ETUDE – Une « vision » du chamanisme

*Etude rédigée, sous forme de témoignage, par le Professeur Yves Kodratoff

Il n’y a pas un mais des chamanismes et je vais vous en présenter une version qui est ‘mienne’ en un sens mais je la ressens plutôt comme inspirée de celle des chamans sibériens d’avant l’URSS. Comment puis-je affirmer cela ? Pour l’expliquer, il va me falloir retracer succinctement mon parcours chamanique.

Pourquoi ai-je été attiré par le chamanisme ?

Je suis un scientifique qui a passé 45 ans de sa vie comme chercheur au CNRS. L’habitude de la recherche, au lieu de scléroser ma façon de penser, m’a plutôt incité à ne pas craindre les attitudes non conventionnelles, tout en les analysant sévèrement.

yves_webDès le début des années 70, j’ai rejoint ceux qui se lançaient dans l’écologie et les médecines alternatives et très tôt, les faits m’ont montré que l’attitude des scientifiques à l’époque, c’est-à-dire leur soutien majoritaire au système de pensée existant, était précisément opposé à ce que nous apprend la Science. J’ai alors fait diverses autres expériences hors de la science officielle mais qui ne m’ont pas vraiment convaincu. Cependant, lorsque quand j’ai découvert le shiatsu, puis le chamanisme, puis les runes et la mythologie germanique du Nord, je n’ai pas hésité à fouiller en dehors de la rationalité scientifique pour explorer ces domaines d’un monde moins visible et plus sensible mais qui a sa logique propre.

J’ai bien entendu mené cette exploration en vivant d’autres expériences, à la limite, et même au delà, de la rationalité, sans prendre aucune drogue, ce qui me distingue sans doute des chamans à la mode. Mais ma formation scientifique m’a conduit à leur associer une recherche obstinée des textes contenant les sources originales rapportant les traces que l’on a conservées des mythes associés aux runes et aux mythologies. Au lieu de m’appuyer exclusivement sur mon vécu personnel, j’ai cherché à le comparer au vécu probable des créateurs des mythes qui m’inspirent.

Mon parcours chamanique

Il a commencé aux Etats-Unis, il y a une trentaine d’années, avec la « Foundation for Shamanic Studies » (Fondation pour les Études Chamaniques) de Michael Harner. Il s’agit Une vision du chamanisme, par Yves Kodratoff d’un chamanisme très inspiré des indiens Hopi de Californie. J’ai suivi les divers stages de formation de cette Société jusqu’au dernier, appelé l’apprentissage de la « méthode Harner ».

tambour_retouchJ’ai alors continué à pratiquer librement, en particulier en organisant des ‘cercles chamaniques’ mensuels à Paris pendant 3 ans. J’ai aussi souvent pratiqué au sein d’un groupe chamanique en Autriche. Tout ceci m’a évidemment influencé et m’a apporté un certain nombre de bases sur lesquelles j’ai progressivement construit ma propre approche au chamanisme. Un exemple un peu superficiel de cette influence, mais qui a beaucoup marqué l’esprit de ceux qui ont fait du chamanisme avec moi, est celui du chant « hé ho » que nous chantons à chaque séance et que j’ai connu par une cassette vendue par la Fondation.

Cependant, deux rencontres d’assez courte durée ont compté encore plus que les autres. Je n’ai passé que quelques jours avec Sandra Ingerman (une représentante de la Fondation qui donne de temps en temps des cours en France) mais sa ‘douce assurance’ m’a fait une impression très forte et je l’ai absorbée pour l’intégrer dans ma pratique. Je n’ai passé que quelques heures avec deux chamans sibériens à pratiquer avec eux sans pouvoir communiquer verbalement, mais leur ‘stabilité violente’ est venue rencontrer la forme de fureur odinique propre à la mystique des vieilles civilisations du Nord qui jouent un rôle si important dans ma vie. Ceci montre bien que ce chamanisme est loin, très loin, d’une pratique de type spiritualité occidentale verbally: il comporte des chants, des danses, une libre expression des émotions, quelques fois des cris qui l’éloignent même d’un comportement social acceptable.

C’est à cette époque, il y a un peu plus de quinze ans, que j’ai rencontré les runes et la littérature nordique. J’ai alors débuté en parallèle l’étude de deux mythologies, celle des peuples du Nord et celle des sibériens.

La mythologie nordique fait souvent référence, toujours de façon succincte quant aux détails opératoires, à une pratique de type chamanique, appelée le seiðr. Ma passion pour cette mythologie et la religion qui y est associée s’est donc très bien accommodée de mon étude du chamanisme sibérien. C’est ainsi que j’ai doucement amassé à peu près toute la documentation ethnologique existant sur les chamanismes sibériens, surtout en anglais et en allemand, et en particulier celui des paléo-sibériens du nord de la Sibérie et du Kamtchatka, alors que le plus connu est celui des néo-sibériens, qui ont été influencés par la civilisation mongole et donc par le Bouddhisme. Toutes ces lectures m’ont imprégné jusqu’à ce que je vive moi-même certaines des expériences qu’elles rapportent. J’aime aussi intégrer à ma pratique des témoignages des ethnologues officiels, comme par exemple le chant du ‘bouleau aux feuilles d’or’, rapporté par Chernestov.

Les paléo sibériens sont les habitants du Kamchatka, les Kamchadales, et les Chuckchee sibériens. Le territoire de ces derniers comprenait la partie de la Sibérie au nord du Kamchatka, jusqu’au territoire des Inuits sibériens.

