MEMOIRE – L’Iran dans l’imaginaire de l’Occident

UNIVERSITÉ AIX-MARSEILLE

INSTITUT DES ETUDES POLITIQUES

 

 

MÉMOIRE

Pour l’obtention du Diplôme

L’Iran dans l’imaginaire de l’Occident

De l’époque préclassique à nos jours : Mythe & représentations de l’altérité radicale

Par Clémence Allezard

 

 

Mémoire réalisé sous la direction de

Hervé Nédélec

Avant-Propos : « Vers l’Iran compliqué, Je volais

avec des idées simples »

« Vers l’Orient compliqué, je volais avec des idées simples », telles furent les paroles prononcées par le Général de Gaulle, alors qu’il survolait la forêt de cèdres à l’occasion de sa première visite au Liban. Substituant non sans opportunisme, « l’Iran » à « l’Orient », sous l’égide de mon directeur de mémoire, Hervé NEDELEC, je fis miens les dires du général, et en fit même le leitmotiv de mon entreprise. Je « volais », en effet, vers l’Iran « compliqué », avec « des idées simples », passionnée par ce pays depuis toujours, l’interrogation relative au choix d’un sujet de mémoire ne souffrit d’aucune hésitation, pas même d’une once de tergiversation, c’était l’Iran. Je pensai également aux mots de Nicolas Bouvier dont les récits de voyage, et il séjourna longtemps en Iran, sont une véritable invitation à suivre ses pas : « La vertu d’un voyage est de purger sa vie avant de la garnir ». Je ne pus entreprendre ce voyage pour ce pays qui me fascine tant, c’est donc un voyage intellectuel auquel je me résolus et donc sur un chemin spirituel que je m’aventurai.

J’y vis les ruines de Persépolis et de Pasargades, la tombe de Cyrus le Grand et le berceau d’une civilisation millénaire, à Ispahan ce furent la mosquée de Sheikh Lotfollâh et « cet inimitable bleu persan qui allège le cœur, qui tient l’Iran à bout de bras »[1] qui m’envoutèrent, à Téhéran ce fut le « café Prague »[2]… Depuis les collines de Téhéran justement, je pus observer l’effervescence d’une jeunesse avide de changement, résolue à échapper à l’austérité du régime des mollahs, je devinai l’émulation intellectuelle des quartiers chics et j’entendis aussi résonner l’indicible douleur des plaintes pleurant Hussein, martyr parmi les martyrs.

S’agissant d’un travail de recherches, se revendiquant d’une méthodologie « scientifique » et de fait « objective », il fallut toutefois faire des choix, et renoncer, un temps, à ce périple improbable. Je m’orientai alors vers l’Iran tel qu’il est perçu par l’Occident, c’est à dire une vision pâtissant de nombreux stéréotypes, et une position occidentale tout à fait ambivalente à l’égard de ce pays. En observatrice, éprise d’affection, de l’Iran, je n’échappai pas à une de ces images édulcorées de la société iranienne, faite d’artistes émancipés aux revendications libertaires, dignes descendants d’une « nouvelle vague » cinématographique qui n’opère jamais de reflux, réalisant des chefs d’œuvres salués, et primés lors de festivals internationaux, et ce au mépris d’une censure implacable, et ce au péril de leur liberté et de leur chère citoyenneté. A cette image d’Epinal de l’intellectuel en exil, s’ajoutait à ma perception des images de femmes de caractère, qui camouflant un maquillage sophistiqué et des idées subversives sous leur hijab, laissaient nonchalamment la brise Téhéranaise délivrer des mèches de cheveux de celui-ci, en dépit de la répression féroce, draconienne, de la police des mœurs. L’Iran est bien entendu bien plus complexe ; qu’il s’agisse de son identité plurielle, si peu appréhendée par les observateurs occidentaux, ou encore de l’orgueil et de l’irrévérence caractéristiques de son peuple, l’Iran ne peut se résumer à ces quelques poncifs mythiques et médiatiques.

