MEMOIRE – La Franc-maçonnerie face à la séparation des Eglises et de l’Etat

Université d’Aix-en-Provence

Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence

 

 

La Franc-maçonnerie face à la séparation des Eglises et de l’Etat

 

Céline CHADELAT

INTRODUCTION

L’entrée de la république française dans le XXème siècle se déroule d’une façon exceptionnellement enthousiaste, portée par l’espoir immense dans le progrès et dans la science. Encore fragilisé par l’affaire Dreyfus, le modèle républicain tend à être affermi, en unissant l’ensemble des citoyens derrière ses principes. Pour un certain nombre de républicains, la religion constitue un obstacle majeur à cette réalisation. Forte du Concordat, l’Eglise catholique occupe une place privilégiée auprès de l’Etat, tout en bénéficiant d’une influence encore considérable sur une partie de  la société. Au début du nouveau siècle et pendant cinq années encore, les relations entre autorité temporelle et autorité spirituelle sont régies sous l’autorité du Concordat. Depuis 1801, date à laquelle Napoléon avait réorganisé les liens officiels entre l’Etat et les cultes, principalement l’Eglise de Rome, la loi du 18 germinal an X , qu’on appelle aussi « première laïcisation » organisait le pluralisme religieux en France loin du modèle de religion d’Etat. Toutefois, le catholicisme considéré dans le texte comme la « religion de la grande majorité des français », bénéficiait de la reconnaissance de son utilité sociale auprès des signataires. Cela explique alors la nécessité de l’instauration de l’administration des cultes qui s’occupe du fameux budget des cultes, tant fustigé durant la période qui nous occupe. Cette disposition de la loi stipule que l’Etat participe financièrement au développement de l’Eglise.  D’autre part, l’Etat reconnaît le catholicisme, lui accorde ainsi un statut propre et a un droit de regard  sur l’élection du personnel ecclésiastique. Cette tentative d’équilibre entre ces deux types d’autorités est explosive au XIXe siècle, ouvrant un siècle marqué par de vives tensions entre l’Eglise papale et l’Etat. Siècle pendant lequel mûrit la libre-pensée, sur la base des idées des lumières, accouchant du concept de laïcité. C’est ainsi qu’en dépit des liens unissant l’Etat à l’Eglise catholique par l’intermédiaire du 18 Germinal An X, la république et cette dernière se livre une âpre concurrence.

france-triangle-de-la-commune(2)Une société, la Franc-maçonnerie se veut l’incarnation des valeurs et principes républicains. Une gardienne de la république, une force d’avant-garde qui rejette la notion de sacré et considère le dogme catholique, le principe même de dogme comme incompatible avec les fondements républicains. Le terme de franc-maçon trouve son origine dans l’appellation des bâtisseurs des cathédrales du Moyen Age[1]. En Europe, dès le XIème siècle, des guildes et des confréries de métiers s’organisent. Elles adoptent des coutumes et des règles, et pratiquent la charité. Parmi celles-ci, les corporations de bâtisseurs connaissent l’ ‘art royal[2]’ de la géométrie et de l’architecture. Or, ces ouvriers (tailleurs de pierre, charpentiers…) participent à une œuvre sacrée en consacrant à la gloire de Dieu de véritables ‘livres de pierre’, comme le montrent les sculptures des façades des cathédrales. Ils établissent ainsi un lien entre la transmission du savoir-faire et le domaine spirituel. Installés dans des abris couverts, ou loges[3], accolés aux bâtiments qu’ils consacrent, ils reçoivent une initiation simple, consistant essentiellement en secrets professionnels. Apprentis puis compagnons, ils oeuvrent sous l’autorité  de maîtres-maçons. Mais avec la fin des grands chantiers religieux de la fin du XIXème siècle, ces communautés disparaissent sans laisser de traces écrites. Toutefois, il n’y a qu’une filiation symbolique entre les Maçons opératifs (du latin opera, travaux), ouvriers catholiques travaillant la matière jusqu’à la fin du Moyen Age sur le continent européen, et les créateurs de la Franc-maçonnerie spéculative. Ce sont eux qui auraient créé la première Loge maçonnique en France. Le première Grande Loge Française voit le jour en 1728. Elle crée ses propres règlements généraux et en 1743, on compte déjà près de deux cents loges en France. Suite à une mise en sommeil qui dure six ans, est créée une obédience forte, nommée Grand Orient en 1773. Leur nombre ne cesse de croître jusqu’à la révolution avant d’être fortement affaiblie par l’épisode de la Terreur. En 1818, par l’intermédiaire du duc Decazes, lui-même maçon, Louis XVIII envoie aux préfets une circulaire autorisant les réunions maçonniques. C’est le premier et dernier acte d’officialisation de l’Ordre. Il va rester en vigueur jusqu’en 1901.