 

Visualisation, ‘vision’ et hallucination

Pour faire comprendre la façon de pratiquer des chamans sibériens, je commence généralement par préciser longuement la différence entre visualisation, ‘vision’ et hallucination. Ce ne sont que des mots, mais ce qu’on met derrière ces mots est capital dans la pratique chamanique.

Précisons d’abord la différence entre ce que j’appelle une ‘vision’ et une visualisation. Pour faire court, une visualisation est une impression, toujours visuelle, que vous avez vous- mêmes fabriquée, une sorte d’auto suggestion par laquelle vous provoquez des images qui apparaissent dans votre cerveau. Une ‘vision’ est une impression, souvent visuelle, qui vous tombe dessus sans que vous l’ayez provoquée. La ‘vision’ vous arrive toujours comme une surprise, elle met en jeu tout le corps et non pas seulement le cerveau, et elle peut être relative à un autre sens que le visuel. Elle peut être tactile, odorante ou gustative et elle est très souvent réduite à une simple impression, un sentiment ressenti, comme le bien-être, l’inquiétude, la lourdeur etc. Le problème du débutant est surtout de faire la différence entre une ‘vision’ et une visualisation parce que nous vivons dans un monde qui pratique couramment la dernière, et qui est un peu effrayé par la première. Presque toujours, le début des méditations dirigées que j’ai vécues dans le passé ou que l’on m’a rapportées est une demande du type « imaginez un endroit, transportez-vous dans cet endroit etc. » C’est un exemple exact de ce que je viens de définir comme une visualisation. Cette façon de faire a l’avantage d’être facile à enseigner et d’être efficace pour toutes les techniques utilisant essentiellement l’intellect, mais elle a le défaut de conduire les gens à prendre leurs visualisations pour des ‘visions’. La Fondation ne recommande pas particulièrement la visualisation, mais ne donne pas d’instructions précises sur ce sujet si bien que, tout naturellement, la plupart des personnes formées par cette Fondation travaillent avec la visualisation. Personnellement, j’ai évité ce piège grâce à l’enseignement de mon maître de Shiatsu, Sasaki sensei, qui nous tarabustait sans cesse pour nous forcer à « descendre dans notre hara ». C’est pourquoi aujourd’hui j’essaie ‘d’interdire’ aux débutants de visualiser. Non pas parce que c’est ‘mal’, mais parce que c’est opposé au chamanisme primitif que j’essaie de pratiquer. Cela bloque très souvent les débutants et c’est un travail véritablement très long pour eux que de devenir attentif à un ressenti corporel qui laisse place à la ‘vision’. C’est pourtant par cette attention que l’on apprend à reconnaître une ‘vision’ stable, comme le sont les premières ‘visions’ douces (et totalement non visuelles) que l’on obtient quand on est capable de ‘descendre’ dans son ventre et de mettre de côté la pensée incessante et fébrile du cerveau. Le chamanisme apprend à tracer une limite claire entre visualisations et ‘visions’.

Enfin,  l’hallucination  psychotique est  très  semblable à la ‘vision’ mais  l’halluciné refuse  d’accepter  que  son  hallucination  (qu’il  appelle  justement  une  ‘vision’)  lui  est strictement personnelle et que personne ne doit partager son hallucination. Autrement dit, le ‘visionnaire’ est conscient de ce que sa ‘vision’ est une expérience d’une nature différente de la vie ‘ordinaire’ alors que l’halluciné n’en est pas conscient. Il y a évidemment un continuum entre ‘vision’ et hallucination et le chamanisme apprend à contrôler les ‘visions’ afin qu’elles ne deviennent pas des hallucinations. Il est certain que les personnes ayant naturellement tendance à la psychopathie risquent d’être incapables d’acquérir ce contrôle.

SuibGuides

Représentation sibérienne des guides qui conduisent les âmes au pays des morts.
Explication fournie par un chaman : «L’âme va jusqu’à la mer sur le dos du canard, vers la mer froide ».
1.    le canard, 2. le mort, 3. un oreiller sous la tête du mort, 4. une hutte
D’après V. N. Chernestov, in Studies in Siberian Shamanism

En quoi consiste le travail chamanique ?

 Le travail chamanique, qu’il s’agisse d’une formation ou bien d’un rôle social (en tant que chaman !) est toujours explicitement relié à la mort. Dans la mesure où notre société, étrangement, se spécialise dans l’oubli de la mort, on comprend l’hostilité qu’il attire et la fascination qu’il peut exercer de nos jours. La formation chamanique, au travers de tous les détours de son parcours, est destinée à amener l’apprenti/e à connaître sa propre mort. C’est évidemment  une  condition  d’acquisition  de  toute  connaissance  initiatique  permettant d’accéder à d’autres états de conscience. Mais les buts immédiats de ce travail sont, presque accessoirement, qu’il/elle soit capable de gérer au mieux la mort des membres de son clan et qu’il/elle puisse accueillir la mort sans peur quand ce sera son heure.

Il m’est impossible d’expliquer verbalement ce que cachent ces dernières phrases, tout comme il est impossible, selon la plaisanterie, d’expliquer à un esquimau le goût d’une orange. C’est pourquoi je dois me contenter de décrire quelques-unes des propriétés chamaniques caractéristiques qui, sans être réellement communes, sont assez répandues pour pouvoir être comprises : la sortie hors de son corps et le contact avec des entités ‘supérieures’ que les chamans appellent les Esprits, y compris les fameux animaux-esprits qui occupent tant de place dans les listes de discussion sur le chamanisme. C’est ainsi que je pourrai ensuite évoquer au mieux ce qu’était et peut encore être la fonction sociale du chamanisme, la différence entre la façon de travailler des chamans et des chamanes (les ‘femmes-shamans’) et le rôle du masculin/féminin dans la pratique chamanique. Enfin, je pourrai revenir sur le sujet central au chamanisme : la mort.

