ETUDE – Culture en Inde, Women walk in when everyone else walks out

*Etude rédigée par Jeanne Subtil

Brièvement,

La Pardada Pardadi Educational Society qui est une organisation non-gouvernementale (ONG) d’initiative locale située à Anupshahar, dans le district le plus criminel de l’Uttar Pradesh, Bulandshahar. Cette ONG s’applique à faciliter le développement rural à travers l’autonomisation sociale et économique des femmes en leur donnant accès à l’éducation et l’emploi.

Dix idées par minute

Tous les articles sur Pardada Pardadi parlent de Sam : on pourrait presque penser que Pardada Pardadi – « arrière-grands-parents » en hindi – se résume à lui, qui serait alors le grand gourou d’Anupshahar. Mais il suffit de l’écouter pour comprendre qu’il y a des raisons de le mettre au centre, et de regarder autour de nous pour s’apercevoir qu’il faut beaucoup de ressources pour remplacer les « vrais gourous » par un vieux visionnaire un tantinet américanisé dans l’esprit des villageois.

Sam, Virender Singh, le fondateur de Pardada Pardadi, est le véritable pilier de l’organisation. Il lit beaucoup, et de tout, écoute les idées de chacune des personnes de son incroyable carnet d’adresse, que ce soit le premier ministre indien, la directrice d’une ONG naissante ou l’étudiant paumé. Il retient, critique, réfléchit, puis il parle, propose. Quand on est stagiaire à Pardada Pardadi et qu’on a bien assez de boulot comme ça, on a parfois envie de fuir ses projets, trop nombreux, trop exigeants, mais toujours originaux et viables. Et Mr. Jose, un membre de l’organisation qui vit sur place, ne veut plus affronter les trous et les bosses des quatre heures de route – 120 kilomètres – entre Anupshahar et Delhi avec Sam parce que « C’est son ONG par ci, son ONG par là. Il ne parle que se son organisation et moi c’est mon boulot, j’en entends assez parler comme ça. »

Sam, c’est un grand curieux qui s’étonne de tout et raconte beaucoup d’histoires. Il comprend les Etats-Unis et leurs valeurs pour y avoir vécu quarante ans, et il aime l’Inde où il est retourné pour remuer un peu son tehsil natal, Anupshahar. Sa vision est économique, mais avant tout éducative. Surtout, il n’oublie pas d’où il vient et ne sous-estime pas le poids des pratiques culturelles.

A petits pas

Ici, les filles ne jouent pas – En 2000, Sam prend sa retraite de directeur de Du Pont de Nemours en Asie du Sud un peu prématurément pour tenter de développer la zone rurale d’Anupshahar où il est né soixante ans auparavant. Un constat : ici*, ce sont les femmes qui travaillent, celles qui subviennent aux besoins des familles, et pourtant, elles ne gagnent pas un sou et sont toujours soumises au père, puis au mari. Dépendantes financièrement jusqu’à leur mort, elles sont discriminées dès la naissance. Ici, les fœticides et infanticides de filles, ça n’appartient pas au passé. Ici, quand on demande aux pères combien ils ont d’enfants, beaucoup ne comptent que leurs fils. Les filles sont considérées comme des fardeaux : elles quittent le foyer familial au moment décisif du mariage – dont la cérémonie est financée par leurs parents – qui ne se fait qu’au moyen d’une dot généralement très élevée, et le plus tôt possible – parce qu’ici, les mariages de mineures (entre 13 et 14 ans généralement), c’est aussi la réalité. Les garçons, eux, contribuent à la retraite de leurs parents, chez qui ils restent vivre une fois mariés avec leur épouse qui aide aux diverses tâches : on prend donc soin de leur donner des chances de réussir, une éducation, une santé, un travail. Au contraire, jusqu’au mariage, l’exploiter semble être un moyen efficace d’éponger la dette que la jeune fille laissera lorsqu’elle quittera l’autorité du père pour celui de l’époux. Pas étonnant qu’en Inde, 70% des enfants non-scolarisés sont des filles, et qu’ici, 85% des filles ne vont pas à l’école. Le programme qu’on leur réserve est beaucoup plus alléchant : ménage, lessive, vaisselle, cuisine, travail dans les champs, fabrication de dung patties (galettes de bouse de vache pour le feu). Ca n’est pas moi qui le dis : un tête à tête à vie avec les haricots et les carottes n’a jamais permis à personne d’avoir une santé, une éducation, un contrôle des naissances – pour éviter de se retrouver avec 5 enfants sur les bras en plus d’un sac de grains –, un compte en banque personnel suffisamment fourni et le respect de ces messieurs.