A la fin du XIXème siècle, la Maçonnerie française se compose de deux obédiences et de quelques groupuscules[4]. La principale est le Grand Orient de France, qui, avec ses 326 loges en 1900, est représentée dans presque tous les départements, mais plafonne autour de 18000 membres. En 1877, elle avait supprimé l’obligation en tête de ses règlements de la croyance en l’existence de Dieu et en l’immortalité de l’âme tout en prenant implicitement part  au combat pour la laïcité. Ce changement est essentiel car il revient à une violation du principal Landmark de l’Ordre et équivaut à une profession d’athéisme[5].La seconde, en progression, est la toute nouvelle Grande Loge de France, fondée en 1894 avec près de 70 loges et quelque 3000 membres. Enfin, le Droit Humain, première obédience mixte, créée en 1893, ne regroupe encore qu’une centaine d’adhérents.

La prédominance numérique et politique du Grand Orient amène mes recherches à se  concentrer sur cette obédience.

Du point de vue de la Franc-maçonnerie française, la République établie en 1870 se résume en trois mots : «antimilitarisme, anticléricalisme, socialisme »[6].  Cette définition de 1878 quelque peu abrupte du régime politique français, reste toutefois un idéal, loin de sa réalisation. Pour   Maurice Agulhon, celle-ci  est devenue une forme politique définie « par un contenu politique  précis de liberté et de laïcité ».[7]

Nous avons délibérément choisi d’aborder cette interaction entre le domaine politique et celui d’une société de pensée sous un angle précis : celui de la légitimité religieuse en matière politique.

Plus précisément, il s’agit de comprendre dans quelle mesure ce groupe peut passer du statut de société de réflexion à celui de société d’influence. Il convient dans un premier temps d’expliquer les raisons politiques et philosophiques de cette opposition.

L’affaire Dreyfus constitue l’élément déclencheur de l’intensification des attaques anticléricales de la part de la Franc-maçonnerie, dont le but est l’abolition du Concordat et donc la séparation des Eglises et de l’Etat. C’est en effet l’Eglise catholique qui est visée, même si chacune d’entre elles est concernéeLe terme anticlérical fait d’ailleurs son apparition en 1877 dans le supplément du Dictionnaire de la langue française d’Emile Littré, ce positiviste initié en Maçonnerie en 1875. Catholique …tire ses racines étymologiques du latin catholicus, « universel ». Chez les Pères de l’Eglise, le mot catholique qualifie l’authenticité de la foi et son universalité[8]. La notion de catholicité est donc commune à toutes les communions chrétiennes mais l’Eglise romaine se considère comme seule légitime. Sa doctrine se fonde sur la doctrine du filioque, l’enseignement de Jésus et l’affirmation de la primauté du pape, renforcée par le dogme de l’infaillibilité pontificale (1870). Celui-ci est considéré comme le successeur de saint Pierre, évêque de Rome, vicaire du Christ  sur l’enseignement du Christ, chef d’Etat de la Cité du Vatican. Au milieu du XIXe siècle apparaît le catholicisme social, ce terme renvoie à un courant doctrinal et militant du catholicisme contemporain s’inscrivant dans la logique antilibérale et antimoderne qui prévalait à Rome. Le Syllabus[9] illustre l’opposition catholique romaine aux changements de nature économique, sociaux et spirituels du siècle. Publié en 1864 par Pie IX, il est aussi appelé Recueil des principales erreurs de notre temps, il recense 80 propositions qui doivent être condamnées. Parmi elles figurent le panthéisme, le socialisme, le rationalisme, le libéralisme, même catholique. Pour les non-croyants, dont de nombreux francs-maçons, il symbolisa l’obscurantisme de l’Eglise de Rome.

