ETUDE – Nous devons savoir relire Averroès !

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Source : Google Images

*Etude rédigée par Monsieur Jean-Yves Archer

Pour le philosophe Michel Serres, nous vivons une  » crise de civilisation  » et non pas seulement une crise économique, financière et sociale. En quelques appréciations analytiques, il est intéressant de mesurer l’effort disciplinaire que cette situation nous impose à tous.

Michel Foucault a écrit que l’homme se définit désormais plus par  » sa trajectoire que par sa position « . Effectivement au regard de notre crainte partagée vis à vis de l’avenir, nous sommes perplexes face à notre trajectoire ou au regard de celle de nos enfants. Dans un monde complexe, nous pensons qu’il est socialement périlleux d’avoir plus de la moitié de la population active qui vit avec une boule présente à l’esprit. Boule qui a pour nom la peur du déclassement social.

Les enseignements de la période septembre 2012 à fin juin 2013 rapportent que la gouvernance publique n’est pas toujours en phase avec la crise ( légitime droit à l’erreur ? ) mais surtout que les calendriers opérationnels de la mise en place de décisions publiques actées sont en décalage, sont à la remorque, de la violence évolutive – voire éruptive – de la crise. ( hystérésis d’application ) Une PME qui va bien peut se retrouver en difficulté du fait d’une défaillance d’un client et de l’effet-domino du crédit interentreprises qui dépasse 500 milliards d’euros en France. L’Etat a un autre horizon et cela pose clairement la question de la composition de ses équipes dirigeantes. Il a beaucoup été écrit sur l’endogamie et tel n’est pas exactement notre propos. Plus concrètement, 95% des hauts décideurs des sphères publiques n’ont jamais eu à tenir des échéances de fin de mois dans une petite entreprise. Nul ne leur reproche en tant que personnes, c’est le système qui est ainsi bâti. Monsieur François Hollande aura effectué un stage de quelques mois chez l’honorable Jean-Louis Mullenbach ( Commissaire aux comptes ) ( ndlr : propos publiquement rapportés sur BFM tv, émission de Nicolas Doze ) : est-ce suffisant pour bien maîtriser les risques qui assaillent les entreprises ? Est-ce un gage pour apprécier la complexité à laquelle aboutit, concrètement, la mise en action du CICE ( Crédit d’impôt compétitivité d’entreprise ) ? Celui-là même dont il avait été dit, lors de la conférence de presse du 13 novembre 2012, qu’il serait dépourvu de  » formalisme  » ( sic ). Tant sur la supervision bancaire que sur la taille unitaire des établissements, les Etats sont en passe de créer un risque systémique résumé par la désormais célèbre expression :  » too big to be bailed out  » (  » Trop grosses pour pouvoir être sauvées  » ). Là encore, certains décideurs méconnaissent les rouages ultimes de l’énergie bancaire. Comment ne pas être vivement préoccupé par le développement du  » shadow banking  » ( finance hors zone de régulation ) qui atteint des dizaines de milliards et représente un vrai risque ?

Ces quelques rappels démontrent que les questions sont complexes mais que c’est à l’homme ou la femme du XXIème siècle de les résoudre. Il n’ y aura pas de rétablissement naturel du système. Nous sommes donc condamnés à avoir la prétention de l’architecte bâtisseur et l’humilité du sculpteur in concreto. Autrement dit, il faut une adaptation de la vie démocratique et des capteurs sensoriels de l’Etat comme l’a montré plusieurs fois Bernard Walliser, par exemple dans  » La cumulativité du savoir en sciences sociales « .  » C’est ainsi la comptabilité nationale repose sur un schéma théorique keynésien qui redresse et met en cohérence les différents agrégat que s macroéconomiques en les soumettant à des contraintes globales ../… Ainsi, les croyances et préférences exprimées par les agents eux-mêmes sont récusées par des écoles d’obédience behavioriste stricte.  » C’est par conséquent une large part de la compétence étatique en matière de prévision économique qui est appelée à la barre du tribunal de la pertinence. Comme toujours, il y a des procureurs et des avocats de la défense : il est – en pratique – établi que l’état actuel des procédés n’est pas optimisé, loin s’en faut. Ainsi, il existe des débats sans fin autour de la question de l’évolution cyclique de la conjoncture. Pour notre part, l’analyse et la périodicité de Juglar a notre faveur là où le modèle de Hamilton ( de type switching regression, 1989 ) a la faveur d’analystes qui l’ont trouvé idoine pour expliciter les évolutions des économies nord-américaine et allemande.

