’habitants.

Les habitudes de consommation ont évolué avec l’évolution démographique. La hausse de la population s’est accompagnée d’une augmentation de la classe moyenne avec le recul de la pauvreté. Dès lors, les habitudes de consommation ont évolué vers une demande en produits agricoles différentes, notamment en ce qui concerne les protéines animales. Or, par exemple, il faut quatre fois plus d’eau pour produire un kilogramme de bœuf qu’un kilogramme de poulet.

Les autres secteurs prélèvent moins d’eau. En effet, l’industrie est responsable de 22% des prélèvements en eau. Les activités domestiques représentent quant à elles 8% de l’eau utilisée. Cette part monte jusqu’à 11% dans les pays riches.

Inégalités d’accès et nécessaire recherche d’un meilleur équilibre

La ressource en eau est très inégalement répartie à la surface du globe. En effet, neuf pays concentrent à eux-seuls 60% de l’eau douce disponible : Brésil, Canada, Chine, Colombie, République Démocratique du Congo, Etats-Unis, Inde, Indonésie et Russie. Toutefois, alors que l’Inde et la Chine rassemblent plus d’un tiers de la population mondiale, ces pays ne disposent que de 10% de l’eau douce disponible. De plus, d’importantes disparités existent à l’intérieur de ces pays. Enfin, les périodes d’abondance ou de pénurie alternent en fonction des périodes de l’année et des conditions climatiques, renforçant ainsi périodiquement et géographiquement les inégalités naturelles. Enfin, le changement climatique a lui aussi tendance à accroître les inégalités mondiales d’accès à l’eau avec la multiplication des évènements exceptionnels tels que les crues, les sécheresses ou encore la fonte des glaces.

Plusieurs solutions générales existent afin de rapprocher l’offre et la demande d’eau douce :

1)    Améliorer le stockage et la distribution, afin d’éviter les pertes et les gaspillages, mais aussi pour permettre de répondre plus efficacement à des pics de demande ;

2)    Création de variétés de plantes plus résistantes à l’évolution des conditions climatiques et offrant un meilleur rendement permettant ainsi à l’agriculture d’être moins consommatrice d’eau ;

3)    Développement des technologies liées au dessalement de l’eau, ce qui permettrait d’accroître l’offre. Toutefois, notons que cette technique est très couteuse et ne peut donc s’adresser à priori qu’à des Etats pétroliers ;

4)    Introduire des mécanismes de marché, seuls capables de rétablir efficacement un équilibre en l’offre et la demande d’eau. En effet, même dans les pays riches, le prix de l’eau ne reflète pas sa rareté, ce qui incite à la surconsommation et aux gaspillages.

De fortes tensions internationales liées à la gestion de l’eau

La raréfaction de cette ressource entraîne la multiplication des conflits. En effet, plus de 60% de la population mondiale vit dans un bassin fluvial partagé par deux pays ou plus : le Congo, le Niger, le Nil, le Rhin et le Zambèze traversent entre neuf et onze pays. Le bassin du Danube quant à lui s’étend sur 19 pays. Par ailleurs, il existe près de 3000 nappes d’eau transfrontalières. Lors des cinquante dernières années, les Nations Unies ont recensé une quarantaine de conflits entre Etats liés à l’eau (de façon officielle ou non), dont 30 au Moyen-Orient. Les tensions sont appelées à s’accroître mécaniquement, et même si les causes officielles des conflits seront probablement autres, les Nations Unies prévoient que désormais la majorité des conflits seront liés à cet enjeu, notamment au Moyen-Orient et en Asie.

Le cas le plus emblématique est celui du conflit latent au Proche-Orient. Il renvoie aux intérêts divergents entre Israël et les Pays Arabes pour l’exploitation des eaux des bassins du Jourdain et du Litani, ainsi que des nappes phréatiques des territoires de Cisjordanie. La crise débute dès 1953 lorsqu’Israël annonce sa volonté de dériver les eaux du Jourdain. Ce projet entraîne des complications diplomatiques renforcées par le fait que les pays arabes ne reconnaissaient pas l’existence d’Israël. Au début des années 1960, les pays arabes organisent une diversion des eaux du fleuve Jourdain. A ce moment, les escarmouches et les actions violentes du Fatah de Yasser Arafat débutent, tel un prélude à la Guerre des Six Jours. La victoire israélienne lors de ce conflit permet à ce pays de contrôler non seulement les eaux du Jourdain, mais aussi ses sources, c’est-à-dire le réseau d’affluents issus du Plateau du Golan dont les ressourcent assurent aujourd’hui 20% de l’approvisionnement en eau d’Israël. De plus, au-delà des considérations politiques pures, le contrôle de la bande de Gaza et de la Cisjordanie est un enjeu pour permettre la mainmise sur les ressources souterraines. Enfin, ce n’est pas uniquement un besoin de sécurisation de la frontière nord du pays qui a poussé Israël à contrôler le Sud-Liban en 1978. En effet, les dirigeants espéraient également pouvoir aménager la vallée du Litani pour diriger une partie des eaux de cette région vers le Nord d’Israël. A ce titre, David Ben Gourion (fondateur de l’Etat d’Israël et ancien Premier Ministre de ce pays) affirmait d’ailleurs de façon très claire que « pour parvenir à enraciner l’Etat juif, il fallait que les eaux du Jourdain et du Litani soient comprises à l’intérieur des frontières d’Israël« .

*Cette étude correspond au Bulletin Economique proposé par le site internet www.leconomiste.eu spécialisé dans l’analyse économique. Nous remercions tout particulièrement L’Economiste de faire confiance à Cultures & Croyances et de permettre aux lecteurs de lire des analyses d’une qualité toute particulière.

Pour citer l’étude :

Sylvain Fontan, “L’or noir de demain”, in : www.cultures-et-croyances.com via «leconomiste.eu», Rubrique Economie, novembre 2013.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Sites Partenaires

Conseil Représentatif des Sikhs de France
Le MENA Post
Site l'Economiste - Tous les décryptages sur l'économie
Observatoire de la Laïcité - Institution rattachée au Premier Ministre
Financial Afrik - Toute la finance africaine
Archer 58 Research - Think-Thank en économie et sciences sociales
The Ahmadiyya Muslim Community International
UNICEF France, Association Humanitaire pour la survie des enfants dans le monde
Coexister - Mouvement Interreligieux des Jeunes
Ordre Monastique Vaisnava
Conseil Représentatif des Sikhs de France
Le MENA Post

Abonnez-vous!

Recevez nos dernières nouvelles directement dans votre boîte de réception. Vous recevrez un email d'activation !