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Goya et Manet, deux visions de la mort

La sortie hors du corps

 La majorité des gens croit que ce phénomène est une invention, une simple imagination un peu folle. Il existe cependant aussi quelques personnes, beaucoup plus rares, qui quittent leur corps avec une trop grande facilité. Ou bien elles savent dissimuler leur capacité et elles ont une vie difficile mais à peu près normale, ou bien elles en sont incapables et on les considère comme des malades mentaux psychotiques. Avant de décrire ce qu’est la sortie chamanique du corps, voici quelques exemples de sorties du corps ordinaires.

Il en existe de non traumatiques qui ressemblent beaucoup à une sorte de chamanisme naturel. Par exemple, chaque nuit, lorsque nous rêvons, nous sortons naturellement de notre corps. Qui ne s’est pas déjà réveillé brutalement en sursaut ? Il s’agit là d’un retour brusque dans notre enveloppe charnelle, quittée momentanément pour aller puiser dans nos ‘visions’ nocturnes. Qui n’a pas aussi déjà eu l’impression d’être étranger à son corps, jusqu’à en oublier l’existence, de regarder les nuages et soudainement de voir le monde depuis leur altitude, ou encore de communiquer si intensément avec certaines personnes qu’on a l’impression d’être en eux ? Cherchez donc dans votre passé pour vous assurer que vous n’avez  jamais  ressenti  l’étrange  impression  d’être  étranger  à  vous-mêmes,  tout  comme lorsque vous avez bu un peu trop d’alcool, mais ceci sans en avoir pris. Vous avez peut-être rejeté cette impression une fois, plusieurs fois, et bien sûr, elle ne s’est plus jamais reproduite.

Cependant,  l’immense  majorité  des  sorties  du  corps  ordinaires  sont  de  nature traumatique. Que violence vous soit infligée par accident, par autrui,  ou que vous vous l’infligiez à vous-même par l’intermédiaire de drogues, votre seule défense est de tenter de ne pas sentir la brutalité que vous êtes en train de subir. Les fonctions vitales ne sont plus à l’aise dans ce corps maltraité et ont tendance à le quitter autant que faire se peut. Elles se distancient de ce qui est en train de lui arriver comme pour être étrangères à la violence qu’il subit (1). Ceci est évidemment encore plus courant lorsque la personne maltraitée est encore dans l’enfance.

Tout cela mériterait évidemment de longs développements, mais je n’en parle ici que pour montrer que la sortie chamanique du corps, celle qui nous intéresse ici, n’est pas si surprenante que cela (2). Ce qui est surprenant, c’est qu’on puisse apprendre à la réaliser sans subir de dommages et à réintégrer son corps avec la « douce assurance » qu’enseigne Sandra.

D’après ce que j’ai expliqué au début, nous pouvons comprendre que la sortie chamanique n’est ni une visualisation, ni une hallucination mais une ‘vision’. C’est une impression très douce, un chuchotement du corps par rapport auquel une visualisation a la force d’un hurlement. Donc, pour apprendre cette forme de ‘vision’, la toute première chose est de ne pas se visualiser hors de son corps, mais plutôt de ressentir comment la conscience peut se déplacer dans le corps, comment il est possible de ressentir notre propre présence dans les diverses parties de notre corps. L’exercice de base pour apprendre à sortir de son corps se pratique à plusieurs. Ceux qui ont pratiqué avec moi savent que nous formons une ronde en nous tenant par les mains et que je conseille aux participants d’essayer de n’avoir conscience que de leurs mains, puis des mains qu’ils tiennent. Ceci est un des nombreux exercices qu’on peut exécuter pour apprendre à sortir de son corps en vue du chamanisme. Il est évident que le débutant ne sait pas trop s’il a réussi ou non à sortir de son corps. Pratiquer avec d’autres personnes plus familières avec cette sensation aide beaucoup à trouver les bonnes sensations qui correspondent exactement à une sortie du corps. Enfin, la sortie chamanique n’est pas indépendante de la place par laquelle la sortie a lieu. Sortir par son ventre, sa poitrine, sa tête ou son corps tout entier appartiennent à différentes sortes de chamanisme.

Le contact avec les Esprits, leur ‘parler’

« On voit bien que vous n’avez jamais parlé à un Esprit. Jamais vous ne pouvez tirer d’eux un renseignement clair. Ils parlent à tort et à travers. Ces fantômes paraissent douter de leur existence plus que nous ne faisons nous- mêmes. » Franz Kafka, fragment intitulé « Un jour que j’étais malheureux. » d’après Ed. Pléiade p. 133

Là  encore,  vous  pouvez  douter  de  la  santé  mentale  de  personnes  qui  ‘parlent  aux Esprits’ et il me sera plus difficile de donner des exemples ordinaires de ce comportement. La raison de cette difficulté est, elle, facile à expliquer : on ne peut entrer en contact avec les Esprits qu’en sortant de son corps. Comme la majorité des sorties ordinaires du corps se font dans la souffrance, la personne maltraitée a autre chose à faire que de s’occuper des Esprits. D’autre part, les sorties non contrôlées s’apparentent en effet à une maladie mentale. La différence entre une sortie maladive et une sortie chamanique s’explique simplement. Comme pour la différence ‘vision’/hallucination, le malade n‘arrive pas à se rendre compte que ses sensations sont purement personnelles et il cherche désespérément à convaincre les autres de l’urgence à ce qu’ils ressentent la même chose qu’eux. Inversement, les chamans savent bien que leurs ‘visions’ leurs sont personnelles et que même un autre chaman ne doit pas nécessairement  avoir  les  mêmes.  Enfin  et  surtout,  leur  comportement  social  reste  en cohérence avec la société dans laquelle ils vivent, avec des différences importantes mais cachées. Dans notre société, chacun rêve d’être différent des autres, et les chamans sont donc tout à fait ‘normaux’ en ce sens.