Les nanas d’abord – Pour Sam, enfermer les femmes à la maison, c’est, en plus d’un déni de leurs droits, un véritable gâchis pour l’Inde. Le développement du pays ne peut pas se passer de la valorisation économique et sociale des membres les plus fragiles de la société. Même si tout le monde le cache – y compris les intéressées – les femmes sont celles qui portent l’ensemble de la société : éduquer une fille, c’est éduquer sa future famille et, de fil en aiguille, propager le mouvement.

Une école d’abord – En plus de l’importance de la participation des femmes à la vie économique et sociale, Sam est parti du principe que l’éducation est le premier pas vers le développement. C’est même la condition essentielle pour permettre à la communauté de développer des pratiques sociales bénéfiques dans la durée. En 2000, Sam ouvre une école pour filles à Anupshahar. Il n’a pas obtenu l’autorisation de l’Etat de l’Uttar Pradesh pour scolariser des enfants, mais ici, tout se négocie, y compris l’inscription administrative des quelques 45 élèves dans d’autres établissements scolaires. Ceux-ci perçoivent les subventions versées pour les élèves supplémentaires à la place de Pardada Pardadi Girls Vocational School, qui, elle, paie double. D’abord aux frais de Sam, puis grâce à l’aide de nombreuses organisations partenaires et de son réseau d’amis – américains et indiens notamment – maintenant bien élargi. Deux ans après, l’école est légalement reconnue.

De la maison à l’école – Pour convaincre les parents d’envoyer leur fille à l’école, il a fallu leur donner des garanties. La garantie que le temps passé à l’école ne sera pas « perdu ». Effectivement, puisqu’elles ne seront plus dévouées à la réalisation des corvées, les parents veulent s’assurer que leurs filles pourront payer les frais du mariage et éventuellement trouver un emploi par la suite – leurs revenus pouvant alors être reversés en partie aux parents. Les élèves de Pardada Pardadi perçoivent 10 roupies par jour de présence à l’école, en plus de trois repas par jour, uniformes, chaussures, livres et vélos. Trouver un emploi à Anupshahar, c’est pire qu’à Pôle Emploi en pleine crise économique ; Pardada Pardadi a donc rendu l’enseignement de la couture obligatoire – en plus des cours académiques – tout en promettant un travail à toutes les diplômées dans les centres de production textiles (linge de maison et sacs de costume Blackberrys Clothing India) que l’organisation a créés à Anupshahar. Des 45 premières élèves, il n’en est d’abord resté qu’une dizaine, les pères ayant préféré revendre et boire l’ensemble des biens que leurs filles avaient obtenus… plutôt que calculer que, sur le long terme, 10 roupies par jour avec intérêt représentent une belle somme que leur fille peut utiliser pour payer sa dot, continuer ses études ou investir dans des petits business. Pour éviter ce genre de scénario, l’argent est versé sur un compte en banque, auquel les élèves ont désormais accès le jour de leurs 18 ans si elles ont validé la classe 10 (équivalent de la Seconde). A l’école, elles apprennent à gérer de l’argent, et comprennent ce que compte en banque personnel signifie : le droit d’utiliser leur pécule comme elles le souhaitent. Elles sont désormais plus de 1200 scolarisées dans 4 écoles (une maternelle, deux écoles primaires dont une dans un village, un collège-lycée). Pardada Pardadi prépare à des débouchés de plus en plus variés et ambitieux. Si les centres de production textiles existent toujours, emploient une cinquantaine de femmes et s’autofinancent à ce jour, 23 élèves ont pu faire des études supérieures financées par les partenaires de Pardada Pardadi. Cette année, 18 des 25 élèves de classe 12 (équivalent de la Terminale) poursuivront des études supérieures, un pourcentage peu ordinaire pour la campagne d’Uttar Pradesh. L’éducation rémunérée des filles permet de retarder leur mariage à l’âge de l’obtention du diplôme, soit l’âge légal – 18 ans –, et de leur donner une autonomie sociale et financière dont elles n’auraient jamais pu bénéficier en restant à la maison.

