ETUDE – Misère dans la pensée économique

*Par Ahmed-Danyal Arif, auteur d’un ouvrage sur l’Islam et le Capitalisme

Un « grand vide » parcourt la pensée économique[1]. Malgré quelques efforts entrepris ces dernières années par les historiens, un large pan de l’histoire de la pensée économique a été laissé dans l’ombre. La pensée économique arabo-musulmane fait partie de ces oubliés.

Même s’il est vrai que la pensée économique de l’Islam n’est pas une science autonome, c’est-à-dire dissociable de l’histoire et de la théologie, il est faux d’affirmer qu’elle est une pâle copie de la pensée économique grecque. C’est omettre que les structures économiques et les relations commerciales entres groupes différents sont des facteurs qui influencent fortement la pensée et la réflexion. Si la société grecque ancienne avait peu de relations commerciales avec le reste du monde, ce ne fut pas le cas des pays « islamiques », qui connurent des flux d’échanges gigantesques. Et puis, quand bien même la contribution de l’Islam se serait bornée à énoncer les idées déjà développées par les Grecs, la pensée scolastique, mercantiliste ou classique aurait-elle connu l’essor que l’on connaît tous ? Pourquoi alors persister à feindre l’ignorance ?

Le « grand vide » de J.A. Schumpeter

On a souvent tendance à réduire la pensée de Schumpeter par la brillante notion de « destruction créatrice » énoncée dans son magum opus : Capitalisme, socialisme et démocratie (1942). Sauf que lorsqu’on lit sa grande Histoire de l’analyse économique publiée après sa mort en 1954, elle fait état d’un « bond de cinq cents ans », passant directement de la pensée économique grecque à la pensée scolastique de Saint Thomas d’Aquin. Brutalement, la chaîne de l’Histoire est rompue.


Il est inexact d’invoquer l’explication du défaut de transmission de la culture arabo-islamique à l’Occident chrétien. »


La première question qui vient à l’esprit est de se demander si ce « grand vide » résulte d’une banale méconnaissance ou bien d’un défaut de transmission de la pensée économique des auteurs de l’Islam.

S’il est vrai de faire remarquer que ce n’est que dans les années 1960 que les textes de l’Islam relatifs à l’économie sont réunis et présentés, il est exagéré d’avancer la thèse que Schumpeter n’a eu aucune connaissance de certains textes arabes. Très explicitement, il mentionne la méditation sémite avec les arabes en première ligne Ibn Sina (Avicenne) et Ibn Rushd (Averroès) et la pensée juive avec Maimonide, dont a clairement bénéficié la scolastique occidentale.

De la même manière, il est inexact d’invoquer l’explication du défaut de transmission de la culture arabo-islamique à l’Occident chrétien. Le canal de transmission le plus connue fut le grand mouvement de traduction des textes arabes qui débute dès le Xe siècle. Gérard de Crémone en fut la figure de proue avec à son actif plus de soixante-dix traductions dont les écrits d’Avicenne / Ibn Sina. En outre, plusieurs voyageurs culturels tels que Constantin l’Africain ou Abélard de Bath apprirent l’arabe et contribuèrent massivement à la diffusion de la pensée islamique en Occident. Néanmoins, ces nombreuses traductions ne vont pas créer un attrait et une curiosité réelle pour la pensée du monde arabe. Au contraire, l’Occident latin va s’approprier ces travaux à des fins personnelles. On note par exemple que Gérard de Crémone, mort en 1187, va délibérément ignorer ses contemporains, en particulier Averroès / Ibn Rushd, mort en 1198. Ou encore l’attitude étrange d’Ibn Abdûn de Séville, préconisant de ne point vendre de livres à des juifs ou à des chrétiens, ceux-ci prenant la fâcheuse habitude de les traduire et de se les attribuer. Il faut aussi évoquer un autre canal de transmission, les croisades et la reconquête espagnole, qui ont considérablement accélérés les contacts avec les centres culturels de Byzance et d’Orient d’une part, et d’Andalousie d’autre part.