Il existe un pays où il existe une forte minorité qui ne sourit pas moqueusement quand on parle de rencontrer des Esprits, c’est l’Islande. Les islandais connaissent deux formes principales d’Esprits des roches, ceux amicaux qu’ils appellent des ‘elfes’ et ceux, dangereux, qu’ils appellent des ‘trolls’. Les dépliants touristiques eux-mêmes signalent les lieux habités par des elfes à Reykjavik et le tracé de certaines routes a été modifié, à leur demande (celle des elfes !), pour ne pas les déranger.

Contrairement à ce qu’on voit couramment faire dans diverses traditions, les chamans ne devraient pas appeler les Esprits de façon directe. Ils sentent si les Esprits n’ont pas fui l’endroit  où  ils  se  trouvent  et  tentent  d’entrer  en  communication  avec  eux.  Les  Esprits décident de répondre ou de rester silencieux. Cette communication peut se faire en parlant un langage humain, mais elle est plutôt de la nature d’une ‘vision’, elle aussi. C’est le corps entier qui ressent et s’adresse aux Esprits. C’est pourquoi il est si important que cette communication ne se limite pas à la parole parlée. Les sons, les chants, les danses font partie intégrante de la communication avec les Esprits de façon à ce que tout le corps soit engagé. Le ridicule, souvent associé à ces comportements (sauf s’il s’agit de professionnels du chant ou de la danse), dénote que, entre notre ‘moi’ et la magie de notre environnement naturel, il existe une coupure profonde que notre société nous inculque dès notre enfance. Un sourd n’émettant que des sons gutturaux peut chanter les Esprits bien mieux qu’un chanteur d’opéra, un paralytique dans sa chaise peut danser les Esprits bien mieux qu’un danseur de ballets.

J’ai souvent vu des amis sensibles à la mystique de l’arbre prendre des arbres dans leurs bras et rester collés à eux dans une communication silencieuse. Je n’en ai jamais vu, sauf au cours de cérémonies chamaniques, chanter et danser un arbre. C’est justement un des rôles du chaman de chanter et danser les Esprits de la nature, y compris les arbres, les rochers, les rivières, le vent etc.

Les animaux-esprits (‘power animals’)

De très nombreuses personnes, qu’elles pratiquent ou non un chamanisme, se sentent mystérieusement attirées par un animal, et s’en servent tout naturellement pour se protéger des agressions extérieures ou pour trouver une force particulière qui leur semble nécessaire à un moment précis. Ce contact profond avec un animal constitue ce que j’ai déjà appelé une ‘vision’. Cette sensation, au moins au début, s’empare de votre corps entier mais, si vous avez l’habitude  de  visualiser,  cette  présence  risque  de  se  déplacer  de  votre  corps  vers  votre intellect. Et c’est comme cela qu’une sensation délicieusement vivante de votre jeunesse peut devenir, en une dizaine d’années, un banal souvenir. Au contraire, l’habitude de penser avec votre corps tout entier vous permettra d’éviter cette perte de sensibilité.

Si vous désirez vraiment pratiquer le chamanisme, mettons-nous d’abord d’accord sur le vocabulaire. La  Fondation,  et  presque  tous  les  anglophones,  appellent  ces  esprits  des « animaux de pouvoir » et j’avoue que cette façon de parler me dérange beaucoup. Si vous cherchez un ‘pouvoir’, laissez tomber le chamanisme. Dans la société néo-sibérienne, au moins, les chamans ont en effet un pouvoir temporel important, mais il est associé à une vie particulièrement difficile et dangereuse. Dans notre société, attendez-vous plutôt à soulever l’ironie que l’admiration.

J’entends aussi souvent qu’on les appelle des « animaux-totems » ce qui suppose une erreur d’appréciation. Un totem est en effet un Esprit, mais il est commun à un clan, il n’appartient jamais à une seule personne. Bon … si vous pensez faire un clan à vous tout seul, alors vous pouvez avoir un ‘totem’.

C’est pourquoi je n’ai rien trouvé de mieux que de les appeler des « animaux esprits ».

Si vous avez appris à avoir des ‘visions’ qui habitent votre corps tout entier, à sortir de votre corps, alors vous n’aurez aucun problème à ‘rencontrer’ des animaux esprits. Mais en pratique, on les rencontre avant d’être vraiment prêt pour eux, cela fait partie du travail de l’apprenti chaman. La consigne, hélas impérative, que je donne alors est opposée à celle des gens qui vous disent « Venez rencontrer vos animaux-(de pouvoir, -totem, etc.) ». C’est l’inverse que je propose de faire : « Mettez-vous dans un état tel que soyez capable de reconnaître une ‘vision’, et attendez que la ‘vision’ d’un animal ou de tout autre phénomène naturel, s’impose à vous ». En d’autres termes, vous n’allez pas chercher ‘vos’ (déjà ce possessif est de trop!) animaux esprits, ce sont eux qui vous cherchent ou non. D’un autre côté, comprenez aussi que vous n’êtes pas si important que cela pour eux et qu’ils risquent de vous solliciter avec discrétion. Si vous rejetez leurs timides avances, soyez sûrs qu’ils ne reviendront pas ! J’ai une assez grande expérience de personnes qui n’osent pas faire ce que les Esprits leur demandent, et qui ont ensuite besoin d’un long travail pour corriger cette erreur.

