ETUDE – Portugal : entre crise politique et crise économique

*Etude rédigée par Sylvain Fontan

Suite à des tensions politiques apparues début juillet, Le Portugal a dû faire face à une vague de défiance sur les marchés financiers. Dans la foulée, les bourses européennes ont chuté faisant ainsi craindre un regain de tension. Si la tension semble être redescendue depuis, la situation n’est pas pour autant résolue, ce qui souligne que la crise dans la zone euro n’est pas terminée.

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Tensions de Juillet 2013

La démission de deux ministres importants est à l’origine de la crise politique de juillet. La première démission a été celle du ministre des finances. Il défendait une politique de rigueur et il bénéficiait d’une grande crédibilité auprès de la Troïka (FMI, BCE, UE). L’autre démission a été celle du ministre des affaires étrangères. Toutefois, sa démission a été refusée par le premier ministre portugais car elle aurait acté la défection politique d’un parti de la coalition gouvernementale, ce qui aurait entraîné de forts doutes sur la pérennité du gouvernement en place. La succession rapprochée de ces remises de démissions a ébranlé la fragile stabilité politique dont jouissait le Portugal.

Les tensions politiques ont entraîné une hausse des taux sur la dette souveraine. Suite à ces évènements, le taux de la dette souveraine à 10 ans a bondi de 1,5% pour l’amener à 8%. Le taux de la dette souveraine correspond au taux auquel le Portugal peut se refinancer auprès des marchés financiers. Or, il est communément admis qu’à partir d’un seuil de 7%, les taux deviennent insoutenables pour une économie. La hausse des taux s’explique par le fait que les marchés ont craint que la crise politique ne compromette le programme d’assistance financière qui prévoit une aide de 78 milliards d’euros de la part de la Troïka jusqu’à mi-2014 (juin). L’objectif initial de ce plan d’aide est de soutenir l’économie portugaise pour qu’elle puisse se financer seule sur les marchés à partir de cette date. La possibilité que l’Etat portugais ne puisse pas tenir ses engagements de ramener comme prévu son déficit public à 5,5% du PIB en 2013, à 4% en 2014 et 3% en 2015 a engendré un mouvement de défiance de la part des investisseurs internationaux qui détestent plus que tout l’instabilité politique.

Les tensions sur la dette portugaise se sont transmises aux différentes bourses européennes. Le Portugal n’avait pas connu un taux de refinancement de sa dette aussi élevé depuis fin 2012. La hausse des taux traduit le fait que les investisseurs se sont détournés de la dette portugaise. Ce mouvement de défiance à immédiatement engendré une chute des bourses européennes. Ainsi, la bourse la plus impactée a été la portugaise qui a chuté de -6%, mais les différentes bourses européennes ont également pâti de ce mouvement : Espagne (-3,2%), Allemagne (-2,1%), France (-1,9%), Italie (-1,7%), Royaume-Uni (-1,6%). La chute des bourses a traduit l’inquiétude des marchés de voir ressurgir un nouvel épisode de la crise de la zone euro suite à l’éventuelle impossibilité pour le gouvernement portugais de mener à bien le programme d’ajustement budgétaire défini par la Troïka en échange de l’aide financière. Dès lors, les marchés n’ont pas seulement fuient la dette portugaise, mais également la dette espagnole et italienne, jugées moins sûres relativement que la dette allemande et française qui ont bénéficié de cet épisode pour connaître un léger reflux de leur taux de dette souveraine.

Situation économique très délicate

Le Portugal fait face à  une situation économique très inquiétante. Les origines de la mauvaise situation économique portugaise sont préexistantes à la crise de la dette souveraine, mais cette dernière a révélé les fragilités de son économie. En effet, en plus d’une dette proche de 125% du PIB, le Portugal doit composer avec une industrie manufacturière limitée qui est spécialisée sur des secteurs à faible valeur ajoutée dans lesquels la concurrence internationale est très rude. Dès lors, son manque de compétitivité et d’innovation ne lui a pas permis de faire face à la dégradation de la conjoncture internationale et le pays connait en 2013 sa troisième année de récession économique (dépression). Malgré un rebond de la croissance du PIB à +1,1% au deuxième trimestre 2013, la reprise n’est pas assurée.