Mon prisme de lecture se voulut original, pour ce faire, je tâchai de remettre en perspective la Perse, cet empire millénaire et multiethnique qui fascina tant au fil des siècles. Des Grecs qui, selon la légende, inventèrent le mot « paradis » en le voyant, en passant par les voyageurs du XVII et XVIIIe siècle et les philosophes des Lumières qui consacrèrent l’exotisme de salon et pavèrent la voie aux orientalistes qui y virent leur Atlantide perdue, sans oublier l’effervescence médiatique suscitée par le dernier shah d’Iran, avant que la féérie ne tourne au tragique.

Le fantasme est néanmoins source d’écueils. Une identité mutilée de la Perse, puis de  l’Iran, est parvenue aux portes de l’Occident, l’illusion supplantant le réel, les représentations brouillant la clairvoyance. L’Occident, cette notion géographique devenue axiome organisateur du monde, « inventa » son « Autre », l’Orient des mille et une nuits, figure de l’immuabilité, l’Orient despotique et archaïque aussi. En quête de lui même, l’Occident prit soin d’éviter que le mythe de sa destinée civilisatrice ne se volatilise avec les vapeurs des hammams, c’est donc également la vision du barbare à conquérir, idéologiquement & spirituellement inférieur, qui transparait des représentations occidentales de l’Iran. J’utilisai donc ce prisme, et je ne tâchai non pas de « réhabiliter » l’image Iran, mais bien de prendre à rebours « l’orientophilie » et comprendre comment au sein de l’imaginaire occidental le pays qui naguère évoquait Shahrazade, devint le syncrétisme de toutes les phobies occidentales. Comprendre comment l’Occident, sciemment ou non, prit le parti de transformer son propre rêve en cauchemar.

« La Perse est le pays du merveilleux; ce mot me fit songer. Chez nous, le « merveilleux » serait plutôt l’exceptionnel qui arrange; il est utilitaire, ou au moins édifiant. Ici, il peut naître aussi bien d’un oubli, d’un péché, d’une catastrophe qui, en rompant le train des habitudes, offre à la vie un champ inattendu pour déployer ses fastes sous des yeux toujours prêts à s’en réjouir. »

Nicolas Bouvier


Introduction

 

« Comme toute construction de l’esprit qui veut créer artificiellement une identité commune transcendant le mode de communication de l’homme, à savoir le langage, il faut une identité contraire et contradictoire à celle que l’on construit. L’Occident est essentiellement une notion géographique, c’est la partie où le soleil se couche lorsque l’on est en Orient. Pour exister dans l’ordre de l’intellect et de la représentation, l’Occident a donc besoin d’un Orient. »

Georges CORM, L’Europe et le Mythe de l’Occident.

La notion d’ « imaginaire » peut se définir de diverses manières, l’imaginaire peut être enfantin, social, culturel, collectif. Il relève tout d’abord de « l’œuvre, [du] domaine, [du] monde de l’imagination »[3]. A un niveau davantage philosophique, il est du « domaine de l’imagination, posé comme intentionnalité de la conscience »[4]. Jean-Paul Sartre propose à ce titre une définition stimulante : « Nous sommes à même, à présent, de comprendre le sens et la valeur de l’imaginaire. Tout imaginaire paraît « sur fond de monde », mais réciproquement toute appréhension du réel comme monde implique un dépassement caché vers l’imaginaire. Toute conscience imageante maintient le monde comme fond néantisé de l’imaginaire et réciproquement toute conscience du monde appelle et motive une conscience imageante comme saisie du sens particulier de la situation. »[5] L’imaginaire est de fait vecteur de sens, conditionne les perceptions et s’il renvoie à l’univers mental de l’imagination, il cartographie toutefois bien souvent le réel selon un sens prédéterminé, qu’il convient de « dépasser ».

