MEMOIRE – La ‘mosquée Ground Zero’ : polémiques et instrumentalisation autour d’un projet érigé en symbole politique

Université de Lyon 2

Institut d’Etudes Politiques de Lyon

Formation initiale des éducateurs

 

 

La ‘mosquée Ground Zero’ : polémiques et instrumentalisation autour d’un projet érigé en symbole politique

Mots et symboles en politique

 

Coline JACQUELIN

Sous la direction de Denis BARBET

INTRODUCTION

Au cours du deuxième semestre 2009 naît à New-York le projet de la « Maison Cordoba », qui deviendra quelques mois plus tard le projet Park 51. L’idée est de construire dans le quartier du Lower Manhattan un centre interculturel en lieu et place d’un bâtiment désaffecté partiellement détruit lors des attentats du 11 septembre 2001 au World Trade Center. Ce projet naît du partenariat entrepris par un homme d’affaire, Sharif El-Gamal, qui a acheté le site en juillet 2009, et un couple formé par Daisy Khan, la présidente de l’O.N.G. ASMA (American Society for Muslim Advancement) qui œuvre pour le dialogue et la compréhension entre les musulmans d’Amérique et le reste de la population, et son mari Feysal Abdul Rauf, l’imam soufi de la mosquée New-Yorkaise Masjid Al-Farah et Président de l’organisation « Cordoba Initiative » qui officie dans le domaine du dialogue interculturel et inter-cultuel au niveau international.

Mais ce qui n’est à priori qu’un projet d’édifice urbain et culturel se retrouve soudain en mai 2010, dix mois après sa naissance, au cœur d’une vive polémique, un des éléments du débat portant sur le fait que, outre de nombreuses autres activités, il est prévu que le centre comprenne une salle de prière musulmane. D’autre part, on lui reproche sa trop grande proximité avec ce qu’on nomme singulièrement le site de « Ground Zero ». En réalité, ce projet est souvent présenté dans des discours politiques, des médias etc. – bien qu’à tort -, comme une « mosquée », « à » « Ground Zero ». Ainsi, on remarque d’emblée que le débat intègre des confusions rhétoriques et des éléments faisant partie de la symbolique ancrée dans la mémoire collective ; c’est pourquoi j’ai décidé d’en faire mon sujet de mémoire tant il y a, à mon sens, d’éléments se rapportant aux mots et aux symboles dans le domaine du et de la politique, au sein de cette polémique.

Ce qui m’a frappée et interpellée, c’est qu’il n’est pas rare que des éléments au caractère religieux provoquent des débats mais ce projet en particulier a déchaîné les passions pendant plusieurs mois au Etats-Unis ; j’ai alors souhaité tenter de comprendre pourquoi, et si cela n’était du qu’à une problématique liée à la question de l’Islam aux États-Unis, ou s’il n’y avait pas d’autres éléments d’explication et d’autres enjeux qui rentraient en compte. Comme pour chaque débat, il m’a semblé essentiel de s’intéresser au contexte politique et historique dans lequel celui-ci prenait place, aux réelles motivations des différents acteurs de la polémique et aux enjeux que celle-ci représentait pour chacun, ainsi qu’à la forme de la polémique elle-même, sa construction, son évolution…

Dès lors, l’objet de ce mémoire n’est pas de se demander s’il y a effectivement une montée de l’islamophobie aux États-Unis qui pourrait expliquer le rejet virulent de ce projet par une partie de la population Américaine, mais de tenter de démontrer en quoi la polémique qui existe autour du projet de centre interculturel Park51 est la conséquence de l’instrumentalisation d’un élément, utilisé comme un symbole par une pluralité d’acteurs, dont les processus discursifs ont pour but la construction d’une peur, au nom d’intérêts dépassant la seule question interreligieuse.