Pendant trop longtemps, on a pris l’habitude de fermer les yeux et de penser que le changement et la modernisation de la civilisation s’est faite uniquement par l’intermédiaire de Rome et du christianisme…« 


Là ou le bât blesse, c’est que dans ce « grand vide » énoncé par Schumpeter se situe justement la pensée et la civilisation musulmanes. Pendant trop longtemps, on a pris l’habitude de fermer les yeux et de penser que le changement et la modernisation de la civilisation s’est faite uniquement par l’intermédiaire de Rome et du christianisme… Il s’est pourtant bien passé quelque chose ailleurs[2] ! Ne s’agirait-il pas là d’une forme d’ethnocentrisme européen[3] qui serait encore ancrée dans notre inconscient collectif ? Nous laisserons les historiens de la pensée le soin d’en juger.

Quelques penseurs économiques islamiques

Mais alors, qui sont ces penseurs qui ont été ignorés ? Sans que la liste qui va suivre ne soit exhaustive, l’objectif est simplement de mettre en exergue quelques-uns d’entre eux afin de démontrer que la pensée économique en Islam a toute sa place dans l’histoire et dans les manuels d’économie.

Parmi les précurseurs, il est intéressant de mettre en évidence la pensée d’Ibn Al-Muqaffa (720-756/757). Dans le « Kitab Kalilah Wa Dimnah » ou « Le pouvoir et les Intellectuels », qui est à l’origine un recueil de leçons en forme de fables, on peut trouver, en ayant une lecture attentive des récits, un certain nombre d’idées à caractère économique. Al-Muqaffa y dénonce notamment les méfaits de la thésaurisation, qui limite l’expansion du commerce et l’enrichissement de la société. Si une personne riche thésaurise et s’interdit de dépenser, cela aura une conséquence néfaste de l’état de santé du territoire. Si le riche semble jouer un rôle clef dans la pensée de Al-Muqaffa, cela ne signifie nullement qu’il doit dépenser sa fortune de manière blâmable.

Il faut aussi citer Abu Yousuf (731-798). De par sa charge de « grand cadi » et son érudition en droit, en religion et en histoire, il sera souvent consulté en matière d’administration, notamment en matière de finances publiques. Dans un traité rédigé à la demande du calife Harûn Al-Rachid (« Le livre de l’impôt foncier »), Abu Yousuf estime que l’impôt foncier (le kharâj) est non seulement inéquitable pour les contribuables mais également préjudiciable pour le Prince. Selon Abu Yousuf, si le système fiscal surcharge le contribuable, cela entraîne l’abandon des terres et la ruine du pays par le fléchissement du kharâj lui-même. Autrement dit, l’auteur nous dit déjà que « trop d’impôt tue l’impôt », d’où la nécessité impérieuse que celui-ci soit proportionnel aux moyens du contribuable. On retrouve les mêmes idées chez d’autres auteurs tel que Al-Dimashqî, peut-être l’un des premiers auteurs à avoir écrit un ouvrage entièrement dédié à des problèmes économiques.

Que se passe-t-il en Europe pendant ce temps ? La puissance publique centrale est pratiquement inopérante et difficilement reconnue. Le contexte économique, bien que l’on déniche des progrès dans l’agriculture, ne se prête guère à réfléchir sur les effets économiques de la thésaurisation ou d’une fiscalité excessive. Alors que l’Islam initie une période de Renaissance culturelle, l’Europe s’enfonce dans le Moyen-Âge.

Au cours des Xe et XIe siècles, l’Islam vit une période de transformation. D’un côté, le califat abbaside n’a plus la réalité du pouvoir et l’empire éclate progressivement. De l’autre, ces grandes transformations politiques ne vont pas avoir d’effet considérable sur l’effervescence intellectuelle de l’Islam, qui va toucher aussi bien les sciences religieuses que les sciences rationnelles comme la médecine ou la philosophie. Cette époque marque en réalité l’apogée intellectuelle de l’Islam, ou les différents centres rivalisent de splendeur et de dynamisme.