L’Iran occupe une place toute particulière au sein de l’agora médiatique contemporaine, les termes « mollarchie », « obscurantisme », « menace nucléaire », « répression », ou encore « rétrograde», servent, si non systématiquement, très régulièrement à le caractériser. Assez naturellement, la nation iranienne acquiert une dimension largement péjorative et incarne, au sein de l’inconscient collectif occidental, une sorte de « monstre sacré », à la fois méconnu, car peu d’informations ne parviennent effectivement de cette société très fermée, et effrayant. Le terme « monstre », est ici utilisé à bon escient, comment ne pas penser, devant les innombrables récits médiatiques, hyperboliques, déconnectés de leur contexte culturel de production, à l’archétype mythologique des peuples « barbares », lointains, représentés sous la forme de créatures étranges,  d’animaux « malfaisants » ? Le monstre, cette « chose » dont les attributs, voire le comportement, divergent des normes sociétales, qui inquiète et fascine inexorablement. À ce sujet, Voltaire écrivait déjà en 1764 dans son Dictionnaire philosophique «  il est plus difficile qu’on ne pense de définir les monstres ». Il n’en demeure pas moins que ces créatures fabuleuses sont l’apanage de l’imaginaire culturel et social humain, pur produit de sa fantaisie. L’homme occidental, chantre du progrès et de la modernité n’eut de cesse d’avoir recours au fantasme, d’imaginer un Ailleurs chimérique, tantôt menaçant tantôt idyllique, mais toujours différent, voire antinomique. L’Occident parvint à de multiples reprises à s’imposer sur le monde, l’explorer, dominer ses peuples même dans les contrées les plus lointaines, leur imposant alors un véritable «  enfer pavé de bonnes intentions ». Des intentions telles que le christianisme, la démocratie, la science, une mise au pas de ces peuples dont le mode de vie était considéré comme rudimentaire à la modernité occidentale, a fortiori bénéfique. Ces éléments constitutifs de l’unité, réelle ou imaginée, de l’Occident, furent souvent transmis, davantage de force que de gré, aux nations que l’Occident tenta de conquérir.

Les populations d’Orient ne connaissent que trop bien cette tendance des Occidentaux à « l’assimilation culturelle ». Aux yeux des élites occidentales qu’elles proviennent du vieux continent ou de sa fille prodige d’Amérique du Nord, elles incarnent d’ailleurs, de nos jours encore, un « échec civilisationnel ». La persistance d’un état de « sous-développement » économique, d’une démocratie parfois toute relative, de la prégnance de la religion prévenant tout progrès en termes de libertés fondamentales,  au sein de certains de ces pays, en dépit des « efforts », de l’Occident, est imputée aux peuples eux-mêmes, du fait de  leur refus ou, rétrospectivement, de leur « incapacité » à s’adapter à la raison scientifique et à la modernité occidentale. Le chemin est encore long, en témoignent de récents débats en France sur les « bienfaits de la colonisation », avant que l’Occident ne reconnaisse certains de ses écueils, induits bien souvent par une vision que trop manichéenne du monde. Un manichéisme qui au fil des siècles, a consacré une dichotomie insécable entre Occident et Orient, christianisme et islam.

