MEMOIRE – Des mots… Un sens pour tous ?

Ministère de la justice Université de Versailles

C.N.F.E – P.J.J SaintQuentin en Yvelines

Formation initiale des éducateurs

 

 

« Des mots…..un sens pour tous ? »

La petite histoire du malentendu

 

Morad NECER

Sous la direction de Françoise HICKEL

INTRODUCTION

Issu d’une formation de Lettres Modernes, j’ai tout au long de mon cursus universitaire étudié les mots et leur sens, que ce soit à travers la littérature ou par le biais d’une approche linguistique du phénomène langagier.

J’ai acquis au fil du temps la conscience que les mots recelaient beaucoup de mystère que la philosophie, la linguistique et la sociolinguistique ont tour à tour chacune de leur place tenté d’expliquer pour comprendre, cette faculté propre à l’homme qu’est la parole.

La parole a certes des vertus, on le sait depuis fort longtemps. Elle peut apaiser des souffrances physiques et morales mais aussi réveiller de vieilles blessures, engendrant ainsi angoisse et violence. C’est ici peut-être que réside le pouvoir des mots.

Les mots nous disent le monde et nous disons le monde à travers eux mais le monde ne peut se concevoir sans l’Autre, mon semblable à qui je vais devoir parler pour exister, cet autre que mes mots vont peut-être influencer ; car pourquoi lui parler si ce n’est pour y déposer quelque chose de moi ?

 Et ce faisant parviendrais-je tout à fait à mon but qui est tout de même d’être compris par mon co-locuteur ?

Ajoutons à cette difficulté que le langage étudié sous les angles phénoménologiques intègre au moins deux dimensions : celle du social et celle de la subjectivité, inséparables dans le rôle qu’elles peuvent jouer l’une vis à vis de l’autre.

J’ai pu vérifier que parler, communiquer et échanger n’impliquait pas forcément une compréhension claire et précise du sens par le destinataire. Il subsiste en effet toujours une partie, fusse t-elle infime, qui se perd dans les réseaux complexes de l’interaction.

Les mots en ce sens peuvent-ils tout dire, voire même embrasser la réalité de cet « Autre » qui nous échappe  toujours un peu ?

Foucault précise qu’il existe dans la société des procédures de contrôle et d’exclusion du discours. L’une des plus évidentes, que chacun d’entre nous a plus ou moins intégrée comme  valeur agissante sur notre conscience, est celle de l’interdit. Autrement dit on sait qu’on n’a pas le droit de tout dire, qu’on ne peut pas parler de tout dans n’importe quelle circonstance, que n’importe qui, ne peut pas parler de n’importe quoi.

Ces observations, ces doutes sur le langage qui ont imprégné mon esprit se sont de nouveau heurtés à ma pratique d’éducateur pour venir la questionner sous l’angle de la parole.

Je suis parti du postulat général que toute profession pour exister dans le concert des métiers se pose la question de sa légitimité et produit une forme de langage qui lui est propre. Ainsi, des individus faisant le même travail pourront communiquer tout en cherchant une certaine efficacité dans leurs échanges.

Les sciences depuis plus d’un siècle qu’elles soient humaines ou exactes ont tenté de créer un discours commun destiné à des initiés, une sorte de langue qui serait au dessus des autres,, en somme « un métalangage » répondant à un souci de performance.  On peut alors aisément considérer pour situer le cadre de cette analyse que la parole éducative est circonscrite dans le domaine du discours professionnel.

On pourrait aussi se poser la question de savoir ce que nous disons au juste à travers ce jargon constitué de concepts provenant en majeure partie des sciences humaines ; quelle réalité décrivons nous ? Bourdieu cite Jean Claude Passeron qui nous incite à une certaine vigilance quant à la forme et au contenu des discours, surtout à cette force de vérité contenue dans des énoncés qui peuvent neutraliser le sens critique. Il parle d’un « langage automatique », « tournant tout seul », enfermé dans ses certitudes1.

L’intérêt d’une telle étude ne réside pas seulement dans le fait d’étudier la problématique du langage en tant qu’outil de communication servant à transporter du sens,  mais plutôt comme le moyen privilégié de rentrer en relation avec l’Autre : le jeune, sa famille. La parole est en ce sens l’un des moteurs essentiels de l’action éducative. Je pense que cette fonction centrale qu’a le langage dans notre profession ne peut se passer du point de vue sociolinguistique pour chercher de façon optimale ce qui peut faire sens chez l’autre.

