ETUDE – Oui, la République doit lutter contre l’illettrisme !

Illettrisme


* Etude rédigée par Yves la Rouvière

Certains estiment lier l’écriture au vertige de la page blanche. Notre propos est ici d’évoquer ceux qui ont l’aveuglement des lettres noires du fait de leur incapacité à les déchiffrer. Autrement dit, nous souhaitons aborder la délicate question de l’illettrisme.

Ecrire est souvent le plaisir de concevoir et de restituer un message à un lectorat. Ecrire c’est subir les exigences d’une langue pour mieux tenter d’en extraire les nuances afin de disposer convenablement une séquence de mots et d’ainsi pouvoir développer une argumentation. Ecrire c’est aussi – comment le nier ? – faire acte de conviction avec des mots pour paver la voie de l’éloquence digne des voix éloquentes abordées par le livre de Maîtres Jean-Denis Bredin et Thierry Lévy. (  «  Convaincre. Dialogues sur l’éloquence «  ).

Car, bien souvent, l’écrit peut et doit être le support d’un engagement. D’un engagement passionnel personnel ( lettre d’amour ) d’un engagement compassionnel intime ( lettre de condoléances ), d’un engagement militant public ou discret voire secret. Dans tous les cas de figures, l’auteur doit ressentir le devoir impérieux de demeurer intelligible. Si l’écriture est un exercice solitaire, celui-ci ne doit pas susciter d’interrogations excessives et stériles pour le lecteur ou la lectrice. Leurs yeux sont dédiés, pour quelques instants à des lignes, ils ne sont pas mobilisés pour déchiffrer des messages trop inutilement obscurs. Autrement dit, qu’un texte puisse être polysémique est un point connu et aussi admis que répandu mais cela n’autorise pas les jargons biscornus : le récepteur ou le lecteur doit être mis en état de comprendre, de visualiser le sens que l’auteur a cherché à énoncer et a matérialisé.

Or si l’écriture est ce creuset de plaisir et de devoir, la lecture peut aussi être une machine infernale, une machine à broyer. Ainsi, à quelle extrémité se trouve conduit le travailleur sur son quai de RER pour comprendre les stations desservies par la prochaine rame s’il ne maîtrise pas la lecture ? Oui, des milliers de personnes qui vivent sur le sol de la France des Encyclopédistes sont en panne devant l’enchevêtrement de quelques mots même simples. A l’usine, ils sont parfois en danger physique par défaut de compréhension du maniement de certaines machines. Ils sont parfois exclus de l’emploi car ils ne sont jamais parvenus à obtenir le permis de conduire. A cette foule d’anonymes dont certains se terrent dans un silence et développent une grande culpabilité, une vraie mésestime de soi, le présent texte se veut être un cri simple ; la République vous doit des Lettres.

Cette question de l’illettrisme a été déclarée Grande cause nationale 2013. De l’argent public a été investi ou dépensé. Mais avec quels objectifs de rendement. Combien d’entreprises se sont-elles senties concernées par cette cause ? Combien ont tenté de recenser avec tact leurs salariés illettrés ? Selon une étude de l’INSEE récemment réalisée, 7% de la population française âgée de 18 à 65 ans ( et ayant été scolarisée en France ) est hélas illettrée. Cela veut dire, concrètement que plus de 3,1 millions de personnes sont dans cette délicate situation. Evidemment comme toute forme d’irrigation du déclassement voire de l’exclusion sociale, ce phénomène choisit ses proies. Ainsi, 53% des illettrés sont âgés de plus de 45 ans et cela concerne un peu plus de 10% des demandeurs d’emploi.