D’autre part, l’histoire de la Franc-maçonnerie peut permettre de connaître  quelle est la nature des enjeux que présente une séparation de l’Eglise et de l’Etat pour elle. En 1900,  l’obédience majeure, le Grand Orient est le fruit d’un certains nombre d’évolutions et de mutations mentales et idéologiques des deux siècles précédant. Traditionnellement, elle se réfère aux Constitutions d’Anderson  et se rattache à la République qui trouve son élément originel dans la révolution française : 1792 inaugure en effet l’ère nouvelle d’un gouvernement des hommes revendiquant la raison de l’homme, la foi dans le progrès et la liberté[10]. Or, de nombreux révolutionnaires sont des Frères : Marat, Talleyrand, Mirabeau, Grouchy, Danton, Hébert, Desmoulins….  Et avant tout, de la Révolution est née une première Séparation des Eglises et de l’Etat : le 12 juillet 1790, l’Assemblée Constituante abolit la convention conclue en 1516 entre François 1er et le pape Léon X, sous le nom de Concordat et vote la Constitution Civile du clergé. Un des changements de fonds réside dans le caractère du fait que dès lors, les curés et évêques sont élus par leurs concitoyens. Quatre ans plus tard, l’œuvre de la Constituante sera complétée par la Convention qui, dès le 18 septembre 1794, supprime le Budget des Cultes. Bonaparte, redonne ensuite une importance à l’Eglise avec le Concordat. L’ultime ouvrage du XIXème siècle sur la séparation, La Séparation de l’Etat et des Eglises, du Frère maçon Louis Amiable[11], daté de 1882, constitue une véritable référence au sein de l’Ordre ; très documenté, il permet d’avoir un aperçu de ce que furent les arguments passés, et où Amiable, fort de ses travaux en loges, expose son propre avis en faveur de la Séparation. Pour achever son ouvrage, il choisit à son tour le style imagé de la métaphore de l’Eglise étouffant la France personnifiée : « […] La France, ce travailleur du progrès, est enlacée par un poulpe gigantesque. Vainement, elle détruirait quelques-uns des innombrables suçoirs, elle couperait tel ou tel tentacule. Pour échapper à l’étreinte mortelle, elle n’a qu’un parti à prendre : trancher la tête de la pieuvre »[12] .

On comprend que deux systèmes de pensée, deux visions du monde, de mise en forme de l’histoire s’opposent et que la victoire de l’une ne puisse supporter une quelconque forme de vivacité de la part  de l’autre. D’autant plus que la Franc-maçonnerie se présente plus que tout autre comme attachée aux valeurs de liberté, de solidarité et bien sûr de laïcité, marquée par une volonté de contribuer « à l’amélioration matérielle et morale, au perfectionnement intellectuel et social de l’humanité »[13].

Trois arguments majeurs reviennent de façon continue. D’après les rapports des travaux des ateliers dans des revues maçonniques, la société française se trouve encore dans un  « état d’enfance et d’anarchie de l’humanité ». En effet, la puissance de l’Eglise est encore trop forte et plonge l’opinion « crédule » dans un âge de ténèbres et dans le fanatisme. Plusieurs reproches sont faits à l’Eglise, de trois ordres :

– Le cléricalisme est considéré comme une force puissante, présente à toutes les stratesde la République, dangereuse et concurrente de la République par ses valeurs et ses pratiques. C’est pourquoi, une attaque récurrente de la Franc-maçonnerie porte sur le statut « politique » de l’Eglise au sein de l’état :

– Le rejet des privilèges accordés à l’Eglise par l’Etat et donc la remise en cause du Concordat. Cette accusation prend une forme juridique, touchant au port de la soutane, à l’enseignement, aux lois sur les associations et bien sûr aux salaires accordés par l’Etat aux religieux alors qu’une partie de la population n’est pas pratiquante. Certains travaux portent sur l’étude du fait religieux chrétien mais aussi universel :

– la remise en question du dogme religieux catholique et l’explication de sa prédominance. On trouve un rejet profond et argumenté des croyances catholiques, basé sur une série d’études sur l’origine de Jésus en lien direct avec le culte solaire. D’autre part, à l’instar des écrits de sa constitution, « un maçon ne croit pas, il comprend ». Le culte catholique est considéré comme un ensemble de traditions superstitieuses et manipulatrices, génératrices de comportements caractérisés par le fanatisme.

Ainsi, l’analyse des liens développés entre le Grand Orient et la République trouve une acuité certaine lorsqu’elle est traitée à l’aune de la question religieuse. D’autant lorsque l’entité républicaine, par sa situation à l’égard de l’Eglise du fait du Concordat, se trouve presque malgré elle, à la fois concurrente et antagoniste aux intérêts moraux de type laïque que ses partisans, les républicains, revendiquent.

C’est pourquoi notre étude nous amène à concevoir et interpréter la nature des relations entre une société d’influence, fait qui du moins pendant ces années, n’est plus à démontrer, et l’institution politique qui s’incarne dans l’Assemblée parlementaire. Il s’agit de saisir avec le plus d’exactitude possible son degré de pouvoir au sein de la sphère politique. L’intérêt de ces années s’échelonnant de 1900 à 1905 réside dans l’intensification des progrès en faveur de la séparation des Eglise et de l’Etat au sein de différents domaines  que constituent le  politique et surtout sur l’opinion publique : socle de la République. D’autre part, la Maçonnerie a rarement présenté un visage aussi homogène que durant la période qui précède la Séparation.

