DEBAT – Lettre sur la Shoah

Lucie Bertrand-Luthereau
Agrégée et Docteur en Lettres
Sciences Po Aix

Lettre sur la Shoah

Cette lettre a été rédigée en réponse aux interrogations d’un étudiant de sciences politiques à Aix en Provence, suite à un amphi de quatrième année que j’avais consacré à la « Mémoire ». J’étais tellement saisie pendant la rédaction de ma réponse à son courrier, hantée par la volonté de bien faire, le devoir d’être juste, que j’y ai livré des visions que je ne partage pas, d’ordinaire. Au premier élan de repli, de crainte concernant la réception de cette lettre, a succédé l’envie de la rendre publique. C’est parce que qu’elle est intime, qu’elle m’a été quasi douloureuse par la conscience de son imperfection même, que je la pense importante: je crois que c’est la lettre que j’aurais voulu recevoir, lorsque la jeune étudiante en lettres que j’étais s’est retrouvée plongée dans la littérature des camps et dans le tourbillon des interrogations douloureuses qui a accompagné cette découverte.

Bonjour Thomas,

Je te remercie pour ce mail qui témoigne de ton intérêt plus que profond, intime et presque physique pour ces questions qui sont comme une matière noire devant les tentatives de la raison de les appréhender.

J’ai tellement de choses à te dire, j’aimerais te faire passer tellement d’idées que je ne sais par où commencer ni par quel bout le prendre. Je m’apaise en me disant que c’est un premier mail, et qu’il y en aura sans doute d’autres, voire qu’il s’agit là d’un parcours qui s’ouvre si tu souhaites poursuivre ta réflexion et que je peux t’y aider. Je vais donc essayer de répondre « au plus pressé », sachant que ce mail est ouvert, et peut-être le premier d’une longue série.

Comment un homme a-t-il pu décider de vouloir détruire un peuple, une culture? Désigner, montrer du doigt, stigmatiser, et vouloir en faire brûler jusqu’aux racines, créer un monde amputé de cette part vive de lui-même? Cela fait plus de douze ans que je suis des pistes, espérant qu’un jour, tout prenne sens dans ma tête et puisse se résumer en des phrases simples, mais ce n’est pas ce qui se produit.

Mes études m’ont conduites non pas à cerner le problème, mais à comprendre qu’il était tissé d’une infinité de fils, que l’ensemble de ces fils a formé une pelote, que cette pelote tentaculaire a fait trou dans le réel dans les années quarante sous la forme de la shoah.

Chacun de ces fils continue d’être tiré, et c’est selon moi pour cela que le problème est d’une telle ampleur et soulève le cœur de tant de gens, encore aujourd’hui, dans le bien comme dans le mal, dans l’émotion extrême comme dans la dénégation glacée, dans le mystique comme le concret, le politique comme le philosophique.

Voilà ma vision: tant de fils sont entremêlés dans cette pelote que tant que tous n’auront pas été identifiés, suivis, démêlés, traités, on aura cette impression de permanence de l’énormité de la chose.

Quels sont ces fils? Il y en a des milliers!

Mais pour t’en donner une idée, il y a, la culture juive, la culture allemande, l’élaboration de fils historiques, identitaires, de teintes variables et variées; il y a la cristallisation de postures, là encore forgées par la culture, l’inconscient collectif, les énergies ancestrales du bourreau et de la victime, il y a la MORT, qui nous touche au plus profond, dans les recoins inaccessibles, et qui fait que nombreux sont ceux qui ont une chose à pleurer dans la Shoah : une blessure par analogie, une blessure par descendance, une blessure dans le rapport au sacré: voilà les micro fils qui tissent la laine…

Et puis, il y a le fil de la condition de l’homme, celui des questions sur la modernité, le progrès, le monde actuel, qui drainent politiciens et anthropologues, qui fait que des personnes de domaines et de pensées si différentes se retrouvent à se pencher sur la même pelote de matière noire…

C’est évidemment flou et très incomplet, mais j’aimerais te donner l’idée d’un mécanisme, qui permet de considérer pourquoi tant de gens se retrouvent confrontés à eux mêmes à travers la Shoah, ou pourquoi tant d’entre eux cherchent quelque chose dans cette matière noire qui les absorbe…

Certains ont besoin de pleurer leurs morts, et ne peuvent rien entendre tant que la poche à larmes n’est pas vide, et cela peut prendre des générations.