Généralement oublié des ouvrages d’histoire de la pensée, il faut citer Miskawayh (932-1030). Ce dernier ne cherche pas à concilier philosophie et religion contrairement à d’autres auteurs à la même époque, mais s’intéresse de très près aux problèmes d’éthique. C’est dans ce domaine qu’il faut y déceler un apport dans le champ de l’économie. Selon l’auteur, l’homme ne se suffit pas à lui-même dans sa quête du bonheur matériel. Il est donc contraint d’avoir recours à autrui, de vivre avec autrui et de travailler pour satisfaire ses besoins. Pour cela, il lui est nécessaire d’acquérir un revenu. Bien évidemment il existe une limite dans cette acquisition : il est nécessaire de respecter un « juste milieu » entre prodigalité et avarice, en toute conformité avec le Saint Coran[4]. Est-ce étonnant qu’il ait fallu attendre la plus grave crise économique généralisée du XXIe siècle en 2008 pour s’apercevoir qu’il s’agissait également d’une crise morale et éthique ? Une valeur tout à fondamentale, dont l’oubli paraît intimement lié à la dernière récession économique, fut tout simplement la modération – que l’on appelle aussi rule of reason – dans la recherche effrénée de la rentabilité d’abord puis dans les rémunérations démentes de certain dirigeants.


Des solutions de coopération et de solidarité sont préférables à la liberté individuelle lorsque cette dernière ne permet pas de réaliser l’intérêt collectif. »


Un peu plus tard et dans le même ordre d’idées, un théologien du nom de Ibn Taymiya (1263-1323) définit bien ce qu’est le système économique islamique. Selon lui, si Dieu a mis à la disposition des hommes une multiplicité de biens, c’est bien pour qu’il en use sans hésitation, mais sans nuire à autrui, c’est-à-dire à la communauté. En effet une liberté totale peut déboucher sur des injustices, surtout en ces temps de crises que traverse l’époque de l’auteur, caractérisés par de grandes inégalités de répartition des revenus et un interventionnisme abusif de l’État dans la vie économique. On croit voir trait pour trait les défauts du capitalisme d’un côté et du socialisme de l’autre ! Ibn Taymiya pense que l’objectif est de concilier la liberté individuelle avec l’intérêt de la collectivité, d’harmoniser l’intérêt du producteur avec celui du consommateur dans le domaine économique. Par ailleurs, des solutions de coopération et de solidarité sont préférables à la liberté individuelle lorsque cette dernière ne permet pas de réaliser l’intérêt collectif. On retrouve là en filigrane, comme Miskawayh, cette idée de « juste milieu ».

En outre, le même auteur ainsi que d’autres comme Al-Maqrizi (1363-1442) s’intéressent de très près à la hausse des prix qui touche leurs époques respectives. Cela les amène à y réfléchir et à y voir très clairement une relation avec la monnaie. Ibn Taymiya et Al-Maqrizi mettent tout deux en évidence la relation à respecter entre masse monétaire et volume des transactions, sous peine de déboires économiques et une hausse abyssale des prix. Ces auteurs proposent donc une première expression de la théorie quantitative de la monnaie en reliant les prix à la circulation monétaire, ce qui fait d’eux de lointains précurseurs de Jean Bodin.

Enfin, comment ne pas citer Ibn Khaldûn (1332-1406) et son analyse des difficultés économiques de plus en plus aiguës que rencontre le monde musulman au XIVe siècle. Dans la « Muqaddima » ou le « Discours sur l’histoire universelle », l’objectif d’Ibn Khaldûn est d’expliquer les causes profondes de l’instabilité politique des États du Maghreb du Xe au XIVe siècle. Pourquoi ces phases successives d’expansion, puis de déclin, dans cette partie du monde arabe ? Bien qu’il soit profondément religieux, l’ambition d’Ibn Khaldûn est véritablement de faire œuvre scientifique dans le domaine de l’histoire, en envisageant le devenir de la civilisation dans sa totalité économique, politique, sociale et culturelle. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’on y retrouve une explication très moderne des cycles économiques[5] que peut connaître une économie.