Du point de vue d’un large contexte, le combat de la Maçonnerie pour la laïcité prend différentes formes et s’inscrit dans la parfaite lignée de celui des républicains. Au pouvoir depuis 1879, ces derniers ont fait voter une série de lois en faveur de la laïcisation de la société qui aboutissent à des « séparations partielles[14]. L’ensemble de ces mesures laïcisatrices des différents gouvernements successifs avait encouragé l’accroissement d’un climat d’anticléricalisme.

En outre, il ne faut pas omettre le fait que encore vers 1900, à l’échelle de l’opinion publique la République reste contestée par une forte minorité catholique et monarchique du corps électoral, qui s’est manifesté avec vigueur durant l’Affaire Dreyfus. Ainsi, naturellement, la quasi-totalité de cette étude porte sur la volonté maçonnique de séparer l’Eglise catholique de l’Etat, et mes propos ne concernent donc que ce culte chrétien. Mais sur le plan purement politique, le Grand Orient se trouve alors galvanisé par l’Affaire Dreyfus et ses répercussions favorables à la République, mais aussi par l’arrivée au gouvernement de la Défense Républicaine, de Waldeck- Rousseau en 1899. Suit en 1901, le vote de la loi sur les congrégations qui connaît un certain succès. Enfin, les élections de 1902 se jouèrent sur « la question religieuse » : pour ou contre la loi de 1901 sur les associations. Cela permit une large victoire des radicaux à l’Assemblée marquant l’arrivée de Combes au pouvoir. Celui- ci cristallise les espoirs des Frères autour de sa personne. « Le petit père Combes », ancien séminariste mais profondément anticlérical, se heurte à l’absolutisme du nouveau Pape, Pie X, récemment désigné à la tête de l’Eglise romaine en 1903, succédant à Léon XIII . En novembre 1902, Combes demande la suppression de la formule employée par le pape –« nobis nominavit » : « nous a présenté »- qui suggérait l’idée que le pape nomme les évêques. La querelle, réglée par Pie X en 1903, rebondit avec la visite du président Loubet à Rome en 1904, le Concordat était devenu un « discordat », d’après la formule de Clémenceau. Bien que la Séparation eût été un objectif constant de la gauche depuis le programme de Belleville en 1869, Combes,  plutôt partisan d’un contrôle de l’Etat sur l’Eglise, ne la souhaitait pas plus que le Vatican. Mais c’est la rupture des relations diplomatiques qui précipite les évènements présagés ; Combes soutenu par une majorité laïque, met en chantier la Séparation, mais l’Affaire des fiches le fait tomber[15]. Pour mener l’entreprise à son terme, ce n’est ni son successeur Rouvier ni le ministre de l’Instruction publique et des Cultes qui tiennent le premier rôle, mais Aristide Briand.

Briand, qui ne fut jamais initié, était à la tête de la commission parlementaire créée en juin 1903, il dépose le 4 mars 1905 un rapport préparé avec Paul Grunebaum-Ballin et Louis Méjan. La discussion commence à la chambre le 21 mars 1905 et donne lieu à un débat d’une grande tenue[16], objet de notre étude. Briand, désireux de ménager les catholiques libéraux et progressistes, appuyé par Jaurès, veut « une loi de large neutralité, susceptible d’assurer la pacification des esprits », « une loi faite de liberté, de franchise et de loyauté » et non une loi qui serait « braquée sur l’Eglise comme un revolver ». La loi de séparation est votée en juillet par la Chambre, en décembre par le Sénat et promulguée le 11 décembre 1905. Son article premier stipule : « La République assure la liberté  de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes […] ». Selon l’article 2, « la République ne reconnaît, ni ne subventionne aucun culte » ; le budget des cultes est donc supprimé. Son article prévoit que les associations cultuelles qui seront formées pour gérer les biens ecclésiastiques devront se conformer « aux règles d’organisation générale du culte dont elle se proposent d’organiser l’exercice », ce qui revient à garantir la primauté de l’autorité ecclésiastique. Ces articles introduisent une rupture dans la tradition française et romaine et sont proches, dans leur esprit, de la formule de Montalembert « l’Eglise libre dans l’Etat libre ».

