INTERVIEW – Entretien avec Sophie-Alexandra Aiachi, « Revue de la zone Moyen-Orient Afrique du Nord : quel avenir pour les pays de la région MENA ? »

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Photo : Sophie Alexandra Aiachi

*Par Sophie-Alexandra Aiachi

Propos recueillis par Clémence Allezard

Brièvement,

La zone MENA (Moyen Orient – Afrique du Nord) a été traversée par de longues révoltes au cours de l’année 2013. Souvent, le bilan de ces différentes révoltes est mis de côté alors qu’il constitue un moyen unique permettant de comprendre les dynamiques des pays. C’est pour dresser le portrait de cette zone que Cultures & Croyances s’est rapproché de Sophie-Alexandra Aiachi.

ARABIE SAOUDITE

1°) Nous avons entendu parler, pendant longtemps, de la révolte des femmes en Arabie Saoudite qui était largement liée à la question de l’interdiction faite aux femmes de prendre le volant en Arabie Saoudite. Pensez-vous que des changements sont intervenus au sein du Royaume ? Pensez-vous qu’il s’agit du début d’une longue série de droits que les femmes vont revendiquer ?

Réponse. Seul État au monde à interdire aux femmes de conduire, l’Arabie Saoudite peut s’attendre à de nombreuses manifestations où les femmes revendiqueront leurs droits les plus élémentaires. Les actions visant à obtenir le droit de conduire ont commencé en 1990, quand 47 Saoudiennes ont décidé d’organiser un convoi dans les rues de Riyad. L’opération s’est néanmoins soldée par des arrestations et des licenciements. Deux décennies plus tard, la campagne “Women to Drive” lancée en 2011 compte bien pérenniser le mouvement, en organisant des manifestations tous les mois, jusqu’à obtenir gain de cause. Parmi les signes positifs, on peut constater l’apparition de 30 femmes (sur les 150 membres désignés par le roi) début 2013, au sein du Conseil consultatif Majlis al-Choura. Depuis, trois d’entre elles ont déposé un recours pour lever l’interdiction de conduire aux femmes.

On peut souligner quelques progrès comme l’ouverture en 2009 du premier établissement scolaire mixte, l’université des sciences et de la technologie. Puis, deux ans plus tard, en septembre 2011, quand les femmes ont obtenu le droit de vote et de représentation aux élections municipales de 2015. Il serait également judicieux de mentionner le fait que depuis août 2013, les violences conjugales ont été interdites par la loi.

ÉGYPTE

2°) Concernant l’Égypte, on voit que le pays tombe dans ce qu’on peut appeler un chaos institutionnel. Quelles sont les clefs du redressement pour ce pays ? Comment peut-il espérer connaître la stabilité institutionnelle au regard du pouvoir important que détient l’armée ?

Réponse. L’élan démocratique en Egypte a été avorté par le coup d’Etat militaire qui a entrainé la destitution du seul Président légitimement élu en Egypte : Mohamed Morsi. Pour espérer retrouver une certaine stabilité, l’armée doit sacrifier son chef, le général Al-Sissi pour envisager une réconciliation avec la démocratie. Al Sissi doit être déféré devant les tribunaux et juger pour Haute Trahison pour toutes ses victimes.

Pour qu’il puisse y avoir  une entente sur un plan de redressement et de stabilité en Egypte, l’armée doit renouer le dialogue avec les Frères musulmans et mettre en place des élections libres. Sans demander le rétablissement de Morsi qui paraît aujourd’hui impossible bien que légitime, on est en droit de demander à l’armée d’engager un processus de réconciliation avec les Frères musulmans et de s’engager à observer une neutralité politique.

TUNISIE

3°) Comment analysez-vous le fait que le parlement tunisien ait refusé de faire inscrire un article relatif à la Sharia dans le corps de la Constitution ? Est-ce que cela va également traduire un recul de la population par rapport au très controversé ENAHDA ?

Réponse. La Tunisie, depuis son indépendance, s’est engagée sur la voie du droit positif. Bourguiba a fermé les tribunaux charaiques, et a unifié aussi bien l’enseignement que la justice. La Tunisie s’est toujours inscrite dans ce qu’on a appelé le réformisme tunisien depuis Kheiredine Becha, qui est basé sur la réconciliation entre les valeurs de l’islam et de celles de la modernité. Toutes les réformes qui se sont faites en Tunisie ne se sont pas faites dans un affrontement avec la religion mais dans une tentative de conciliation, malgré bien évidemment certaines tensions parfois.

Ce qui arrive en Tunisie aujourd’hui s‘inscrit dans la continuité de cette évolution réformiste. D’ailleurs tous les sondages sur la question religieuse en Tunisie montrent que plus de 85 % des tunisiens se trouvent parfaitement à l’aise dans leur islamité et leur modernité. Ce sont des hommes et des femmes qui appartiennent à leur époque moderne, tout a fait ouverts à tous les courants de la pensée : la culture, l’art, la science, moderne tout en restant attachés à leurs valeurs spirituelles, ce qui fait, heureusement, leur spécificité.

IRAN

4°) Que faut-il penser, en terme d’implications géopolitiques, de tout ce remue-ménage autour de l’Iran ?

Réponse. La nation perse est une grande nation, qui a toujours eu une propension a s’étendre et à influencer sa région. Aujourd’hui et depuis sa révolution, elle aspire à un leadership régional. A mon avis, l’islam (bien que chiite), fait un point de jonction avec le monde musulman et particulièrement le monde arabe. Elle souhaite à travers l’Irak, le Liban et l’Arabie saoudite, étendre son influence géopolitique en se présentant comme défenseur des intérêts internationaux des arabes affaiblis, et défaits, principalement par Israël sur la question palestinienne qui passe presque aux oubliettes dans l’échelle mondiale mais qui reste vivace au sein de la région MENA. L’Iran se présente comme une force protectrice et libératrice de l’ensemble de la région musulmane, en cela elle rentre en conflit avec les « puissances » sunnites, c’est à dire l’Arabie Saoudite d’une part et la Turquie d’autre part.

*Sophie Alexandra Aiachi est consultante en communication politique, fondatrice et directrice du journal en ligne MENA Post et auteure de différents rapports sur plusieurs pays du Moyen Orient. Analyste politique, elle est spécialiste Monde Arabe et s’engage auprès de Youth Diplomacy en tant que Directrice des programmes de la zone MENA – Middle East North Africa. Khâgneuse de formation, Sophie Alexandra Aiachi est licenciée en Philosophie politique et en Anglais à l’Université Paris X, et titulaire auprès de l’IRIS – Institut de Relations Internationales et Stratégiques – d’un Master en Relations Internationales et à l’ECS d’un Master en Communication politique et publique.

Pour citer l’interview :

Sophie Alexandra Aiachi, « Revue de la zone Moyen-Orient Afrique du Nord : quel avenir pour la région MENA ? », in : www.cultures-et-croyances.com, Propos receuillis par Clémence Allezard, Rubrique Cultures & Partages – Interview, janvier 2014.

2 Responses to INTERVIEW – Entretien avec Sophie-Alexandra Aiachi, « Revue de la zone Moyen-Orient Afrique du Nord : quel avenir pour les pays de la région MENA ? »

  1. Pingback: BREVE - BBC, allergique aux religions | Cultures & Croyances

  2. Tahar ABDELWAHED 24 janvier 2014 at 15 h 39 min

    excellent exposé

    Répondre

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