L’angle sous lequel j’ai choisi d’analyser la polémique autour de ce projet m’a alors amenée à cette problématique : en quoi la polémique autour du projet Park51 est-elle le fruit de l’instrumentalisation d’un projet d’édifice urbain érigé en symbole politique ? En effet, mon travail a comme axe central d’essayer de saisir les enjeux de cette polémique, non pas d’exposer comme un catalogue les arguments favorables et défavorables au projet, mais de tenter de comprendre pourquoi cette polémique est née, s’est développée et a évolué, autrement dit de saisir les raisons, les enjeux, les différentes causes du débat, puisque je vais tenter de montrer que celui-ci est complexe et loin d’être mono-causal. Tenter également de comprendre comment, c’est-à-dire par quels procédés cette polémique s’est construite et entretenue et quels sont les éléments qui ont contribué à l’instauration de ce débat.

Comme je l’ai dit, mon but tout au long de ce mémoire est de tenter de souligner et d’expliquer la complexité de la polémique dite Park51 car, d’après moi, toute polémique porte en elle des tenants et des aboutissants toujours plus complexes que ce que l’on peut imaginer de prime abord. Ainsi, je vais tenter de montrer que c’est l’enchevêtrement de plusieurs facteurs et éléments parfois diamétralement opposés qui ont conduit à l’instauration de ce débat et que, s’il s’agit d’une polémique où des arguments d’ordre religieux reviennent souvent sur le devant de la scène, c’est en fait loin de n’être qu’une question d’islamophobie.

Bien que ce soit un sujet polémique – et bien que j’ai un avis personnel sur le sujet – j’ai fait en sorte d’adopter un regard et une démarche dans mon travail des plus objectifs, même si je suis consciente qu’une objectivité absolue dans un travail de recherche et d’analyse est de l’ordre de l’utopie, n’importe quel individu ne pouvant se défaire totalement de ses préjugés, visions du monde, de son expérience personnelle inscrite dans son subconscient ; malgré cela, j’espère avoir au mieux évité l’écueil de faire un mémoire sur la question du bien-fondé de ce projet, ce qui n’est pas le but de ce travail de recherche qui est au contraire d’analyser comment et pourquoi est née cette polémique, et dans quel but et de quelle manière chaque acteur y jouant un rôle y a contribué. Le titre de mon mémoire laisse malgré tout entrevoir la ou les conclusions auxquelles je suis parvenue puisque, comme j’essaie de le démontrer, selon moi – que l’on soit ou non en faveur de ce projet – il paraît indéniable de dire qu’il a été, et est encore avant tout l’objet d’une instrumentalisation, qu’on lui a attribué une portée symbolique qui sert des buts et intérêts aussi divers qu’antagonistes.

En effet, un grand nombre d’acteurs extrêmement différents joue un rôle dans cette polémique et cela montre encore une fois sa complexité : des acteurs faisant à priori partie d’un même « groupe » (familles de victimes des attentats, membres d’une même communauté religieuse telle que l’Islam, membres de même tendances politiques etc.), n’ont pas les mêmes prises de positions quant à ce projet et, si c’est le cas, justifient parfois leurs positions de manières diamétralement opposées. Néanmoins, on retrouve deux grandes tendances à savoir d’un côté ce qui relève de la construction symbolique d’une peur, à des fins diverses mais servant les intérêts de ceux qui contribuent à l’édification de cette peur, et de l’autre l’édification d’un projet comme symbole d’une certaine image des États-Unis dont l’essence serait basée sur la tolérance.

De ce fait, l’angle d’analyse que j’ai choisi, à savoir celui de la polémique en elle-même, m’amène à traiter et analyser particulièrement les arguments et stratégies discursives des opposants au projet, mais cela me conduit inévitablement à évoquer certains arguments et certaines stratégies discursives de ceux qui y sont favorables et qui au contraire défendent le projet Park51 face à la polémique soulevée.

Il importe à ce stade de définir précisément ce que j’entends par « symbole politique ».

Tout d’abord, un symbole peut être défini comme un « Signe figuratif, être animé ou chose, qui représente un concept, qui en est l’image, l’attribut, l’emblème. »Note1. , ou encore comme « Ce qui représente autre chose en vertu d’une correspondance analogique. »Note2. . Ainsi, je vais expliquer en quoi le projet Park51 est, dans le cadre de cette polémique, devenu plus qu’un simple projet urbain en servant à figurer diverses représentations dans l’inconscient collectif, tant dans le processus de construction d’une peur que dans celui de l’imaginaire de tolérance et de ce qui ferait l’essence des États-Unis.