Sous le gouvernement Rouvier, lorsque la séparation s’effectue en 1905, la Franc-maçonnerie est victorieuse. La question de la Séparation est au centre des débats depuis certain nombre d’années dans les loges. Ainsi, en 1884, lors de la révision de la Constitution du Grand-Orient, le nouveau texte permit la  discussion des matières religieuses et politiques dans les ateliers, mais continua à proscrire celles se rapportant aux actes de l’autorité civile et aux luttes des partis politiques[17]. C’est en 1886 qu’une position claire est donnée à l’égard du rôle de l’Eglise au sein de l’Etat par l’ex- pasteur Dide qui invite les frères à se mobiliser pour obtenir la séparation des Eglises et de l’Etat.  En 1891, le Conseil de l’Ordre décide d’unir l’action de la Franc-maçonnerie à celle de la libre-pensée et les loges sont invitées à développer les cercles de celle-ci. Puis, en  1898, un vœu est adopté par les loges parisiennes en faveur de la séparation.

Ainsi, si l’Eglise était présente au sein de l’état du fait de la loi du 18 Germinal An X, Pierre Chevallier démontre que la Franc-maçonnerie y était également bien implantée. Durant la période qui nous intéresse, elle y participait à travers le parti radical. Précisons que ce parti  naquit en 1901 de la fusion de plusieurs organismes créés par des francs-maçons dès 1895. Le développement du parti coïncide d’ailleurs avec l’accroissement de son influence. A cette période, la Maçonnerie se trouve donc stimulée par cette éclosion du radicalisme dans la sphère politique.  Mais il ne faut pas omettre les nombreux maçons appartenant aux ministères successifs : le ministère Waldeck- Rousseau de 1899 à 1902. 1902 signe d’ailleurs la victoire au législatives des radicaux et par là, des francs-maçons sous le gouvernement Combiste. Enfin, en 1904, l’Affaire des fiches provoqua la chute du ministère Combes, le contraignant à démissionner. Il est alors remplacé par le ministère Rouvier.

Ainsi, après l’examen d’une bibliographie étendue et l’approche de  la littérature maçonnique, force est de constater que les années de 1877 à 1900 font l’objet de longs développements sur la montée de l’anticléricalisme, alors que les toutes dernières années précédant le vote des lois sont brièvement évoquées.

En résumé, face à l’élaboration d’un projet de loi, la question des budgets des cultes  est fondamentale, confirmée par certaines de mes recherches. La Franc-maçonnerie attend la Séparation depuis longtemps, les différentes obédiences sont unanimes quant à la nécessité de celle-ci. Toutefois, à l’intérieur même de la Franc-maçonnerie, les positions peuvent être divergentes sur la stratégie à adopter. Il est possible de tirer quelques conclusions.

Ainsi, pour Jaqueline Lalouette, la crainte de la puissance de l’Eglise de l’après séparation demeure, nombreux sont ceux qui craignent une Eglise libre, et le maintien du Concordat se fait dans une optique purement stratégique.  Les loges constituent des « laboratoires législatifs »  mais cela ne les empêche pas de voter contre le projet de loi lors d’un vote interne aux loges sur la mise en œuvre de la séparation[18]. Pour Larkin, cela s’expliquerait par la prudence de la Franc-maçonnerie à ne pas manifester de positions trop prononcées lorsque le débat devient trop intense dans le champ politique[19]. En outre, la proximité entre la Chambre  et le Grand-Orient, particulièrement, n’est plus à démontrer. Mais pour beaucoup, la séparation ne constitue qu’une étape. Cependant, la Franc-maçonnerie renvoie l’image d’une force politique puissante tout en restant délicate à mesurer.

