ETUDE – Mali : et si ce n’était pas un poisson d’avril ?

*Etude par Cheickna Bounajim Cissé

Il fait tard ce samedi 5 avril 2014 à Bamako. La télévision nationale vient d’interrompre son programme pour un « Flash Spécial ». Le président de la République du Mali, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) vient de mettre fin aux fonctions du premier ministre et, à la suite, a nommé Moussa Mara comme nouveau chef de l’exécutif. La nouvelle est tombée comme un couperet. En cette période de canicule, le marigot politique malien est en pleine ébullition. Si bouillant qu’un poisson d’avril y survivra difficilement !

Le président de la République, Ibrahim Boubacar Keïta a usé de ses prérogatives constitutionnelles (article 38 de la Loi Fondamentale) pour changer de cap. Il signe ainsi un tournant décisif de son quinquennat. Avec la nomination du jeune leader politique Moussa Mara, comme premier ministre, IBK a frappé un grand coup médiatique et psychologique qui n’a pas fini de révéler ses surprises.

Première surprise : Pas de chèque en blanc

Le président IBK avait renouvelé sa confiance à son ancien premier ministre, Oumar Tatam Ly, lors de la présentation des vœux. Ce qui s’est avéré plus tard comme une reconduction tacite. En effet, après les législatives, le Président n’a pas jugé utile de sacrifier à une tradition républicaine de procéder à un remaniement ministériel. Certains observateurs ont estimé que cette pratique et non cette obligation ne s’imposait que si la configuration politique issue des urnes était différente de l’architecture de l’attelage gouvernemental. Qu’est ce qui a pu bien se passer entre décembre 2013 et ce 05 avril 2014 alors que l’ancien premier ministre s’apprêterait à engager la responsabilité de son gouvernement devant les élus de la nation? Si on se réfère à sa lettre de démission, Oumar Tatam Ly s’est entretenu avec le président de la République à quatre reprises (2, 3, 16 mars et 04 avril 2014) afin de trouver une solution aux « dysfonctionnements et insuffisances relevées dans la marche du Gouvernement». Il avoua, implicitement, qu’il ne disposait pas de coudées franches pour diriger du fait qu’il n’a pas pu convaincre le Président des nécessaires ajustements qu’imposait un « environnement institutionnel devenu moins favorable » à la sortie des élections législatives. Le poète Virgile a raison : « Felix qui potuit rerum cognoscere causas ! »

Deuxième surprise : Démission ou Limogeage ?

Le communiqué de la présidence de la République indique que le Chef de l’Etat « a mis fin aux fonctions de monsieur Oumar Tatam Ly, premier ministre et chef du Gouvernement ». Le mode opératoire reste inédit dans la tradition républicaine malienne, abstraction faite du départ musclé de l’ancien premier ministre « de pleins pouvoirs » de la Transition. En temps normal, le chef de Gouvernement aurait eu droit à des remerciements chaleureux du chef de l’Etat. Les termes laconiques et assez tranchants utilisés dans le rendu officiel alimenteront, à coup sûr, le débat public. Quelle est la clé du mystère ?

Troisième surprise : La logique du choix politique

Le président de la République a porté son choix sur un homme au cursus politique pour le moins atypique. Moussa Mara, candidat aux dernières élections présidentielles, n’a recueilli que 1,5% des voix. Aux législatives, son parti YELEMA n’a pu remporter qu’un seul siège sur 147 en compétition. La faiblesse du poids politique ne constituera-t-elle pas une contrainte au nouveau premier ministre, d’autant que dans la majorité présidentielle son parti est minoritaire ?

Quatrième surprise : Du roseau au baobab

Le nouveau premier ministre en tant que nouveau « chef de l’administration » ne dispose pas d’une courbe d’expérience forte dans la gestion des hautes sphères de l’Etat. Son expérience gouvernementale n’a duré que 7 mois. Pour autant, il a su faire preuve de beaucoup d’audace, d’initiative, de combativité, d’écoute et de transparence durant son mandat de maire à la tête d’une des communes du district de Bamako. Cette expérience de gestion locale et de proximité peut-elle combler son inexpérience de la gestion des questions nationales et internationales ? Qui aurait pu parier sur sa nomination vu ses états de service et ceux de ses compétiteurs ? Le jeune premier ministre malien a un atout de taille que beaucoup d’hommes politiques lui envient. Il a toujours prêché par l’exemplarité. Il a été le seul élu à faire, régulièrement, une déclaration publique de ses biens devant ses administrés et à la presse et cela sans aucune contrainte légale.