Le travail des chamans

Dans les sociétés anciennes, le rôle social du chaman est toujours très important, mais pas toujours si honoré qu’on peut le croire. Nous en reparlerons dans le prochain paragraphe. Ce que je veux souligner maintenant c’est que, dans la société actuelle, c’est tout juste si le rôle du chaman n’est pas celui d’un clown. Le succès de la formulation malheureuse de Mircea  Eliade,  qui  a  donné  pour  titre  à  son  livre :  «  Le  chamanisme  et  les  techniques archaïques de l’extase », fait croire que le chamanisme produit des états extatiques, ce qui est une absurdité … pour le chamanisme sibérien, bien entendu.

Les gens sont curieux, ils ont lu quelques bribes d’information sur le chamanisme et ils désirent « voir ce que c’est », comme ils disent. Quand ils le peuvent, ils assistent à une cérémonie chamanique en curieux et, par leur seule présence, ils dérangent ceux qui désirent faire un travail sérieux, si bien que la séance à laquelle ils assistent confirme leurs présomptions : le chamanisme c’est du bidon ! Cela m’est arrivé tant de fois, avec tant de personnes, qu’il ne m’est plus possible maintenant de pratiquer dans ces conditions un peu déshonorantes. Je suis donc obligé de n’accepter des participants que sous condition, bien que cet aspect ‘sélection’ ne soit pas très agréable, ni pour eux, ni pour moi.

Parlons donc du travail d’un chaman dans une société primitive. La mode américaine d’appeler les chamans des ‘medicine-men’ a favorisé la croyance en leur rôle de guérisseurs. Ce n’est pas faux, mais très insuffisant quand on pense aux clans sibériens.

Comme je vous l’ai déjà laissé entendre, leur rôle principal est de protéger le clan des âmes des morts qui restent coincées dans leur ancien environnement, que ce soit par refus de le quitter ou parce qu’elles semblent ne pas avoir réalisé ce qui leur est arrivé. Le chaman est chargé d’aider ces âmes perdues, errantes ou rebelles à rejoindre ce que nous appelons « le séjour des morts ». Cette expression recouvre une ‘vision’ que je suis incapable de vous faire partager.

Mais, dans la vie de tous les jours, le chaman est surtout un conteur, dépositaire de la mémoire du clan, qui est capable, dans les moments difficiles, d’adapter une situation heureusement vécue dans le passé pour résoudre un problème du présent. Il est aussi celui qui sait nourrir son clan dans le respect du gibier, tout en veillant soigneusement à ce que l’âme de l’animal ne puisse trouver l’endroit où séjourne le clan. Bien entendu, il connait les plantes qui guérissent et agit en effet comme un médecin du corps et de l’âme.

La magie qu’il utilise est toujours opérative, il agit pour le bien de son clan. Il existe dans la tradition nordique un exemple de magie oraculaire très célèbre car la saga qui le rapporte l’a décrit en grand détail. Comme le montre l’analyse serrée de Dillmann, la voyante n’a aucun des comportements classiques d’un chaman. Ceci confirme mon impression que le chamanisme oraculaire n’existe pas chez les sibériens (3), car je n’en ai rencontré aucune description rapportée par les premiers témoins, pourtant tous bien au courant de ce genre de pratique. La prévision d’un chaman sibérien a toujours le caractère soit d’une bénédiction soit d’une malédiction, elle est donc opérative. La prophétie est une autre technique de ‘vision’, étrangère au chamanisme sibérien.

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Le chaman et la chamane

Chez les néo-sibériens, le statut social du chaman est celui d’un membre dirigeant du clan. Il attire donc des candidats et plus souvent des hommes que des femmes. Néanmoins, il existe chez eux une différence fondamentale entre chamans dits noirs et chamans dits blancs qui n’a rien à voir avec ce que nous appelons la magie noire et la magie blanche. Les chamans blancs jouent une sorte de rôle consolateur, ils sont confidents des peines de chacun. Leur rôle est  donc  très  limité,  comparable  à  celui  des  psychothérapeutes  dans  notre  société.  Les chamans noirs sont ceux qui sont en contact avec les Esprits et qui ont donc charge des rôles que je viens de décrire dans le paragraphe précédent. Les hommes sont chamans des deux sortes.

Il y a un nombre beaucoup plus petit de chamanes mais il semble qu’elles soient toutes des chamanes noires. En d’autres termes, il n’y a pas de pseudo-chamanes comme il y a des pseudo-chamans. Elles remplissent sans problème le même rôle que les hommes. C’est seulement dans la chasse que leur rôle peut différer. Je n’ai rencontré aucune description précise d’un tel cas où le clan devait s’adapter à cette situation.

Chez les paléo sibériens, les prêtres sont toujours des hommes, et aucune femme n’est prêtre. Mais les chamanes ont une condition sociale radicalement différente des chamans.