Dans une correspondance entre Pierre Chevallier et Pierre Gaxotte, académicien, ce dernier écrit à l’auteur « C’est qu’il s’est formé en France, dans la seconde moitié du siècle surtout, en face du pouvoir légal, un nouveau pouvoir, un pouvoir d’opinion ou plus exactement un pouvoir qui, pratiquement, se donnait pour but d’agir sur l’opinion, de la manipuler et de se présenter lui- même comme étant de l’opinion. Il a donc parfaitement raison de ne pas se limiter aux loges, mais d’associer tout ce qui était assemblées parlantes, écrivantes, délibérantes, sociétés diverses, mais formant en marge de la monarchie, une classe d’hommes dressés à la propagande, aux débats, au maniement des électeurs et des assemblées… »[20]. Bien que Pierre Gaxotte fasse allusion au XVIIIe siècle et à la Révolution Française, il me semble que cette analyse puisse être transposée au XIXe siècle et au début du XXe. Car l’examen de la question de la séparation de l’Eglise et de l’Etat à travers l’implication de la Franc-maçonnerie n’a pas encore été déterminé de façon précise, en particulier sur le champ d’action que constitue l’Assemblée. L’hémicycle peut être envisagé comme la face visible de l’action maçonnique. C’est pourquoi, les activités qui y sont menées, doivent être profondément analysées. La parution d’un mémoire en 2001 sous la direction de Jean-Marie Mayeur, intitulé « Le rôle de la Franc-maçonnerie dans la Séparation des Eglises et de l’Etat » semble similaire à notre sujet de recherche. Pourtant, cette démonstration se base sur des sources de nature journalistique et maçonnique, omettant l’aspect parlementaire. C’est donc dans cet axe que notre recherche se situe. Car  après la lecture de cette historiographie, on apprend finalement peu sur le comportement des francs-maçons au Parlement face au projet de loi sur la séparation des Eglises et de l’Etat. Si l’on connaît plutôt bien l’attitude de la Franc-maçonnerie dans son ensemble à l’endroit de l’Eglise papiste, la mise en œuvre d’une campagne anticléricale, son rapport avec la libre-pensée, bref, sa part de contribution à l’instauration d’un contexte anticlérical, il n’en demeure pas moins que sa traduction concrète, le comportement de chaque maçon durant les débats de la phase finale et leur attitude face au vote de séparation, n’ont pas encore été cernés. Bien sûr, les travaux de Pierre Chevallier mettent clairement en évidence la stratégie mise en place par la Maçonnerie en facilitant les perspectives de carrières de jeunes politiciens en échange desquelles ces derniers doivent voter en faveur des lois soutenues par les maçons. André Combes parle du mécontentement de certaines loges à l’égard des gouvernements, confirmé par la lecture d’un certain nombre de revues et de bulletins. Car bien que l’anticléricalisme forme une ligne directrice et unificatrice entre francs-maçons, radicaux et socialistes, le soutien des parlementaires maçons est loin d’être systématique[21].

 Les frères furent donc des acteurs omniprésents dans la vie et le développement de la pensée laïque sous la troisième république. A ce propos, pour Chevallier, entre la Maçonnerie et la République, l’interpénétration de l’une par l’autre était inévitable. Mais à plusieurs reprises dans ses écrits, André Combes souligne que « son influence réelle sur le cours des événements reste problématique »[22]. En particulier sur la question de la séparation des Eglises et de l’Etat. En effet, à travers le cheminement législatif de la Loi, l’analyse de l’action des maçons fait réellement défaut.

Car notre étude nous porte à nous interroger sur la traduction concrète de l’action  des frères à son point d’aboutissement : le vote du projet de loi de séparation. Comment évaluer, mesurer l’étendue,  la portée de l’interférence entre l’évolution des parlementaires pour le vote de la loi au sein de l’hémicycle et les loges ?

Quelle que soit la période étudiée et malgré la disparité de la documentation, la visée prosopographique reste la même : il s’agit de constituer la biographie collective d’un corps ou d’un groupe de personnes en établissant et en croisant des notices individuelles.

Grâce à l’apport des archives de l’Assemblée Nationale,  il s’agit de voir comment furent préparés les rapports et l’élaboration en amont des lois. D’autre part, il convient d’identifier à tous les niveaux des gouvernements, le nombre de frères les composant. Mais on ne peut se contenter d’une approche quantitative. Chez les frères législateurs, il faut différencier  les actifs des figurants. Ainsi, les comptes-rendus des débats de l’Assemblée permettront de classifier les interventions de chacun selon leur fréquence, leur longueur et leurs qualités.

C’est pourquoi, après avoir vu les acteurs, comprenons leurs actions. Ainsi, durant les étapes de l’élaboration de la loi, débats, discours, commissions, projets de lois, votes doivent être analysés. A ce titre, pour André Combes, une investigation plus précise, notamment dans le nombre de parlementaires, est nécessaire[23]. Enfin, en parallèle, une comparaison avec l’activité des loges, leur fonctionnement, leurs thèmes de prédilections, se basant sur des Comptes-rendus des travaux des Loges, peut permettre d’aboutir à la mise en évidence d’éléments récurrents. Et, au mieux, la mise en perspective de l’évolution des activités maçonniques et de celles de l’Assemblée durant ces cinq années.