Si cette entreprise se concentre en essence sur l’Iran, l’emploi du terme « Orient » sera néanmoins récurrent, et ce notamment au cours du premier tableau. Cet amalgame que d’aucuns pourraient me reprocher, s’appuie en réalité sur la confusion inhérente à la vision occidentale de l’« Orient ». De fait, il s’agit là d’un concept englobant, auquel l’Occident eut largement recours et qui inclut sans distinction les pays du monde arabo-musulman pourtant à bien des égards hétéroclites. Les représentations de l’Iran sont emblématiques de cette abstraction de l’Occident, à la fois fruit et conséquence de siècles de confusions. Ainsi, le terme « Orient » évoque aussi bien les pharaons d’Égypte que les ruines de Carthage, les puits de pétrole du golfe que le royaume de la reine de Saba, les sérails sensuels perses et turques que l’obscurantisme religieux de pays « islamistes ». Le cheminement suivi sera donc naturellement celui des Grecs préclassiques qui imaginaient les régions lointaines peuplées de monstres, celui des premiers voyageurs occidentaux affublés de prismes ethnocentriques, celui des orientalistes et de leur quête d’une Atlantide perdue, se méprenant sur un Autre qu’ils magnifiaient alors. La mise en perspective de discours hétérogènes, appartenant à des temps et des époques très différentes se justifie à mon sens du fait que les représentations contemporaines de l’Iran, désormais médiatiques, pâtirent, et pâtissent encore de ce legs « mythologique ». La cacophonie médiatique, les discours réducteurs quant à l’Iran sont héritiers de l’atavisme culturel visant à réduire l’Autre à l’état de bête, en convoquant l’image du monstre ou en « exagérant » l’altérité, en l’érigeant en axiome de comparaison. Il apparût alors intéressant de comprendre dans quelle mesure des visions stéréotypées, positives ou péjoratives, dominées par un européanisme souvent non dissimulé, conduisirent à l’avènement d’une authentique diabolisation de l’autre, en l’occurrence l’Iran, au sein de la médiatisation de masse contemporaine. Pour ce faire il me sembla pertinent, de traiter au préalable de la Perse, et notamment du halo fantasmagorique qui l’entoura des siècles durant, jusqu’à la « féérie » de l’émergence de la dynastie Pahlavi sur la scène politico-médiatique internationale. Il ne fait aucun doute qu’au sein de l’imaginaire occidental, la Perse et l’Iran ne sont pas vecteurs des mêmes représentations. L’Iran d’Ahmadinejad et la Perse de Cyrus le Grand ne sont pourtant qu’une seule et même nation, la plus ancienne entité politique au monde.

Ce n’est finalement que récemment que la Perse adopta officiellement la dénomination d’ « Iran ». Ce changement s’opéra en 1935 sous l’impulsion du jeune Reza Khan, qui souhaitait alors s’inscrire en rupture avec l’image d’une Perse ancestrale et avec la dynastie Qadjar qui l’avait précédé et qui incarnait une Perse déliquescente. Et ce n’est par ailleurs qu’en 1979 que l’Iran devint la République Islamique d’Iran, suite à la chute de Mohamed Reza, fils de Reza Khan. D’un point de vue physique, l’Iran moderne dispose d’une superficie de 1 648 195 kilomètres carrés, il est donc trois fois plus grand que la France métropolitaine. Au Sud de l’Iran, les frontières sont naturellement dessinées par le Golfe Persique et le Golfe d’Oman, à l’Est se trouvent le Pakistan et l’Afghanistan, au Nord le Turkménistan,  la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan et l’Arménie, à l’Ouest la Turquie et l’Irak. À l’heure actuelle, si l’Iran se sent « menacé » par l’Ouest cela est en partie dû à la présence, de parts et d’autres de ses frontières, de troupes américaines. En effet, les Etats-Unis, au cours de leur croisade contre le terrorisme et les armes de destruction massive furent amenés à s’installer au sein de pays limitrophes. En Irak d’une part, où ils sont encore présents malgré une démobilisation progressive, en Afghanistan massivement mais également au Pakistan, au Qatar, au Koweït, au Bahreïn, aux Émirats Arabes Unis, en Arabie Saoudite, en Jordanie, en Turquie, ou encore au sein du sultanat d’Oman. Les États du golfe, de majorité sunnite, ne partagent pas d’une manière générale l’approche de l’Iran à l’égard des Etats-Unis, véritable partenaire économique. Ce n’est d’ailleurs qu’avec l’Iran, seul état majoritairement chiite, que Washington avait officiellement coupé toute relation diplomatique jusqu’à ce que le président Obama s’adresse directement à Téhéran peu après son arrivée au pouvoir en 2008. L’Iran, confronté à cet encerclement, perçu à plus d’un titre tel une stratégie d’étouffement de ses velléités régionales y répondit par de diverses stratégies : l’infiltration au Liban par le biais du Hezbollah, en Palestine,  ainsi qu’en Irak dans l’imbroglio politique et social déserté par les américains, et bien sûr, par le biais d’un programme nucléaire officiellement « civil » mais dont on redoute, depuis les années 2000[6], qu’il ne dissimule la volonté de constituer un véritable arsenal nucléaire. Les États voisins de l’Iran s’en dotèrent d’ailleurs largement, la logique iranienne veut donc qu’il n’y ait aucune raison objective pour qu’il soit dépourvu de l’arme nucléaire et qu’il ne puisse pas ainsi sanctuariser un territoire d’ores et déjà encerclé par des forces dont il se méfie. Pas même son hostilité affichée à l’égard de l’état d’Israël qu’il ne reconnaît d’ailleurs pas comme tel.