Ensuite, pourquoi parler de symbole politique ? Il convient ici de s’attarder sur la signification accordée au terme « politique » dans ce contexte. En effet, ce mot correspond à des définitions différentes selon qu’il est au genre masculin ou féminin. Comme l’explique Marcel Gauchet, d’une part la politique est « le pouvoir par représentation. » ; en d’autres termes, la politique correspond aux représentants dans une société qui détiennent une partie du pouvoir (gouvernement, Président de la République, Congrès aux États-Unis…) ou qui ont cela pour dessein (partis politiques par exemple). En revanche, le politique correspond de manière plus générale à ce qui concerne l’opinion publique et la société, son identité collective, la cohérence de la collectivité. Dès lors, lorsque je parle de « symbole politique », j’intègre ces deux notions : d’une part le fait que le projet Park51 a été érigé en symbole au niveau de la politique et par ses acteurs, mais également au plan dupolitique, au sens où cette symbolique qu’on lui a attribuée trouve aussi ses racines dans la société en elle-même, que ce projet est devenu un symbole politique au sens où il ne représentait pas seulement quelque chose en rapport avec la politique et la représentation du pouvoir, mais a bien servi d’élément figuratif dans une polémique qui concernait la vie de la collectivité.

Concernant la chronologie de mon travail, il faut là encore établir une distinction. Ainsi, en ce qui concerne l’analyse de la polémique à proprement parler j’ai basé l’ensemble de mes recherches sur une période allant de la naissance du projet en juillet-août 2009, au 31 juillet 2011 ; en effet, bien que la polémique ne soit toujours pas totalement close, le fait de travailler sur un sujet d’actualité m’imposait de me fixer une limite jusqu’à laquelle étudier son évolution, ne pouvant clore la rédaction de ce mémoire la veille de son rendu. De plus, il est probable qu’entre le moment où je rendrai ce travail et celui où je le soutiendrai devant un jury, il y ait encore eu des évolutions et de nouveaux éléments dans cette polémique. Néanmoins, face aux changements importants qu’a connus le projet en ce début d’année 2011, j’ai choisi – d’une manière certes arbitraire mais que j’ai souhaité la plus pertinente possible – de limiter mes recherches au 31 juillet 2011, afin de pouvoir tout de même intégrer le maximum d’éléments liés à l’évolution.

Mais pour analyser et comprendre cette polémique, il était nécessaire que j’inscrive mon travail de recherches et d’analyses dans un cadre chronologique plus large puisqu’il fallait que je revienne sur des éléments antérieurs, indispensables à la compréhension des débats autour de Park51 et des différents éléments qui rentrent en compte dans ces débats. En effet, la construction d’un symbole est un processus complexe qui ne se fait pas que dans le temps présent, mais intègre aussi des éléments de la mémoire collective et de l’inconscient collectif qui trouvent leurs racines dans des évènements et des constructions symboliques antérieures. Dès lors, certains éléments de mon travail prennent en compte une analyse que l’on peut dater d’à partir de la fin de la Guerre Froide.

Enfin, il me semble important d’apporter quelques éléments de précisions.

Tout d’abord sur le fait que j’emploie dans ce mémoire la plupart du temps la dénomination Park51 pour évoquer le centre communautaire dont le projet a vu le jour durant l’été 2009 : comme je l’explique dans ce mémoire, la dénomination du centre est précisément un des enjeux importants dans le débat mais pour rendre la rédaction et la compréhension plus aisée j’ai fait le choix d’adopter le nom qui est la dénomination officielle à l’heure actuelle et qui me semblait dès lors la plus neutre. Néanmoins, il est important de préciser que l’appellation officielle a changé au cours de la période d’analyse que couvre mon travail mais, encore une fois dans un souci de clarté, j’ai fait le choix délibéré d’employer la majeure partie du temps – sauf précisions – la dénomination officielle à l’heure du bouclage de la rédaction de ce mémoire bien que, de ce fait, l’appellation Park51 puisse paraître dans certains cas anachronique.