Questionner les vieilles habitudes – Les écoles manquent désormais de place, d’enseignants et de financements pour accueillir de nouvelles élèves. C’est un beau progrès, mais il reste beaucoup à faire. L’Inde rurale est partout, des menus de la cantine aux méthodes pédagogiques. Impossible de faire manger des repas équilibrés aux élèves qui s’influencent les unes les autres, les pratiques religieuses et les restrictions budgétaires de l’ONG s’y mêlant ; difficile de leur faire oublier les vieux remèdes comme le fameux « dentifrice sur brûlure » (et non, ça ne marche pas). Les professeurs sont – en toute logique – quasiment tous originaires du tehsil, mais ils sont eux-aussi largement englués dans les valeurs hiérarchiques et les vieilles méthodes pédagogiques : prépondérance du par cœur, des évaluations académiques, peu d’accent sur la participation, l’interaction, la créativité des élèves. Mais depuis l’abandon de la partie professionnelle de l’enseignement, la priorité est donnée aux activités de développement personnel – danse, musique, théâtre, sport, actualité et culture générale, développement du leadership, éthique, droits de l’Homme – et d’apprentissages pratiques -santé et hygiène, planning familial (moins d’enfants et plus tard), connaissances légales… Les plus jeunes élèves apprennent les gestes d’hygiène élémentaires chaque jour sur le campus-même.

Une grande liberté est laissée aux choix personnels des élèves, et c’est l’assurance, le sens de l’humour et la forte personnalité des filles les plus âgées qui m’a le plus surprise quand je suis arrivée à Pardada Pardadi en septembre 2012. Pour l’anecdote, certains jeunes hommes des villages ont protesté contre Pardada Pardadi parce que les diplômées, plus affirmées intellectuellement, ne les trouvent plus à la hauteur pour le poste de mari.

Et après

Répondre aux principaux problèmes d’hygiène et de santé – Pour les femmes, les problèmes de santé sont le plus souvent liés à l’absence de toilettes – qui les oblige à attendre la nuit pour déféquer – et à l’utilisation de vieux saris – sales – pendant leurs menstruations. En résultent infections vaginales et urinaires aggravées par l’absence de structures de santé de qualité (en dehors de Pardada Pardadi School). L’initiative ‘Rags to Pads’ (« Des chiffons aux serviettes (hygiéniques) » – oui, c’est moins chouette en français) permet d’employer quatre femmes à la confection de serviettes hygiéniques basiques à petit prix qui sont distribuées aux élèves et dans les villages. C’est avant tout le changement des comportements en matière d’hygiène féminine et l’accessibilité des serviettes qui sont visés. Des toilettes ont été construites dans les villages qui envoient le plus de filles à l’école, servant aussi d’incitations.

De la même façon, certains villages ou quartiers ne sont pas fournis en électricité : la plupart des résidents s’éclairent à la bougie ou à la lampe à kérosène, toutes les deux onéreuses, peu efficaces, facteurs d’incendies et de maladies respiratoires. Un complexe de lanternes solaires et de toilettes communautaires permet aux habitants les plus pauvres et marginalisés – en raison de leur appartenance à la communauté méprisée des Kanjars – de Madargate, dans la ville d’Anupshahar, d’améliorer leurs conditions de vie et de se sentir intégrés à la communauté. Ils ont désormais accès à l’eau courante, drainée dans de meilleures conditions, à des toilettes et des douches, et à un éclairage gratuit, non-nocif. L’obtention d’un lanterne solaire est elle aussi soumise à la scolarisation d’au moins une fille par famille – à Pardada Pardadi ou ailleurs – ou à l’emploi de la mère.