L’Iran ne fut certes jamais « colonisé » mais malgré cette histoire millénaire de souveraineté, il fut maintes fois envahi. Pour ne citer que les plus épiques, la conquête d’Alexandre le Macédonien en 330 avant J-C, les troupes Arabes en 651, qui l’islamiseront sans toutefois l’arabiser, mais aussi les troupes mongoles, jusqu’à la récente invasion anglo-soviétique en 1941. Les ingérences des autorités russes, britanniques et américaines seront multiples et de fait l’influence de l’Ouest sera particulièrement prégnante, au niveau politique, dès le XXe siècle. Les élites iraniennes précocement occidentalisées, le pays se retrouva très vite sur la voie d’une modernisation, au sens « occidental» du terme, prometteuse. La « révolution constitutionnelle perse », de 1905 à 1911 fut le premier événement du genre au Moyen-Orient, érigée à l’encontre du pouvoir despotique du dernier shah Qadjar, elle aboutit à des concessions de la part de ce dernier, notamment en termes de limitations de son pouvoir. C’est ainsi qu’en 1906, la Constitution iranienne fut rédigée et le Majles, parlement iranien, fut fondé. Il faudra attendre la révolution de 1979 pour que la constitution soit révisée et qu’elle abolisse définitivement la monarchie au profit d’une République islamiste, et pour que le Majles d’Iran originellement chambre du Sénat devienne l’unique entité législative iranienne.  Au lendemain de la chute de la dynastie Qadjar, Reza Khan prendra le pouvoir et sera l’instigateur d’une transformation en profondeur de l’Iran. Inspiré par Atatürk, il fut, similairement, mu par l’idée selon laquelle la prévalence de la religion au sein de la société représentait un obstacle au développement du pays. Les deux leaders l’identifièrent donc comme principale cause du fossé, en termes d’avancées politiques, sociales et technologiques entre l’Occident et l’Orient. Une perspective laïque et scientifique se substituera de fait à la vision religieuse.

Les exemples emblématiques de la sécularisation et de l’ « occidentalisation » du pays amorcées par Reza Khan, demeurent l’interdiction du port du voile et l’obligation pour les hommes de s’habiller « à l’occidentale » ou encore la « légende » voulant que la police, armée de ciseaux, fut chargée de veiller à ce que les femmes préfèrent des jupes ne dépassant pas les genoux. En outre, les ambitions de Reza Khan ne se limitèrent pas aux aspects sociaux et culturels, aux niveaux infrastructurels et industriels, mais aussi en termes de réformes des systèmes éducatif et législatif, il initiera de profonds changements. Pour ce faire le shah exigera que les futures élites iraniennes soient formées et éduquées en Occident, et notamment en France, provoquant ainsi une influence occidentale évidente sur la société iranienne. La portée de cette influence, et son refus pour certains, se manifeste pleinement par le néologisme inventé par Al-e-Ahmad en 1962 « ghrabzadegui », en français « ouestoxification »[7]. Le mouvement de rejet de cette « intoxication idéologique » venue de l’Occident, amplifiée par l’opposition du clergé et d’une population non négligeable de croyants, dont la piété se voit bafouée, trouve également ses causes dans la perpétuation de la modernisation de l’Iran initiée par Reza Khan sous  le règne de son fils, Mohamed Reza Shah. Ce dernier sera en effet à l’origine de la « Révolution blanche » qui débuta en 1962, une série de réformes vouées à rapidement moderniser l’Iran, afin qu’il rejoigne, à terme, le rang des grandes puissances mondiales, aux côtés des nations occidentales alliées.