D’un côté, les chamanes sont des femmes ‘libres’ nées dans le clan. D’un autre côté, les chamans sont des esclaves masculins, aussi utilisés comme esclaves sexuels par les hommes libres. Ce fait ethnologique rappelle la fameuse phrase de Snorri Sturluson, décrivant dans l’Ynglinga saga la pratique du seiðr nordique : « Le seiðr, quand il est exécuté à la perfection, est suivi d’une si grande disposition à l’ergi qu’on dit qu’il est honteux pour un homme de le pratiquer.  Cette  technique  était  enseignée  par  les  prêtresses ».  Et  le  mot  ergi  désigne précisément  ce  qui  arrivait  aux  esclaves  dont  je  viens  de  parler.  Ainsi,  chez  les  paléo sibériens, le chamanisme, comme chez les Nordiques le seiðr, étaient réservés à des hommes utilisés comme objets sexuels. Dans les deux cas, les hommes ainsi maltraités, malgré leur facilité à entrer dans d’autres états de conscience, étaient considérés comme des rebuts de l’humanité dont on peut dire au mieux qu’ils n’avaient aucun statut social.

Ainsi, on ne peut pas penser que le statut des chamans soit toujours celui d’un dirigeant, malgré le pouvoir dont ils disposent. Par contre, dans les sociétés où les chamans ont une forte reconnaissance sociale, alors le statut de la chamane est équivalent à celui d’un chaman. On a même pu repérer récemment (4) des tribus indiennes d’Amérique où la femme medicine-man ne change pas de statut sexuel : elle est mariée et a des enfants. Elle change cependant de genre social : elle est considérée comme un homme. Il est tout à fait possible que les ethnologues

‘vieux style’ qui ont étudié les sibériens entre le 18ème siècle et le début du 20ème aient été aveugles à ce phénomène du fait des préjugés en cours à leur époque. Un exemple amusant d’un tel comportement est qu’on ne nous a rien rapporté sur la liberté des femmes dans la société kamchadale ancienne. La seule indication que nous ayons est la plainte de Georg Steller, dans les années 1740 : il se plaignait de ce que les femmes qui acceptaient de lui recoudre ses vêtements réclamaient en retour des prestations sexuelles. Sauf ce témoignage quasi accidentel, l’image de la femme kamchadale dont nous disposons est celle d’une personne sans aucun trait marquant, et nous ne savons presque rien de leur façon de pratiquer le chamanisme.

Le féminin/masculin chez les chamans

Plutôt que l’aspect féministe des faits que je viens de vous rapporter, il est important pour moi ici d’insister sur l’importance accordée aux chamanes chez les paléo sibériens et les nordiques.

En fait, les ethnologues nous rapportent maintes histoires de chamans qui avalent des charbons ardents, et autres pitreries. La malédiction prononcée par un chaman et décrite en détail par Czaplicka est une exception. Mais quand, rarement, ils décrivent le comportement d’une chamane, ils rapportent presque systématiquement que c’était « une grande chamane ». Cette remarque m’a conduit à regarder d’un œil attentif le comportement des personnes avec qui j’ai pratiqué le chamanisme, selon leur sexe. Bien entendu, l’exemple de Sandra m’a fortement impressionné, mais j’ai aussi noté que, chez les débutants, les hommes sont pour ainsi dire bloqués dans leur corps et ont une peine incroyable à ressentir leurs ‘visions’. Sans vouloir en faire une théorie rigide, il me semble donc que les chamanes ont ‘plus de pouvoir’ que les chamans. En particulier, quand il s’agit de magie opérative, qui a donc un effet pratique autre que psychologique, je me sens souvent dépassé par des débutantes qui agissent pour ainsi dire à l’instinct, bien qu’elles aient encore besoin de longues années de travail pour réellement devenir des chamanes.

J’ai aussi remarqué dans les œuvres des ethnologues qu’ils insistent sur deux points quand ils décrivent ce qui est lié au sexe des chaman(e)s sibérien(ne)s. Le premier point est qu’ils ont remarqué des chamans portant les vêtements typiques de la  femme  et   que  souvent   des   chamans/chamanes   se  mettent   en   couple  avec  un/e homme/femme et vivent alors une vie maritale opposée à l’usage dans le clan.

Le  deuxième  point  est  qu’ils  croient  pouvoir  affirmer  que  ces  comportements inhabituels dans la société sibérienne ne sont absolument pas comparables à une acceptation en  soi-même de la composante du  sexe opposé.  Qu’un(e) chaman(e)  sibérien(ne) puisse comprendre et développer en eux la composante du sexe opposé leur paraît impossible. Mais comment valider une analyse aussi fine5 ? De par mon expérience personnelle et à travers les différents échanges que j’ai eus avec des chaman(e)s, je m’oriente tout naturellement vers une position contraire. Voici une présentation rationnelle de cette expérience.

Tout d’abord, vous avez bien compris que le chamanisme nous amène à entrer en contact avec des Esprits de diverses natures. Les plus éloignés de nous sont les Esprits des roches que les Islandais nomment elfes ou trolls. Or, ces contacts, issus de sensations subtiles mais profondes et que j’ai appelées ‘visions’, ne peuvent pas prendre place sans un respect sincère pour les Esprits et ceux qui les portent, roches, arbres ou animaux. Il semble très naturel que cette sensibilité soit étendue aux êtres qui nous sont chers, quel que soit leur sexe. On peut alors parler de contact d’âme à âme et, dans ce cas, pourquoi ne serait-il pas possible d’acquérir au moins en partie ce qu’on admire chez l’autre ? C’est bien pourquoi, à mon avis, le chamanisme conduit nécessairement à une acceptation de leur féminité par les hommes et de leur masculinité par les femmes. Rapporté en langage moderne, ceci décrit les chamans comme des personnes qui ont complété leur processus d’individuation, comme Karl Jung le nomme. Il est aussi évident que ceci n’a rien à voir avec sa propre libido sauf pour favoriser le contact avec ceux que votre libido vous pousse à apprécier.