Les améliorations récentes sont encore insuffisantes pour garantir un fort rebond à court terme. Malgré un léger recul du chômage au deuxième trimestre 2013, le taux de chômage s’élève toujours à 16,4% de la population active (en âge de travailler). Afin de regagner des parts de marché à l’international et d’améliorer sa compétitivité, le Portugal s’est lancé dans une politique de « dévaluation interne » (diminution du coût du travail). Le pays n’a pas pu réaliser une dévaluation à proprement dit (faire perdre volontairement de la valeur à sa monnaie pour notamment stimuler les exportations) car il n’a plus la maîtrise de sa politique monétaire depuis son entrée dans l’UEM (Union Economique et Monétaire), autrement dit la Zone Euro. Les résultats de cette politique commencent à porter leurs fruits et la part des exportations dans le PIB augmente (de 30% en 2009 à 40% en 2012). Toutefois, la contraction du pouvoir d’achat (-4,2 au premier trimestre 2013) suite à la baisse des salaires, la hausse des impôts et la diminution des revenus indirects (dépenses sociales…) fait que parallèlement la consommation s’est contractée. Conscient de ce problème, le gouvernement va diminuer l’Impôt sur les Société (IS) afin de relancer l’activité économique et l’investissement. Ainsi, l’IS devrait passer de 31,5% à 29,5% dès 2014, puis s’établir vers 18% dès 2015. Ainsi, les perspectives de croissance économique restent encore négatives pour 2013 (-2%) mais devraient s’améliorer à partir de 2014 (+0,7%) et 2015 (+1,5%).

Des doutes qui subsistent

Le Portugal n’a pas suffisamment profité des années d’avant crise. En effet, alors que des pays tels que l’Irlande, l’Espagne ou encore la Grèce ont sensiblement amélioré leurs niveaux de vie avant 2008, le PIB par habitant du Portugal a beaucoup moins progressé. Dès lors, le PIB par habitant du Portugal est de 15’000 euros (un des plus faibles de la Zone Euro), contre 18’000 euros en Grèce et 35’000 euros en Irlande. A titre de comparaison, le PIB par habitant en France s’élève à 32’000 euros. Aussi, les marges de manœuvre de l’Etat et des ménages se sont révélées trop faibles pour faire face à une cure d’austérité. Par conséquent, le PIB portugais actuel est aussi élevé qu’en 2000 et il est très éloigné de sa tendance d’avant crise (voir graphique ci-dessus). Le retard accumulé est maintenant très important.

La dette portugaise pourrait vite devenir hors de contrôle. Il convient de rappeler une règle simple mais souvent inconnue, à savoir que sans « l’aide » massive de l’inflation, une dette publique ne peut être mécaniquement résorbée qu’à partir du moment où le taux de croissance du PIB est supérieur au taux de la charge de la dette (poids du remboursement des intérêts de la dette dans le PIB). Compte tenu du fait que la charge de la dette portugaise s’élève à 4,5% du PIB, il faudrait une croissance économique du même niveau pour sortir de la spirale de la bulle de la dette. Or, la croissance en 2013 devrait être de -2% et l’inflation de 1%. Dès lors, le PIB devrait diminuer en valeur (en prenant en compte l’inflation) de -1%, autrement dit un niveau encore très éloigné des 4,5% nécessaires.

La crise portugaise semble contenue mais pourrait se réveiller et devenir contagieuse. Au regard de la situation globale du pays, il est évident que l’accalmie actuelle n’est pas pérenne. En effet, les fondamentaux économiques ne sont pas suffisamment robustes pour le moment pour enclencher une reprise économique marquée, la croissance économique est insuffisante pour faire face à une dette insoutenable, les taux de la dette souveraine sont encore à des niveaux élevés (environ 6,5%) et les réformes structurelles que le pays est en train de mettre en place ne pourront apporter tous leurs bénéfices qu’à plus long terme. Dès lors, l’aide financière de la Troïka est encore indispensable et rien ne vient accréditer l’idée que le Portugal atteindra ses objectifs en termes de finances publiques. Ainsi, le Portugal fait toujours partie des pays qu’il convient de regarder avec attention car il pourrait enclencher une nouvelle phase de la crise des dettes souveraines en entraînant un effet de contagion.

*Cette étude correspond au Bulletin Economique proposé par le site internet www.leconomiste.eu spécialisé dans l’analyse économique. Nous remercions tout particulièrement L’Economiste de faire confiance à Cultures & Croyances et de permettre aux lecteurs de lire des analyses d’une qualité toute particulière.

Pour citer l’étude :

Sylvain Fontan, “Portugal : entre crise politique et crise économique”, in : www.cultures-et-croyances.com via «leconomiste.eu», Rubrique Macroéconomie, octobre 2013.

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