Le chiisme duodécimain est un facteur identitaire indéniable en Iran, renforcée sous l’ère safavide (1501-1736), afin de contrer la domination de l’Empire Ottoman, sunnite, il est un élément identitaire spécifique, il participe à part entière à ce que l’on nomme communément « l’exception iranienne ». Cette occidentalisation des mœurs et des coutumes offensa les forces religieuses. Une autre révolution inédite était alors en germe,  sous l’impulsion de clercs influents tels que Rouhollah Khomeiny  depuis son lieu d’asile à Neauphle-le-Château. La République Islamique d’Iran fut proclamée le 1er Avril 1979, ses débuts furent largement marqués par un premier coup de force qui mettra un terme pendant plusieurs décennies au dialogue diplomatique entre Téhéran et Washington, la prise d’otages d’une durée de 444 jours au sein de l’Ambassade américaine à Téhéran. Au sortir de cette « crise », quatre guerres éclatèrent: une de nature politique contre les Etats-Unis, une militaire lors de l’invasion de l’Irak, une policière contre les opposants et une « terroriste » contre les occidentaux.[8]

La survenue de la République Islamique d’Iran transforma radicalement l’image de l’Iran  dans l’inconscient collectif occidental. Patrick Balkany, député UMP des Hauts de Seine, au cours d’une récente interview accordée à la LCP (la chaine parlementaire), déclara : « Du temps du Shah d’Iran, l’Iran c’était le pays émergent par excellence, c’était le pays dont tout le monde parlait, un grand pays, le grand pays du futur ». Patrick Balkany n’est aucunement spécialiste de l’Iran et c’est bien en cela qu’il permet d’incarner pleinement l’imaginaire du « commun des néophytes». L’islamisation « politique » de l’Iran alla à rebours des prévisions optimistes quant à son avenir, à rebours de la modernisation amorcée au XXe siècle, d’où le jugement des observateurs occidentaux qui virent à postériori en ce bouleversement majeur, une régression manifeste. La couverture médiatique de la « situation iranienne », fut dans la même veine que ces constats politiques et ne tarda pas à signer l’avènement d’une authentique image « repoussoir » de l’Iran. Le mouvement révolutionnaire de 1979 consacra bien entendu les forces religieuses. Toutefois la mise en perspective d’autres réalités, géopolitiques, économiques, sociales, médiatiques, se devaient d’être mobilisées afin d’appréhender cet événement majeur. Force est de constater, que ce ne fut pas chose faite, et l’Iran devint rapidement synonyme de fanatisme, d’obscurantisme, d’archaïsme.  La Révolution islamique d’Iran ne correspondait en effet pas aux schémas classiques de ce qu’en  Occident on nomme « révolution ». Son analyse échappe irrémédiablement aux canons occidentaux. Les médias et les élites politiques, confortés dans leurs jugements, par les figures des intellectuels exilés dénonçant le régime des mollahs,  identifièrent exponentiellement  l’Iran comme une « menace ». Son image fut dès lors largement répulsive, sujette à des clichés réducteurs dépréciatifs, auxquels l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005 ne remédia aucunement, bien au contraire.