Cinquième surprise : Pas de RPM

Pour la deuxième fois consécutive, Ibrahim Boubacar Keïta n’a pas porté son choix sur un cadre de sa formation politique, le Rassemblement pour le Mali (RPM). Le nouveau premier ministre est le fondateur et le président du parti YELEMA (le changement en bambara), membre de la majorité présidentielle. Depuis plusieurs semaines, la presse locale s’est faite gorge chaude des mésententes supposées entre Oumar Tatam Ly et certains ténors du RPM. Il semble que ces derniers aient appelé en vain leur mentor a nommé un premier ministre de leur sérail. IBK a toujours dit que son élection va au-delà du fait partisan. Il compte rester au-dessus de la mêlée politique. Chemin faisant, pas sûr qu’il ait ainsi donné du bon coton à filer à ses « tisserands ». La promotion de Moussa Mara ne manquera pas de faire des vagues. Le RPM et les autres composantes de la mouvance présidentielle vont-ils se satisfaire de cette nomination et s’engager à soutenir et à accompagner le nouveau premier ministre ? Faisons confiance au temps. C’est un grand bavard. Il parle sans être interrogé.

Sixième surprise : Pas de rancœur, ni de rancune

C’est un euphémisme de rappeler que l’histoire politique malienne a été marquée en 2007 par une chaude empoignade en commune IV de Bamako, née de la confrontation entre le président de la République actuel et son nouveau premier ministre pour la députation dans cette circonscription électorale. Au premier tour, le second avait mis en ballotage défavorable le premier. IBK finira par l’emporter au deuxième round grâce au soutien et à la voix des autres partis politiques venus en renfort pour contrer les ambitions du jeune candidat indépendant. Sept ans plus tard, cet épisode de leur vie commune est devenu une histoire ancienne. Ce qui est sûr, certain et constant, le président IBK n’est pas rancunier. Il prouve une fois de plus sa stature d’homme d’Etat en promouvant un ancien adversaire politique et qui plus est n’a jamais fait mystère de ses ambitions présidentielles. L’entente entre les deux hommes survivra-t-elle aux soubresauts du prochain scrutin présidentiel de 2018 ? On est encore loin de cette échéance et, d’ici là, beaucoup d’eau aurait coulé sous le pont.

Septième surprise : Clin d’œil à la jeunesse

En nommant Moussa Mara, le président de la République a voulu envoyer un signal fort à la jeunesse de son pays. Le nouveau premier ministre n’a pas encore 40 ans. Il a eu ses 39 printemps le 02 mars dernier. Il est le plus jeune premier ministre de l’histoire de la République du Mali. N’est-il pas assez jeune pour occuper ce poste ? Sa jeunesse ne sera-t-elle pas un handicap ? A sa décharge, voici la réplique de Don Rodrigue dans Le Cid : « Je suis jeune, il est vrai ; mais aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années. »

Huitième surprise : Agenda surbooké

Le président de la République s’apprêtait à partir le dimanche à Kigali pour assister aux commémorations du 20ème anniversaire du génocide rwandais, alors qu’il revenait la veille d’un déplacement assez chargé qui l’a mené à Abidjan et à Bruxelles. Le timing de son agenda ne présageait pas d’une prise de décision aussi majeure. A-t-il été surpris par la soudaineté de la démission de son ex-désormais premier ministre, Oumar Tatam Ly ? Pourquoi ne s’est-il pas donné un temps de réflexion ? Moussa Mara étai-il déjà positionné sur l’échiquier ?

Neuvième surprise : Sur fond de crise

Cette reprise en main de l’action politique par IBK intervient en pleine crise au moment où la question de la normalisation du septentrion du pays reste entière, avec les récentes provocations du groupe irrédentiste MNLA qui festoie à Paris et à Kidal pour célébrer l’An 3 de la déclaration d’indépendance de leur « Azawad ». Et aussi, à un moment où de fortes allégations de corruption sont tenues à l’encontre du Chef de l’Etat malien par le journal français Le Monde (Tomigate). On le pensait donc affaibli et préoccupé par ces actes hourdis et grotesques et qu’il allait utiliser toute son énergie et tous ses efforts pour laver son honneur et sa dignité. Il n’en est rien. IBK, avec un moral d’acier, reste fidèle à sa ligne de conduite : l’honneur du Mali et le bonheur des Maliens.