Tout ceci démontre que nous devons apprendre à nous comporter positivement ensemble afin de réussir à composer avec ce processus historique nommé, par commodité d’expression,  » crise « . Le philosophe Evandro Agazzi a démontré clairement que le progrès de la connaissance existe et qu’il est cumulatif, cela doit nous obliger à nuancer l’intérêt sincère des querelles de chapelle qui sous-segmentent à l’infini l’analyse économique. Quand la société voit nombre de ses citoyens en souffrance, l’économiste se doit d’argumenter en cohérence, de rechercher le plus possible la convergence et non la singularité. Or,  » le pouvoir est animé d’une sorte de  » conatus « , pour parler comme Spinoza, d’une tendance à se perpétuer lui-même, d’une tendance à persévérer dans l’être  »  ( Pierre Bourdieu, leçon au Collège de France du 24 octobre 1991 ) : autrement dit, les économistes défendent souvent un pré carré au lieu de servir une planète qui ne tourne pas rond. Les déboires – illustrés par le départ de Christian Saint-Etienne – du Cercle des Economistes sont, qu’on le veuille ou non, révélateurs de quelque chose.

Dans bien des domaines, il est urgent de remettre l’homme au centre de notre réflexion. Quand Henri Lachmann ( Schneider ) vilipende la  » cupidité  » des ingénieurs qui leur fait préférer les salles de marchés aux bureaux d’études, c’est bien de l’homme dont il est question. Sans restauration des valeurs intrinsèques à l’être, nous n’ébaucherons pas de restauration des valeurs  » at book-value « .

A ce stade, une relecture – méthodique et fine ( comme savent l’effectuer certains membres de la société des amis de l’Institut du Monde Arabe dont j’ai l’honneur de faire partie ) – du philosophe, juriste et mathématicien que fût Averroès ( 1126 – 1198 ) s’impose notamment du fait que dans sa pensée laïque, il a su énoncer  » C’est l’intellect unique et séparé, commun à tous les hommes qui pense en moi quand je pense « . Sa théorie de l’intelligence universelle considère que nous ne sommes pas maîtres de nos pensées car il y a toujours autre chose – d’intérieur – qui nous fait penser. Son opposition du raisonnement syllogistique au raisonnement intuitif s’applique de plein fouet au dilemme du trader ou de bien des agents de la finance moderne dont le comportement ( Richard Thaler ) est une variable-clef. Ainsi Averroès, il y a bien longtemps, a établi ce que le brillant Carl Jung allait démontrer : le débat permanent à l’intérieur de notre formidable machine à penser. Quand un chef d’entreprise hésite à réaliser un investissement, il y a les faits rationnels et il y a cette part de vaillance, de volonté de conquête : il y a donc débat intérieur. Comme l’écrit Jung :  » L’homme maîtrise la vie par l’entendement mais la vie vit en lui par le truchement de  » l’anima  » « .

La dispersion de la pensée économique – d’aucuns diraient son éparpillement – est un moins dans cette crise qui n’est pas moins sérieuse aujourd’hui qu’il y a trois ans. Notre conviction positive est que l’être responsable peut tenter de collaborer même avec des confrères éloignés de ses idées. Ecoutons et sachons relire la sagesse d’Averroès afin de garder à l’esprit ses travaux sur la prudence aristotélicienne. Nous savons bien que nombre de décideurs sont éloignés de ce mot de prudence comme la lecture de certains états financiers ( privés ) et rapports annuels de l’année 2012 le révèle.

Photo vignette JYA*Monsieur Jean Yves Archer est économiste. Il est titulaire d’une licence en droit privé puis a intégré l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Il est également diplômé de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA). Jean Yves est docteur en analyse économique et est le propriétaire d’une entreprise de conseil (le cabinet Archer). Il est également fondateur du Think-Thank en économie politique « ARCHER 58 RESEARCH ». Il donne fréquemment des cours et contribue régulièrement au « Cercle Les Echos ». Enfin, Jean Yves est très proche de l’Institut du Monde Arabe puisqu’il est administrateur de la société des amis de l’IMA.

Pour citer l’étude :

Jean-Yves Archer, « Nous devons savoir relire Averroès ! », in : www.cultures-et-croyances, Rubrique Littérature & Philosophie – Economie,  juillet 2013.

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