En 2004, 9% de la population était touchée, la France pourrait se contenter de ce léger mieux ( passage de 9 à 7% ) mais est-ce viable ? Est-ce pertinent en ces temps où les budgets d’aide sociale ne sont pas extensibles à l’infini ? De surcroît, notre expérience de l’action publique nous enseigne que ce chiffrage est certainement à manier avec précaution. L’illettrisme est vécu comme un phénomène honteux et comme une cause de profonde altération de l’employabilité : ce n’est donc pas un fait que l’on révèle aisément même à un médecin du travail ou à un ami. Nous tablons donc sur une sous-estimation. De surcroît , nous contestons le bornage de l’étude : on peut être illettré à 15 ans comme à 70 ans. Pourquoi priver le jeune d’une détection précoce digne de celle que l’obésité requiert pour passer à l’action ? Pourquoi priver le senior, avant le quatrième âge, de pouvoir mener une vie quasi-normale. Les concepteurs de packaging alimentaire savent intégrer ce phénomène car certains d’entre nous n’achètent pas des petits pois, ils achètent ce qu’ils reconnaissent sur la boite ou dans le bocal de conserves en verre comme le font certains anciens à la campagne. C’est une vie aux contours pathétiques que l’action publique ne sait pas traiter contrairement aux multiples structures associatives diffuses sur le territoire et dotées d’humilité face à ce mur des Lettres aussi imposant que le mur de la Paix du Champ de Mars à Paris. Enfin, il faut garder à l’esprit que l’illettrisme ne conjugue pas la notion de plafond de verre traditionnellement évoquée au sujet des asymptotes de carrières des femmes. En effet, il touche nettement plus les hommes ( 60% ) que les femmes ( 40% ). La Grande cause nationale n’est pas un échec mais ne sera pas une réussite car la crise renforce les égoïsmes et que les Pouvoirs publics n’ont pas exploité certaines pistes innovantes. Le 27 mars 2013 était publié un rapport sur le projet de loi sur la sécurisation de l’emploi. Il peut y être observé que 2,2 millions d’actifs ne sont pas en mesure de suivre un stage de qualification faute de prérequis ( source AFPA ). Voilà pourquoi notre texte est un cri et non une tribune libre : l’Etat, dans sa lutte contre l’illettrisme et l’innumérisme, commet des erreurs d’appréciation quantifiée d’où des erreurs de méthodes ou d’étiologie de ces phénomènes.

De plus, l’illettrisme est une question qui n’est jamais abordée de manière constitutionnelle et sur le plan des libertés publiques. Pourtant ne pas savoir lire un billet de train et bien d’autres choses du même acabit, c’est bien une atteinte à la liberté d’aller et de venir. Elle n’est pas policière cette atteinte, elle est sournoisement culturelle. Selon nous, près de 5 millions de personnes ont en France le droit de comprendre autre chose que des pictogrammes ou des reconnaissances graphiques ou encore des codes couleurs. L’illettré est sage et ne passe pas, en vélo, au feu rouge mais il ne sait son chemin que par des méthodes dignes d’un chasseur égaré dans une forêt. William Blake a écrit :  » Dans chaque cri d’effroi d’un enfant, j’entends les chaînes forgées par l’esprit « . Ici, un adolescent qui sait ou qui ressent qu’il ne saura pas lire doit entrer dans une violence intérieure que la République, notre République, a le devoir de canaliser voire de réduire à portion congrue. Face à ces cris intérieurs des populations concernées, il y a de quoi être lassé de certains discours convenus : il faut faire et se taire au lieu de parler et d’effleurer la question. A meilleure preuve, nul ne sait identifier le taux national d’illettrisme, toutes populations confondues. Or les travailleurs ou résidents étrangers ne sont pas condamnés au ghetto loin des lettres ? Notre société est de plus en plus complexe et nous pensons que l’illettrisme est une variable dynamique haussière. D’où notre cri qui se heurte à l’autosatisfaction d’une poignée d’élus. Non, la partie n’est pas en train d’être gagnée. C’est une illusion, une erreur de parallaxe bien davantage qu’une once de vérité établie et corroborée.

L’illettrisme cumulé à l’absence de maîtrise de l’outil informatique forment un couple qui est un vecteur puissant et avide d’exclusion sociale, de marginalisation catégorielle durable. Il nous semble que les gens qui aiment les Lettres, les gens de lettres et bien d’autres responsables devraient s’atteler vigoureusement à ce défi.

Prenons deux éléments factuels volontairement anciens. Chacun a en mémoire le titre de Libération lors de la mort, suite à un accident de moto, de Coluche :  » Put… de camion ! « . Mais le passé enseigne toujours d’autres éléments. Le 28 septembre 1973, près de Riom, une superbe Rolls-Royce s’encastrait, elle aussi, dans un camion. Le conducteur devait décéder rapidement. Il s’appelait Fernand Raynaud. Ses amis ont raconté après que depuis des jours, il leur répétait – à valeur de blague – la phrase exacte suivante ( citée dans plusieurs livres de mémoires ) :  » Elle est braque cette voiture. Il y a un voyant brakes qui reste tout le temps allumé « . Effectivement l’expertise démontra qu’une défaillance des freins de la Rolls fût à l’origine de la fin tragique de ce grand artiste. Pour six petites lettres écrites en anglais qu’il ne parlait pas, pour un voyant placé sur un tableau de bord de bois précieux, un homme est mort. Ne pas comprendre les lettres peut donc être parfois histoire de vie ou de mort.