Tout ceci, en y ajoutant le statut social des chamans, explique de façon très simple les observations des ethnologues. C’est ainsi qu’un chaman sibérien peut porter des robes et rester viril : il affiche alors le fait qu’il est un aussi bon chaman que les femmes. De la même façon, dans la mesure où le statut social des hommes est supérieur à celui des femmes, les chamanes ont la possibilité de s’affirmer en tant qu’appartenant au genre social masculin. Quant à ceux/celles qui ont une libido homosexuelle, ils/elles peuvent l’assumer sans crainte, ce qu’ils/elles ne se gênent pas pour faire.

La mort

MortSib

Une vision sibérienne de la mort.
D’après V. N. Chernestov, in Studies in Siberian Shamanism

Il m’est impossible de vous décrire en  détail  ce qu’est la mort d’un  point de vue chamanique pour deux raisons. D’une part c’est une ‘vision’ et son contenu n’est pas transmissible par la parole à toute personne qui n’a pas déjà partagé cette ‘vision’. D’autre part, c’est un but de travail dans la formation chamanique. Ma ‘vision’ de la mort est personnelle, et je ne souhaite pas influencer quiconque en troublant sa propre ‘vision’ de la mort.

Je peux quand même vous dire que ce que j’ai vécu reflète assez bien le comportement éthique des morts durant leur vie. En fin de compte, les religions qui ont suivi et bâti sur le chamanisme, ne l’ont rejeté qu’en apparence. Elles ont seulement rajouté des notions de récompense ou de punition à une croyance bien plus ancienne qu’elles, celle que notre sort dans la mort reflète, dans une certaine mesure, notre comportement dans la vie. Depuis notre jeunesse, chaque jour, nous faisons des choix dans la façon de mener notre vie. Ces choix, conditionnent notre vieillesse et influencent notre sort après la mort. Mais c’est bien sûr à chacun d’acquérir cette connaissance et de faire au mieux avec !

Conclusion

 En guise de conclusion, voici de petits aphorismes qui résument l’ensemble de cet article bien qu’ils isolent des idées qui sont en réalité dépendantes les unes des autres.

•    On  ne  chamanise  pas  avec  sa  tête,  son  ventre  ou  tout  autre  partie  du  corps,  on chamanise avec son corps tout entier.

•    La tête, si vous l’utilisez, ne doit servir que pour examiner vos ‘visions’ et non pour les provoquer.

•   Chantez, dansez et hurlez si vous voulez, mais ne devenez pas hystériques.

•    Mémorisez dans votre corps plutôt que dans la tête, un peu comme on mémorise un chemin que l’on parcourt souvent.

•   Ne cherchez pas vos ‘animaux-esprits’, attendez qu’ils vous cherchent.

•   Il y a de bons et de mauvais chamans, il y a de grandes et de petites chamanes.

•   Nos parents nous donnent la vie, mais nous lèguent aussi la mort en héritage.

•    Enfin, l’aphorisme consolateur de toutes les peines : « Dans le fond, le pire qui puisse m’arriver c’est de mourir ! »

* Cette étude a été rédigée par le Professeur Yves Kodratoff ancien chercheur au CNRS et se consacre désormais entièrement au Chamanisme.

Pour citer cette étude :

Yves Kodratoff, « Une ‘vision’ du chamanisme », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique : Religions & Spiritualités – Chamanisme, Décembre 2013.

NOTES

(1) En restant strictement dans son point de vue d’ethnologue, Saladin d’Anglure (voir la bibliographie) nous fournit deux exemples de mythes Inuit qui décrivent une personne maltraitée quittant son corps. Page 215, il commente même ainsi ce phénomène :« Mais, lorsqu’un humain était soumis à de mauvais traitements, il pouvait, lui aussi [comme les chamans], franchir la frontière qui séparait le monde humain de la réalité mythique, visiter les morts ou les grands esprits, ou passer dans le monde animal. » On comprend quand même pourquoi le ‘chamanisme’ contemporain préfère la méthode moins douloureuse de la prise de drogues ! Il me semble que les deux sont traumatisants pour les individus qui y sont soumis, c’est bien pourquoi je préfère passer par un travail sur la ‘vision’ même s’il exige beaucoup de persévérance

(2) On peut toujours accuser un ethnologue d’être influencé par une éventuelle façon de parler métaphorique du chaman qu’il étudie quand il décrit une sortie hors du corps. Par contre, Dillmann, dans son ouvrage cité en référence, étudie l’ensemble de la littérature rédigée en Vieux Norrois traitant de ce que cette littérature appelle de la sorcellerie. Il remarque qu’un point commun à tous les sorciers décrits dans cette culture écrite est qu’ils soient capables de sortir de leur corps. Ici, nous rencontrons un témoignage écrit par l’ensemble des rédacteurs de cette littérature qui semblaient tous croire, implicitement ou non, à la réalité de la sortie hors du corps.

(3) Je ne me réfère ici qu’aux témoignages assez anciens cités en bibliographie. Hors de la Sibérie, le chamanisme oraculaire abonde. Par exemple, Charachidzé nous fournit une description détaillée du chamanisme géorgien, pratiqué par des chamans appelés kadag, dont le rôle actif dans la société géorgienne est attesté jusqu’en 1946. Tout comme Saladin d’Anglure chez les Inuit, Griaule chez les Dogon, il s’agit donc de comptes rendus d’ethnologues, et utilisant des témoignages de récits faits par les chamans eux-mêmes ou par des témoins directs de séances chamaniques.