D’autre part, il convient de préciser ce que j’entends par l’expression « processus discursif », employée à plusieurs reprises. Ainsi, cette expression n’englobe pas simplement les processus par lesquels des acteurs cherchent à convaincre, persuader simplement par les mots et le langage parlé, mais inclut également l’ensemble des éléments du langage dans une acceptation plus large, c’est-à-dire les images, les symboles visuels etc., puisque le langage peut se définir comme la « capacité, observée chez tous les hommes, d’exprimer leur pensée et de communiquer au moyen d’un système de signes vocaux et éventuellement graphiques ; Tout système structuré de signes non verbaux remplissant une fonction de communication. »Note3., mais aussi comme « tout ce qui sert à exprimer des sensations et des idées. »Note4. . Dès lors, le processus discursif englobe, dans l’emploie que j’en fais dans ce mémoire, l’ensemble des éléments visant à communiquer une idée, de manière vocale ou non, écrite ou non, pouvant prendre des formes diverses allant du discours oral à la caricature, en passant pas l’association d’images ou de sons.

Une dernière précision tient au fait que mon mémoire aille un peu au-delà des 80 pages requises : en effet, j’effectue dans ce travail plusieurs analyses de caricatures, de slogans… et il m’a semblé beaucoup plus pertinent de les insérer directement dans mon travail de rédaction plutôt que les joindre en annexe, auquel cas il aurait été plus fastidieux de se rendre compte de ce que j’analysais, ce qui explique que cela ait fait augmenter en conséquence le nombres de pages.

J’ai choisi de traiter mon sujet en deux parties. En premier lieu, je vais ainsi présenter une partie que l’on pourrait qualifier de plus  « macro-centrée », dans laquelle j’analyse le contexte historique et social dans lequel est née et s’est développée cette polémique autour du projet Park51, éléments qui sont indissociables de cette dernière, et indispensables à sa compréhension.

Puis dans un second temps, j’ai choisi de développer une partie plus « micro-centrée », dans laquelle je m’intéresse d’avantage au processus discursif, à la symbolique et aux représentations mémorielles etc. (symbolique attribuée aux évènements du 11 septembre 2001 et par la suite au site de « Ground Zero ») ; de ce fait, je vais également tenter de montrer à quel point la dénomination du centre interculturel engage une véritable lutte d’interprétation de part et d’autre et est un des éléments majeurs dans le rôle que joue la rhétorique dans ce débat.

« Just because people oppose something doesn’t make them bigots or haters. It is how they express their opposition that defines whether they are bigots/haters or not. »Note5.

Partie première : pourquoi la « polémique park51 » ? un projet ambitieux dans un contexte historique et politique particulier

 

I – Juillet 2009 : vers la concrétisation d’un projet

 

A. Une volonté affichée de promouvoir le dialogue interculturel au sein d’un établissement aux multiples activités

Avant toute chose et pour éclaircir les différentes références qui sont faites au projet dans ce mémoire il faut souligner qu’à l’origine le projet Park51 se nommait « Cordoba House » ou « Maison Cordoba », mais a ensuite pris le nom plus neutre de l’emplacement du projet, pour des raisons qui seront expliquées par la suite. Ainsi, le site du futur centre Park51, s’il voit le jour, se trouve entre le 45 et le 51 de l’avenue Park Street dans le Lower Manhattan.

Pour lire la suite du mémoire, merci de cliquez ici.

*Ce mémoire a été rédigé par Coline Palacin-Jacquelin. Diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques (SciencesPo) de Lyon avec une spécialité pour les Relations Internationales Contemporaines, Coline y a également suivi et obtenu le DEMAC (Diplôme d’Etablissement du Monde Arabe Contemporain). Coline est également titulaire d’un Master 2 de l’Institut d’Etudes Politiques (SciencesPo) d’Aix-en-Provence en Management Interculturel et Médiation Religieuse. Coline est passionnée par les questions touchant au fait religieux, à la laïcité, ainsi qu’à l’interculturel.

Pour citer le mémoire :

Coline Palacin-Jacquelin, « La ‘moquée Ground Zero’ : polémiques et instrumentalisation autour d’un projet érigé en symbole politique », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Rapport – Mémoire, novembre 2013.

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