Deuxième élément, lorsque les usines Talbot à Poissy ont dû être restructurées au milieu des années 1970, il a été découvert de forts taux d’illettrisme à rapprocher du fait que certains salariés avaient des décennies d’ancienneté. Est-ce cela la dignité de l’homme au travail ? Des hommes de l’époque comme Joseph Fontanet, José Bidegain ou Michel Durafour ne le pensaient pas. Ce qui importe, c’est de se représenter un chemin pour l’avenir. Or notre conviction, qui nourrit notre engagement, est que l’analyse d’Alvin Toffler est dotée de bon sens et de probabilité élevée de réalisation :  » L’illettré du futur ne sera pas celui qui ne sait pas lire. Ce sera celui qui ne sait pas comment apprendre « . Voilà un vrai défi pour une réflexion collective des Pouvoirs publics. Voilà un préalable que la Grande cause 2013 a trop sorti de son spectre de questionnement !

Loin de vouloir engager la moindre polémique, nous affirmons qu’il reste quelques mois de cette année 2013 pour relancer la lutte contre ce défi lancé au visage de notre République. Défi d’autant plus délicat à relever que nous savons tous fort bien qu’il recoupe assez largement la question complexe de la diversité.

Ami du Sénégal, nul ne vous reproche de n’avoir l’écriture de Senghor ou la capacité de le lire. Ami de l’autre rive, nul ne vous reproche de n’avoir la verve de Tahar Ben Jelloun. De la même façon qu’Erik Orsenna a su écrire un plaidoyer au regard de la rareté croissante de l’eau, nous sommes plusieurs à interpeller les bonnes volontés pour accroître le nombre de lettrés qui ont une vie en France, patrie des lettres à plus d’un titre.

Quoi de plus beau qu’un jeune enfin capable de lire un plan de métro avant de parcourir, peut-être un peu plus tard, des lignes de Rimbaud ?  Quoi de plus noble que la tache actuelle des personnes qui sur notre sol refusent que les derniers arrivés soient forcément les plus éloignés de la table du festin des lettrés, de la table d’orientation qui permet de détecter les sillons de la connaissance ?   » Savoir lire, c’est allumer une lampe dans l’esprit, relâcher l’âme de sa prison, ouvrir une porte sur l’univers « . ( Pearl Buck,  » Pavillon de femmes  » ).

La crise économique et sociale est en passe de devenir une impitoyable course d’endurance : de 2008 à 2014 ? Au sein du corps social, certains décrochent de l’univers du travail ou de l’univers vital de la dignité matérielle. Dans ce contexte se trouve remis en pleine actualité un poème de Jacques Prévert :  » Il est terrible / Le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain / Il est terrible de bruit / Quand il remue deans la mémoire de l’homme qui a faim / Elle est terrible aussi dans la tête de l’homme / La tête de l’homme qui a faim.  » Oui, il est terrible le bruit de l’appel aux lettres pour un homme ou une femme qui en est isolé. Un homme ou une femme qui vit près de nous, là tout à côté, et qui est fondé à hurler :  » La République nous doit des Lettres ! « . Ce n’est pas un slogan, c’est un bruit social à peine audible car non coalisé mais c’est aussi une vague potentiellement dévastatrice si nous persistons à ne pas comprendre cette demande timide et somptueuse de besoin de liberté. Illettrisme et libertés publiques sont un tandem indissociable et trop méconnu. Ne pas le traiter aussi sous cet angle, c’est faire germer la violence sociétale de demain.

* Yves la Rouvière est le pseudonyme emprunté par le dirigeant d’une PME. Diplômé de Sciences politiques, il est désormais écrivain et romancier.

Pour citer l’étude :

Yves la Rouvière, « Oui, la République doit lutter contre l’illétrisme ! », in : www.cultures-et-croyances, Rubrique Littérature & Philosophie,  juillet 2013.

One Response to ETUDE – Oui, la République doit lutter contre l’illettrisme !

  1. Provini Thomas 8 juillet 2013 at 10 h 19 min

    Très bonne étude sur l’illettrisme , dommage que ceux qui savent lire et écrire se cultivent moins qu’ils ne le devraient .

    Répondre

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