Mais cette perspective connaît d’importantes limites, dont Jaqueline Lalouette, qui dans son étude sur les Parlementaires de la Seine,  développe une approche prosopographique. Pour appréhender et pouvoir établir des corrélations entre la carrière des parlementaires et leurs activités maçonniques, il est nécessaire de connaître de manière détaillée leurs existences au sein des Loges. Ainsi, « Pour apprécier de la manière la plus juste possible la concordance entre la vie maçonnique et la vie politique, il faudrait pouvoir suivre parallèlement, année par année, les deux cursus, car la période d’activité maçonnique ne correspond pas toujours, tant s’en faut, à celle où les fonctions politiques furent les plus nombreuses et les plus importantes »[24]. Cela demande d’entreprendre un travail minutieux d’étude des Comptes-rendus des loges auxquelles chacun a appartenu, d’une part ; d’autre part les actions politiques sont plus facilement quantifiables et compréhensibles grâce à certains ouvrages disponibles à l’Assemblée Nationale. Mais elles se limitent à l’évolution politique de chacun, alors que l’idéal consisterait à ce que l’on puisse suivre le développement spirituel et philosophique de chaque personnage. En tout cas, cette démarche peut permettre de mettre en lumière les cas d’hommes sincèrement attachés aux idées de la Maçonnerie et de ceux plus sensibles aux perspectives de carrières politiques convoitées. Dans cette perspective, il est possible de différencier les hommes profitant du contexte clément pour voter favorablement à la loi, avec peut-être de réelles convictions mais sans ardeur, et les meneurs. C’est pourquoi,  pour saisir leur capacité d’influence dans tout son ensemble, sur les conseils d’André Combes, il peut être pertinent pour notre étude de nous concentrer sur les figures principales du Grand Orient dans leurs rapports avec l’institution politique. Ces personnages profitent d’une double situation à responsabilités ; étudier leur langage permettrait de saisir le poids de leur influence.  Leurs interventions dans les débats méritent une attention plus accrue. Les thèmes abordés, les allusions, la rhétorique doivent être analysés pour appréhender dans un second temps, les répercussions  au sein même du Grand Orient. Quel passé ont-ils au sein de la Maçonnerie et quels évolutions connaissent t-ils ensuite ? Et les hommes actifs, le sont-ils nécessairement au sein des deux sphères ?

Enfin, pour mieux appréhender le fonctionnement des loges de façon concrète, nous nous concentrerons sur une loge en particulier.

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* Après avoir été diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix-en-Provence, Céline Chadelat a commencé, et poursuit actuellement, une activité de journaliste.

Pour citer le mémoire :
Céline Chadelat, « La Franc-maçonnerie face à la séparation des Eglises et de l’Etat », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Cultures & Partage – Rapports – Mémoires, Décembre 2013.

[1] E. SAUNIER, Encyclopédie de la Franc- Maçonnerie, Paris, le Livre de Poche, 2000. p 518

[2] Art royal : L’art de bâtir était doublement considéré comme un ‘art royal’ par les constructeurs du Moyen Age, d’abord parce- que qu’il concernait les cathédrales, et alliait donc connaissances techniques et spiritualité, ensuite parce- qu’il dépendait d’un maître d’œuvre qui était le roi. Aujourd’hui, les Francs-maçons désignent encore leur travail comme un art royal.

[3] Loge : abri dans lequel les bâtisseurs médiévaux travaillaient et rangeaient leurs outils. Chez les Francs-maçons  d’aujourd’hui, le mot désigne à la fois le lieu où se réunit un groupe maçonnique et le groupe lui-même. Egalement appelée Atelier.

[4] André COMBES, « La franc-maçonnerie et la question religieuse à l’aube du XXe siècle », Regards croisés en 1905 sur la loi de séparation des Eglises et de l’état, sous la direction de M-O Munier, presse de l’université des sciences sociales de Toulouse, Toulouse, 2005, page 223.

[5] A. LANTOINE, Histoire de la Franc-maçonnerie française- La franc-maçonnerie dans l’Etat, Genève-Paris, Slatkine, 1982, p 175

[6] Convent de 1878, séance du 14 sept, discours du F. Dequaire, in Bulletin du GODF 1892, p 502.

[7] Sous la direction de Vincent DUCLERT et Christophe PROCHASSON, Dictionnaire critique de la république, Lonrai, Flammarion, 2007, page 17

[8] Sous la direction de Paul ROBERT, Le Petit Robert des noms propres, Tome I, Paris, Dictionnaires LE ROBERT, 2001.