Dans un premier temps, l’interdépendance des phénomènes peut donner lieu à un processus cumulatif expansionniste, composé de relations réciproques entre croissance démographique, progrès technique et gains de productivité. Sauf qu’en sens inverse, nous explique Ibn Khaldûn, ces mêmes éléments peuvent engendrer un processus cumulatif à la baisse. Au terme de cette « croissance », nous explique Ibn Khaldûn, survient une phase de renversement donnant naissance à un cycle. Ce renversement s’explique par les externalités négatives dégagés par cette croissance : enrichissement des grandes cités au détriment des petites, surpopulation entrainant famine et épidémies, etc.

Il en va de même pour les cycles des finances publiques qui connaissent une phase d’expansion lorsque la dynastie régnante n’applique que les impôts prévus par la loi religieuse. La légèreté de la charge fiscale va favoriser l’activité productive et en conséquence, le rendement fiscal sera plus grand. Mais avec l’augmentation croissante des dépenses publiques, les recettes fiscales deviennent insuffisantes et l’État se trouve dans l’obligation d’accroître la pression fiscale par tous les moyens (création de taxes non canoniques, augmentation des taux d’imposition, etc.). Sauf que la pression fiscale étant trop élevée, elle provoque des effets pervers sur l’activité productive tout en réduisant le niveau de vie des sujets. Alimentant un mécontentement populaire progressif et dangereux, les mauvais calculs de l’État vont entretenir un cercle vicieux et finir par provoquer sa propre chute.

Il est vrai que Platon avait décrit l’âge d’or, puis l’ère de la décadence de la cité. La pensée arabo-musulmane va reprendre ce thème, mais en l’approfondissant considérablement. La théorie des cycles d’Ibn Khaldûn développée à la fin du XIVe siècle est à mille lieues des considérations de Platon.

Ces multiples avancées dans le domaine économique illustrent combien il est difficile de se contenter d’un « grand vide » comme l’avait décrit Schumpeter ou d’une « simple médiation » de la pensée grecque. Les contributions de l’Islam dans la pensée économique sont légion dans bien des domaines, mais l’Occident chrétien ne semble pas l’avoir intégrée dans sa quête de connaissance comme il le fit pour la philosophie.

La réflexion de l’Islam dans le champ économique commencera à s’estomper à partir du XIIIe siècle, pour s’éteindre progressivement au commencement du XVe. Un « grand sommeil » allait prendre place après un « grand vide » n’ayant jamais existé.

[1] Ramón Verrier, Introduction à la pensée économique de l’Islam du VIIIe au XVe siècle, L’Harmattan, 2009.
Toute la description qui va suivre provient de ce bel ouvrage ; l’un des premiers (avec ceux d’Omar Akalay, Hamid Hosseini, Yassine Essid, Albelmajid El Cohen et bien d’autres) à débroussailler un terrain resté pendant de trop longues années hors de portée du grand public. Ainsi beaucoup d’économistes, emboîtant le pas à la tradition schumpétérienne, vont effacer d’un trait de plume cinq siècles, voire plus, de pensée économique en Islam.

[2] Georges-Henri Bousquet, Textes économiques de la Mouquaddima, (épuisé), Les textes sociologiques et économiques de la Mouquaddima 1375-1379, Marcel Rivière, Paris, 1965.

[3] Sur le même thème, il est a noter que le regretté Philippe Norel dans son Histoire économique globale (Points, 2013) a voulu lui aussi se démarquer du récit traditionnel de la mondialisation économique toujours peu ou prou eurocentré.

[4] « Et qui lorsqu’ils dépensent, ne sont ni prodigues, ni avares, mais modérés entre les deux. » in Le Saint Coran, Chapitre 25 (Al-Furqān), verset 68.

[5] Le cycle économique se compose, comme le suggère son nom, d’un ensemble d’événements qui se répètent de façon identique à des intervalles réguliers.

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