L’on peut ainsi continuer à égrener les surprises que la nouvelle de la nomination de Moussa Mara à la primature a suscitées sans être sûr de les épuiser tant la surprise générale est grande, les interrogations nombreuses et légitimes.

On ne peut pas travailler au four et avoir peur de la chaleur

Les maliens attendent du nouveau chef de gouvernement de la clarté, du rythme et de l’autorité. Le promu dispose de beaucoup d’atouts pour surmonter les innombrables défis qui se dressent sur son chemin. Un a retenu particulièrement mon attention. Il me semble majeur. C’est le défi politique.

Moussa Mara est expert-comptable de son état. Il va falloir qu’il ne se trompe pas dans la comptabilité politique : 1+1 est rarement égal à 2. La somme peut être zéro ou même trois ou plus. En sciences politiques, comme dans tout environnement complexe, la ligne droite est rarement le chemin le plus court entre deux points.

Le vrai tour de force du nouveau premier ministre sera de réussir l’équilibrisme politique et ainsi remettre le quinquennat présidentiel sur les rails. Sa survie politique y dépendra. Il va falloir qu’il se la joue fine. La politique, c’est comme le sable mouvant. Plus on s’agite, plus on s’enfonce. On ne peut non plus spéculer, en faisant le mort et espérer le lever du soleil. L’illusion et la division sont deux graves dangers qu’il doit absolument éviter.

Moussa Mara est connu pour sa résistance, son tempérament et son action. Il n’est pas du genre à caresser les tympans ni à flatter la rétine. Il a fait ses preuves à la base, au niveau de sa commune. Maintenant, l’attente est nationale. Et ce n’est pas une tâche aisée. Il va donc falloir qu’il se dévoile un peu plus. Il doit traduire en actes concrets les promesses électorales du président de la République : plus de sécurité, plus de justice, moins de corruption. Et, il le sait, aucun répit ne lui sera accordé.

Déjà, dans les jours à venir, il fera face à son premier test : le casting du nouvel attelage gouvernemental. Et plus tard, la déclaration de politique générale devant les députés de l’Assemblée Nationale.

Il faut aussi rendre un hommage mérité au premier ministre sortant, Oumar Tatam Ly. Il a donné ce qu’il pouvait et la nation malienne lui sera reconnaissante pour le travail accompli et le sacrifice consenti.

Après l’émotion, place maintenant au Travail !

Il faut l’union sacrée autour de l’essentiel. Et l’essentiel c’est la paix, la réconciliation nationale, l’amélioration du pouvoir d’achat. Le président IBK a surpris en nommant Moussa Mara à la tête de l’Exécutif malien. Il reste maintenant au jeune promu de surprendre par la justesse de ses choix et la pertinence de ses actions. Il en a la volonté et les moyens. Plaise à Dieu qu’il réussisse ! Pour l’honneur du Mali et le bonheur des Maliens !

* Cheickna Bounajim CISSE, est un banquier malien de 45 ans. Il est diplômé en gestion des entreprises de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA de Bamako). Il possède un diplôme d’études supérieures en banque de l’Institut Technique de Banque (ITB – CNAM) et est titulaire d’un Master professionnel en Sciences politiques et sociales, spécialité Journalisme de l’Institut Français de Presse (IFP – Université Panthéon-Assas). Il détient un MBA de l’Université Paris Dauphine et de l’IAE de Paris (Université Sorbonne).

Cheickna Bounajim CISSE est également ambassadeur de Cultures & Croyances pour l’Afrique Subsaharienne et s’est spécialisé sur toutes les questions ayant trait au Mali. Il contribue régulièrement dans les colonnes de Cultures & Croyances.

Crédit Photo Une : Diasporas.fr

Pour citer l’étude :

Cheickna Benjamoun Cissé, « Mali : et si ce n’était pas un poisson d’avril ? », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Education – Thèmes de société approfondis, avril 2014.

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