 [9] Sous la direction de Paul ROBERT, Le Petit Robert des noms propres, Tome III, Paris, Dictionnaires LE ROBERT, 2001

[10] Sous la direction de Vincent DUCLERT et Christophe PROCHASSON, Dictionnaire critique de la république, Lonrai, Flammarion, 2007, page 18

[11]Louis Amiable (1837-1897), avocat, conseiller de Cour d’appel. Il est maire du Vème arrondissement de Paris de 1888 à 1891. Chevalier de la Légion d’Honneur. Membre de la Loge Isis-Monthion, Orient de Paris. Membre du Conseil de l’Ordre du GODF, dès 1885

[12] L.Amiable, La séparation des Eglises et de l’Etat, p 66

[13]  A. LANTOINE, Histoire de la Franc-maçonnerie française- La franc-maçonnerie dans l’Etat, Genève-Paris, Slatkine, 1982, p 160

[14] J.LALOUETTE, La séparation des Eglises et de l’Etat, genèse et développement d’une idée 1789-1905, Paris, Seuil, coll. « L’univers historique », 2005.

[15] Le 28 octobre 1904, suite à l’interpellation au Parlement du député nationaliste de Neuilly, Jean Guyot de Villeneuve, éclate l’Affaire des fiches. Un système avait été mis en place par un organe du Grand Orient dans le but d’épurer le corps militaire d’éléments catholiques et conservateurs, consistant à surveiller les pratiques religieuses de ces hommes. Au total, environ 20 000 fiches furent établies et adressées rue Cadet. Le scandale fut énorme et provoqua la chute du cabinet Combes.

[16] Tenue : rencontre, réunion, assemblée maçonnique qui se déroule nécessairement dans un temple, selon un rite préétabli. En dehors des rencontres normalement prévues pour la bonne marche de la Loge (de deux à trois par mois), d’autres Tenues ont un caractère plus particulier. Une Tenue blanche ouverte accueille un auditoire composé en partie de profanes exceptionnellement invités, mais le conférencier est Franc-Maçon. A l’inverse, lors d’une Tenue Blanche fermée, le conférencier, toujours invités, appartient au monde profane alors que l’auditoire n’est constituée que de Francs-Maçons. La séance qui écarte tout visiteur est une Tenue de famille. Pour honorer un Franc-maçon défunt ‘passé à l’orient éternel’, la Loge organise une Tenue de deuil. (Eric Saunier, Encyclopédie de la Franc-maçonnerie, p852).

[17] P.CHEVALLIER, Histoire de la franc-maçonnerie française- La maçonnerie Eglise de la République (1877-1944), Paris, Fayard, 1975, p 43.

[18] Paul PISTRE, « La loi de 1905et la Franc-maçonnerie », Regards croisés en 1905 sur la loi de séparation des Eglises et de l’état, sous la direction de M-O Munier, presse de l’université des sciences sociales de Toulouse, Toulouse, 2005, p 295

[19] M.LARKIN, L’église et l’état en France, 1905: la crise de la Séparation, Paris, Editions Privat, 2004, p 215

[20] Dominique MORILLON, « La fréquentation des fonds maçonniques de la BNF : Bilan et perspectives », Franc-maçonnerie et histoire- Bilan et perspectives, sous la direction de Christine Gaudin et Eric Saunier, publications des universités de Rouen et du Havre, Rouen, 2003, p 23.

[21] André COMBES, « La franc-maçonnerie et la question religieuse à l’aube du XXe siècle », Regards croisés en 1905 sur la loi de séparation des Eglises et de l’état, sous la direction de M-O Munier, presse de l’université des sciences sociales de Toulouse, Toulouse, 2005, p

[22] André Combes, « La franc-maçonnerie française en 1905 », Idées en mouvements, n°120, juin-juillet 2004

[23] Ibid.

[24] Jacqueline LALOUETTE, « Francs-maçons et libres penseurs », Les parlementaires de la Seine sous la Troisième République, sous la direction de MAYEUR Jean-Marie, CHALINE Jean-Pierre et CORBIN Alain, Paris, Publications de la Sorbonne, 2001, 278 pages, p 80

 

2 Responses to MEMOIRE – La Franc-maçonnerie face à la séparation des Eglises et de l’Etat

  1. Odal GOLD 19 juillet 2014 at 13 h 37 min

    … pour celui qui aura la patience de se pencher un peu sur le sujet… la religion des Franc-Maçons, tout au fond de leur naissance et de leur but, est peut-être bien la religion noachide (Selon ses lois, sont sauvés tous ceux qui n’étant pas juifs croient en un Dieu suprême et aux sept lois noachides..)

    > http://odalgold.blog4ever.com/la-religion-dite-a-noachide-a

    > http://odalgold.blog4ever.com/la-religion-des-franc-macons-noachide

    Répondre
  2. JACQUES ALAIN VERMEULEN 10 décembre 2013 at 10 h 20 min

    Il n’y a aucune religion supérieure à la vérité
    signé un templier parmis d’autres …..

    Répondre

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