La cohérence, la clarté, la rigueur ne parviennent pas toujours à surmonter les multiples embûches qui sont semées entre le professionnel et l’usager justiciable et qui sont autant de freins à la compréhension des enjeux judiciaires qui sous tendent l’action éducative ; l’ordonnance judiciaire ne suffisant pas à elle seule à légitimer l’action aux yeux  du jeune ou de sa famille

De nombreux barrages peuvent en effet successivement intervenir pour rendre difficile la prise de conscience par l’usager à la fois de la légitimité, du sens et de l’importance du travail qui est mené lors d’une prise en charge.

Ces obstacles : le vocabulaire, l’environnement ou contexte, l’état émotionnel et psychologique, la culture, les savoirs, l’asymétrie des positions  … qui peuvent nuire à l’intelligibilité du discours éducatif méritent de par leur  caractère permanent qu’on s’y attarde pour tenter de comprendre ce qui au juste agit sur le langage de façon constante dans une situation d’interaction verbale, dans un cadre social donné.

Je me suis alors demandé finalement si toutes ces difficultés ne trouvaient pas un peu leur  source dans ce « malentendu » toujours présent, exerçant son inquiétante influence sur la production de tout énoncé. Les énoncés même les plus structurés ne parviennent jamais tout à fait à le lever, le faire disparaître au profit de cette certitude à laquelle tout un chacun aspire qui est d’être compris de l’autre sans l’ombre d’un doute.

Puis c’est à travers la retranscription d’un séminaire mené dans un centre de crise et dirigé par Martin Pigeon psychanalyste que j’ai pu lire que « la contradiction, le malentendu sont des faits de structure propres au langage et non des parasites pathogènes… ».

Cette constatation m’avait frappé par l’évidence qu’elle suggérait. Je n’ai pas pu m’empêcher par la suite de rapprocher cette lecture de la façon dont on appréhende la parole au sein du métier d’éducateur et en particulier des entretiens que nous menons quotidiennement dans tous les services pour rentrer en relation avec l’usager et élaborer des pistes de travail.

Le malentendu en somme se comporterait alors comme une norme, une loi inhérente au langage. Le fait de considérer le malentendu comme un postulat, de le reconnaître comme faisant partie intégrante d’un système peut contribuer à nous aider à appréhender le phénomène dans sa globalité et de manière constructive. Ainsi, une approche de la parole fondée sur une connaissance des lois qui régissent le malentendu peut contribuer à améliorer notre principal outil de travail qu’est la parole à travers tous les lieux où elle peut s’articuler et prendre place.   

Ce travail d’analyse de la parole sans être ici prescriptif me semble néanmoins important pour appréhender le phénomène dans sa globalité, dans son contexte d’évolution et en interaction avec l’environnement institutionnel.

Le malentendu peut être diagnostiqué dans des situations d’interaction verbale précises, décrypté grâce au matériel que propose la linguistique interactionniste il nous révèle que l’acte de parole bien que banal sous sa forme extérieure, recèle nombre de paramètres qui, mis en lumière montrent l’incroyable complexité que renferme toute activité discursive.

C’est d’ailleurs dans cet intervalle que se situe mon hypothèse de travail : si le malentendu constitue un fait incontournable propre au langage et que notre mission est justement d’intervenir dans un cadre judiciaire auprès d’un public fragilisé par de nombreuses difficultés socio-économiques et psychologiques, n’est-il pas alors important d’être sensibilisé à cette notion de malentendu inscrite de fait dans les échanges verbaux pour élaborer une pédagogie de l’échange ?

Ainsi aurions-nous la possibilité d’augmenter nos chances de rendre plus efficaces encore nos outils et de nous donner des moyens optimums pour sceller des alliances de travail.

Pour lire la suite du mémoire, merci de cliquez ici.

* Morad Necer est rédacteur auprès du Ministère de la Justice. 

Pour citer le mémoire :

Morad Necer, « Des mots… Un sens pour tous ? », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Mémoire, août 2013.

1P. Bourdieu. Question de sociologie

One Response to MEMOIRE – Des mots… Un sens pour tous ?

  1. lit coffre 13 août 2013 at 12 h 06 min

    Un article très intéressant.

    Répondre

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