Par ailleurs, depuis les manifestations estudiantines de 2009, l’Occident prit conscience que la génération postrévolutionnaire avait soif d’émancipation et était résolue à en finir avec la « mollarchie ». Cependant la réalité iranienne est plurielle, la société ne se résume pas à d’intrépides étudiants, à une classe moyenne éclairée et occidentalisée ou à des mollahs fanatiques, elle est aussi marquée par une pauvreté saisissante, un ascenseur social devenu inexistant, et une classe ouvrière, la plus nombreuse, pour qui la religion est davantage un refuge, un pilier, un système idéologique expliquant le monde de manière « cohérente » et qui par conséquent rassure inexorablement. L’islam est, en quelque sorte, le médiateur symbolique entre les dirigeants et les citoyens. En Iran, l’intégralité, ou presque, de la vie de tout un chacun est régie par la religion, elle  est la clé d’une vie vertueuse, structure et rythme le quotidien, prévient la décadence, ôte les doutes soulevés par « le réel », et fournit, systématiquement des réponses. Quel régime politique peut se targuer d’être en plus d’un système gouvernemental opérationnel, une véritable grille de lecture du monde, d’être cette entité spirituelle, intouchable, guidant le peuple ? Une république théocratique apparaît dès lors comme une véritable aubaine politique, le citoyen-croyant acceptant, un temps, injustices et aliénations en tant qu’elles émanent de la volonté divine. L’islam, et l’utilisation politique dont il fait l’objet, maintient une partie des Iraniens dans l’ignorance et dans la crainte qu’un acte de sédition, ne serait-ce qu’idéel, n’engendre immédiatement ou a postériori la punition divine.  L’autorité de « l’homme au portable », tel qu’il est surnommé non sans humour par certains étudiants, – l’ayatollah étant supposé être en contact direct avec Dieu- est en effet remise en cause par les plus érudits et les plus téméraires, mais loin s’en faut pour que ceux ci constituent une écrasante majorité.

D’autre part, l’Occident se fourvoie totalement lorsqu’il imagine que les forces progressistes, en Iran, sont athées. Si remise en cause de l’islam il y a, ce n’est que de son volet politique dont il est question. Le chiisme duodécimain fait partie intégrante de l’identité iranienne, il ne s’agit en aucun cas de le répudier. Aussi, le soutien à Ahmadinejad, à des courants politiques dits radicaux, apparaît paradoxal au profane. Or et cela s’applique notamment à la question nucléaire, Ahmadinejad parvint à faire de ces questions une affaire d’orgueil national, on ne saurait sous-estimer la fameuse « fierté iranienne ». Aux yeux de l’Occident, la désinvolture affichée des dirigeants iraniens est, elle, belle et bien représentative de la société, à qui on ne saurait imposer une ligne de conduite prescrite par l’étranger.

Comprendre l’Iran, c’est aussi faire entrer en ligne de compte la gloire et la magnificence passées de feu ce vieil empire, c’est remettre en perspective la civilisation millénaire qu’il abrite, les ruines majestueuses d’un empire, dont l’aura et l’importance qui, si bafouées et minimisées soit-elles au sein de l’histoire « officielle » de la République islamique d’Iran, demeurent intactes aux yeux des Iraniens. C’est la revendication « aryenne » de l’Iran, la patrie des philosophes et des poètes, de ceux, nombreux, qui fêtent encore « Nowrouz »[9], la civilisation multimillénaire et son foisonnement culturel qui fascina tant les orientalistes. C’est aussi envisager le poids de la religion, du chiisme, en tant qu’élément identitaire incontournable de la société iranienne, le rejet total du sunnisme, l’Iran de l’Achoura[10], de celui qui est prêt à « périr sur le chemin de Dieu ». Comprendre l’Iran c’est également appréhender l’Iran selon son identité « mondialisée », un pays éclairé, une classe aisée occidentalisée, influencée par les échos qui lui parviennent de l’Ouest et de « Teherangeles ». Cette identité plurielle[11] de l’Iran, consacre indéniablement l’idée d’« exception iranienne », finalement si peu considérée par les observateurs occidentaux. Il s’agirait donc pour ces derniers de repenser leurs « prismes d’analyse », à priori insuffisants quant à l’appréhension de l’Iran.