Certains ont besoin de construire le monde et ne peuvent le faire sans chercher à comprendre comment la MORT a pu être industrialisée, ils veulent comprendre car ils sentent le « fantôme » d’Auschwitz, qui interroge chaque jour nos sociétés industrialisées car il en est pour une part le pendant noir.

D’autres poursuivent des recherches sur l’Homme, et leurs thèses s’écrasent sur les vestiges du camp: ils doivent alors étudier cette période.

Et moi je pense qu’on ne peut penser la modernité sans observer ce terrible Big Bang, j’emploie volontairement ce terme: je pense que cet ensemble de fils inextricablement liés, tissés sur des siècles dans l’ancien monde, a produit la Shoah, qui s’est imposée dans la pensée de l’homme, de l’histoire, comme un nouveau Big Bang, véritablement.

Quels sont nos mythes dans la civilisation qui émerge de cette explosion, quelle est notre pensée, quelles sont nos buts, voire nos missions? Voilà ce qui, dans tout cela, me passionne, et me permet de traverser les ténèbres des lectures par le flambeau de la recherche…

Je m’arrête là, ce sujet est pour moi très intime, il fait partie de ma vie, je vis avec ces douleurs et la nécessité de les voir pour trouver ces milliers de fils, participer à la noble tache qui consiste à les identifier, les rendre à ceux à qui ils appartiennent, les trier pour éviter leurs amalgames, et ce dans un but d’apaisement, de pacification…

Mais le pourquoi Thomas, pourquoi cela, pourquoi moi, pourquoi toi dans cela, c’est le travail d’une vie, et parfois il faut faire, guidé par une boussole intérieure dont on sent si fort la tension, sans comprendre pourquoi elle nous place sur cette voie, dans cette direction-là. Et je ne peux que me réjouir que tu sentes la tienne, et que tu aies eu le mouvement de te tourner vers moi.

J’aimerais aussi aborder ta question concernant le rejet, par le parlementaire israélien, de toute parole venant du politicien allemand.

Au-delà des individualités spécifiques dont il était question, je pense qu’une approche particulière des relations interpersonnelles peut permettre d’observer ce genre de cas de figure. Deux attitudes incompatibles peuvent chacune être comprise sans qu’aucun des protagonistes n’ait tort ou raison. Le fait que l’une des deux attitudes soit compréhensible n’éclipse pas pour autant la pertinence de l’autre, ni le fait qu’elle ait autant de valeur que celle qui s’y oppose. Elles peuvent coexister sans se contredire.

Une personne juive a le droit d’avoir tellement mal qu’elle ne puisse soutenir tout ce qui se rapporte, même de très loin, à sa souffrance. Or, dans l’intensité de la souffrance, tout ce qui a trait à l’Allemagne, peut rappeler, dans l’intime s’entend, les traumatismes même très anciens liés au génocide. Une sorte d’effet Pavlov, qui se comprend sur un plan psychique tout en causant, dans l’effectivité du réel, des situations injustes pour la personne qui réveille ces souvenirs par le simple fait de sa nationalité.

Quant au politicien allemand, il ne change pas de nature du fait du regard souffrant qui est posé sur lui. Nulle essence ne peut être transmutée par le regard qui l’étiquette sans le saisir dans sa vérité, aussi intime que complexe.

Ma bibliothèque est bien fournie, et je serais heureuse de te faire profiter de si tu en éprouves le besoin.

N’hésite pas à m’écrire.

Beaucoup de bonnes choses pour toi, Thomas. Au grand plaisir de te revoir ou de te lire bientôt.

Bien chaleureusement,

Lucie Bertrand-Luthereau

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