Les projets se chevauchent pour servir à la fois l’amélioration des conditions d’hygiène et de santé et l’éducation et l’emploi des filles.

Employer plus de femmes – Le mois dernier, un an après le début de la formation d’une quinzaine de jeunes filles motivées, un centre d’appels téléphoniques, standard de Kingdom of Dreams (plus grand centre de spectacle d’Inde – danse, musique, théâtre, gastronomie) vient d’ouvrir à Anupshahar.

Pardada Pardadi soutient la formation de Self-Help Groups qui permettent aux femmes de mettre en commun des fonds d’épargne et d’investissement pour améliorer collectivement leurs rendements agricoles (notamment dans la production laitière), créer des entreprises qu’elles gèreront de manière autonome, soutenir des projets de développement des villages… Plus d’un millier de femmes ont déjà intégré ces Self-Help Groups.

Elargir la mission – Pardada Pardadi Educational Society n’est plus seulement une école pour filles. D’ailleurs, Sam a toujours vu dans le terme « educational » beaucoup plus que l’éducation académique, tout comme dans « Pardada Pardadi » :

« Pardada Pardadi Educational Society, c’est la transmission, de génération en génération, de valeurs et de pratiques propices aux améliorations des conditions de vie de tous, et à la valorisation des femmes comme membres actives et respectées de la société. »

Madame Zeng

* « Ici », c’est le tehsil d’Anupshahar (plus de 160 villages), dans le district de Bulandshahar, Uttar Pradesh. Je préfère me restreindre à cette zone que je connais mieux et que je sais homogène plutôt que parler de l’Inde qui se divise, paraît-il – et ça me semble cohérent –, en 5 niveaux de développement différents, ou 5 époques différentes.

*Cette étude a été rédigée par Jeanne Subtil. Jeanne est passionnée d’Inde et s’y rend régulièrement. Dans cette analyse, elle s’est intéressée à Pardada Pardadi Educational Society qui est une organisation non-gouvernementale (ONG) d’initiative locale située à Anupshahar, dans le district le plus criminel de l’Uttar Pradesh, Bulandshahar. Cette ONG s’applique à faciliter le développement rural à travers l’autonomisation sociale et économique des femmes en leur donnant accès à l’éducation et l’emploi.

Remerciements au compte Twitter @Sternlise. 

Pour citer l’étude :

Jeanne Subtil, « Women walk in when everyone else walks out », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Cultures & Partages – Art – Cultures, décembre 2013.

Légendes des photos

1. Sam et des membres de SHGs

1. Sam et quelques membres d’un Self-Help Group.

2. Paysannes

2. Les paysannes.

3.2. Maman de P

3. La mère de Preeti, qui est employée à Pardada Pardadi.

4. Dung patties

4. Dung patties, galettes de bouse de vache séchées utilisées comme combustibles.

5. PPES School

5. Pardada Pardadi Girls Vocational School, appelée Pardada Pardadi School (collège et lycée) depuis qu’on a laissé tomber l’enseignement « vocationnel » / professionnel en faveur d’un enseignement fondé sur les valeurs (« Value-based Education »).

6. Garçon

6. Certaines élèves, chargées de prendre soin de leurs petits frères, ne pouvaient pas venir à l’école sans eux. Quelques garçons ont été acceptés au moment où le recrutement était encore un exercice difficile. Aujourd’hui, les petits frères ne sont plus une excuse. Les anciens restent, mais aucun nouveau n’est admis.

7. Uniforme

7. L’uniforme salwar kameez : ça n’est pas une exception puisqu’en Inde, la plupart des écoles font un choix entre le style indien (salwar kameez) et le style britannique (chaussettes hautes, jupes plissées, chemisiers et cravates). Le vert et le jaune : de la plante jeune à la plante mûre.

8. Cleaning and kitchen duty

8. Pour donner un certain goût du travail et des responsabilités aux élèves, une fois par mois et selon un tour de rôle, chaque collégienne/lycéenne passe une journée à aider au ménage, à la cuisine et à la vaisselle.

9. CCGirls dansent

9. Les étudiantes en formation pour le centre d’appel dansent sur le toit de la guest house des bénévoles.

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