Au cours d’une séance de chamanisme, le kadag est comme ‘possédé’ par une entité divine, le/les Xat’i, et vaticine en rapportant ce que le Xat’i qui l’habite désire communiquer aux consultants du kadag. Leur rôle est important dans de nombreux domaines et, comme le rapporte Charachidzé (Chap. 4, fonctions sociales du kadag, p. 173) :« … le kadag se livre à une … séance chamanique, au cours de laquelle il … dévoile l’avenir de la communauté pour l’année qui s’ouvre. C’est là son activité la plus populaire, celle que tous attendent impatiemment, car le kadag est plus apprécié comme prophète que comme guérisseur. Sur ces prédictions annuelles, (les géorgiens) se fonderont pour régler les problèmes agricoles, semer plus tôt ou plus tard, etc. »

(4) Cette idée apparaît clairement dans le livre de Buckley qui rapporte une façon inattendue de parler de cette medicine-‘man’: “She is a perfect gentleman.”

(5) Une telle analyse a été fournie par Marcel Griaule dans son livre cité ci-dessous. Cet ethnologue a enquêté avec une telle finesse sur les croyances d’un peuple africain, les Dogon, qu’il a été initié aux connaissances des sages du peuple Dogon. Sa description de la cosmogonie Dogon et de la création de l’humanité comporte une suite complexe de créatures bisexuées, de recouvrements et de séparations d’âmes féminines et masculines qui montre que ce peuple ‘primitif’ était tout à fait conscient du problème de la composante de l’autre sexe en chacun de nous. Les Inuit ont une mythologie qui comprend des épisodes semblables à ceux des Dogons. Reportez-vous à l’excellente présentation de Bernard Saladin d’Anglure.

Enfin, Czaplicka, qui ne pouvait connaître Karl Jung (et encore moins Simone de Beauvoir), est la première personne à suggérer l’existence d’un « troisième sexe ». Elle dit (Aboriginal Siberia, Shamanism and Sex, p.253): « Socialement, le chaman n’appartient ni à la classe masculine ni à la féminine, mais à une troisième classe, celle des chamans. Sexuellement, il peut être sans sexe, ou ascétique, ou avoir des penchants homosexuels, mais il peut aussi être tout à fait normal. »

BIBLIOGRAPHIE 

François-Xavier Dillmann, Les magiciens dans l’Islande ancienne, Académie pour la culture populaire suédoise, 2006 (disponible sur le site de la librairie De Boccard).

Georges  Charachidzé,  Le  système  religieux  de  la  Géorgie  païenne  –  Analyse structurale d’une civilisation, Maspéro, 1968.

M. A. Czaplicka, Aboriginal Siberia, Clarendon Press, Oxford, 1914. (Très utilisé par Eliade).

M. A. Czaplicka, My Siberian Year, Mills & Boon, Londres, 1916.

Traduction française de certains chapitres de ces deux livres sur mon site, http://www.nordic-life.org/nmh/ShamSib.htm

Marcel Griaule, Dieu d’eau – Entretiens avec Ogotemmêli, Fayard, 1966.

Stepan Petrovitch Krasheninnikov, Explorations of Kamchatka 1735-1741, Original en Russe, 1755. Traduit du Russe, Oregon Historical Society, Portland, 1972.

Traduction française de certains chapitres de ce livre sur mon site, à la même adresse que pour Czaplicka, ci-dessus.

Eveline Lot-Falk, Les rites de chasse chez les peuples sibériens, Gallimard, 1953.

I. Paulson, A. Hultkrantz, K. Jettmar, Les Religions arctiques et finnoises (Sibériens, Finnois, Lapons, Esquimaux), Payot, 1965 (traduit de l’Allemand).

Abbé Prévost, Continuation de l’Histoire générale des voyages, tome 74 (Histoire du Groenland, deuxième partie, Histoire du Kamtschatka), Panckoucke, 1770 (donc très difficile à trouver)

Bernard  Saladin  d’Anglure,  Être  et  renaître  inuit,  homme,  femme  ou  chamane, Gallimard, 2006.

Scheffer, Histoire de la Laponie, édition française, 1678 (donc très difficile à trouver)

D. Zélénine, Le culte des idoles en Sibérie, Payot, 1952.

Ouvrages non traduits en Français :

Waldemar Bogoras, Chukchee Mythology, 1910.

Thomas Buckley, Standing Ground, Yurok Indian Spirituality, U. California Press,

Sandra  Ingerman,  Soul  Retrieval  :  Mending  the  Fragmented  Self,  Harper  San Francisco, 1991.

Sandra Ingerman, Welcome Home, Following your Soul’s Journey Home, Harper San Francisco, 1993.

Pour  plus  d’informations  sur  Sandra,  et  ses  nouveaux  livres,  consultez  son  site :

http://www.shamanicvisions.com/ingerman.html

G. V.  Ksenofontov, Schamanengeschichten aus Sibirien, traduites du  russe par A. Friedriech and G. Buddruss, Clemens Zerling, 1987. (Très utilisé par Eliade).

Georg Steller, Steller’s History of Kamchatka, 2003, (traduction anglaise de l’original de 1774 – Steller est mort en 1746)

Studies  in  Siberian  Shamanism,  H.  N.  Michael  (Eds) Univ.  Toronto  Press,  1963. L’article de V. N. Chernestov est p. 3-45.

2 Responses to ETUDE – Une « vision » du chamanisme

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