Se pose alors la question des causes du maintien, tenace, des poncifs occidentaux. Pourquoi et comment des représentations radicalement biaisées de l’Iran naquirent et perdurent en Occident ? Le bienfondé de certaines d’entre elles ne fait aucun doute, la répression des opposants, la férocité de la police des mœurs, la menace nucléaire et les activités terroristes sont des réalités. En outre, la Perse à l’heure où elle enflammait la littérature européenne, était peut-être davantage « suave » et « voluptueuse » que l’Occident aux prises avec une modernité angoissante. Ces représentations peuvent effectivement correspondre à des réalités. Il n’empêche qu’elles sont les conséquences d’innombrables idées reçues et de stéréotypes hyperboliques qui, mis bout à bout, faussent considérablement l’intellection de l’Iran. À travers son intérêt pour l’Iran, qu’il se manifeste par la fascination ou la diabolisation, l’Occident se heurte irrémédiablement à l’altérité, une altérité qu’il imagine alors des plus radicales. L’Occident par le biais des récits mythiques hérités de la Grèce, des œuvres consacrant l’exotisme de salon, et de manière plus symptomatique, de l’orientalisme, « se fabriqua » son autre antinomique. C’est selon le prisme de lecture de l’idéologie ethnocentrique et du phénomène de l’anthropologie spontanée mis en place par l’Occident dans son rapport à l’Iran, en s’appuyant sur des modèles primitifs et idéaux et en donnant alors une réalité partielle, biaisée, que l’Iran sera appréhendé  au cours de cette entreprise. Il s’agira de comprendre les causes sous-jacentes de ces conceptions manichéennes et réductrices de l’Iran, archétype de l’Autre aux yeux de l’Occident. L’Iran fantasmé est-il le signe que l’Occident pour assurer la survivance du mythe de sa destinée civilisatrice a besoin d’une image antithétique ? La mode culturelle de l’orientalisme et son impact au sein de l’inconscient collectif fut l’objet d’une critique virulente de Maxime Rodinson, qu’il formula ainsi : « Les études savantes influencent bien moins qu’elles ne sont influencées par les idées courantes. Les perceptions de l’Autre prennent en compte celui-ci moins pour ce qu’il est que pour ce qu’il paraît représenter comme menace, comme espoir, en connexion avec les passions et les intérêts, pour renforcer ou illustrer un courant interne. Nul ne hait ni n’aime gratuitement un peuple, un univers culturels extérieurs. Les images passent par le processus habituel de formation et d’évolution des idéologies. Vaste domaine dont le défrichement commence à peine. »

S’appuyant sur cette définition de Rodinson, il s’agira par conséquent de prendre l’imaginaire de l’Occident comme « tremplin », appréhender les représentations collectives intégrées par le biais d’un tribut artistique et politique pluriséculaire, s’en éloigner, et tenter enfin de « défricher ».

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*Ce mémoire a été rédigé par Clémence Allezard. Clémence est étudiante à Sciences Po Aix. Elle est actuellement en Master de Journalisme Politique à l’International. Elle souhaite développer une spécialité particulière pour l’Iran et est passionnée par ce pays. Elle contribuera régulièrement au sein des colonnes de Cultures & Croyances sur le sujet.

Clémence a rejoint l’équipe de Cultures & Croyances en qualité de collaboratrice en décembre 2013. Elle est joignable à l’adresse mail suivante : clemence.allezard@cultures-et-croyances.com

Pour obtenir le mémoire dans son intégralité (environ 150 pages), merci de contacter l’Equipe de Cultures & Croyances à l’adresse suivante : contact@cultures-et-croyances.com

Pour citer le mémoire :
Clémence Allezard, « LIran dans l’imaginaire de l’Occident », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Rapports – Mémoires, décembre 2013.

[1] BOUVIER N., (1963) L’Usage du monde, Éditions Payot, éd. 2001, p213

[2] Le café Prague de Téhéran est un café situé à proximité de l’université de Téhéran, fréquenté en majeure partie par des étudiants et des intellectuels. (Il a récemment été fermé alors que les propriétaires refusaient d’y installer des caméras de surveillance par les autorités de la « Police de la moralité » iranienne).

[3] CNRL – Centre National des Ressources Lexicales. (s.d.). « Imaginaire » Définition de « Imaginaire ». Consulté le Novrembre 2012, 2013, sur CNRL – Centre National des Ressources Lexicales: http://www.cnrtl.fr/lexicographie/imaginaire

[4] Ibid.

[5] SARTRE, J.-P. (1940). Imaginaire (éd. rev. 1986). Paris: Gallimard ; p238

[6] Le doute s’est en effet installé au cours des années 2000. En dépit de la signature d’un traité de non prolifération nucléaire, l’Iran a construit des sites d’enrichissement d’uranium. C’est notamment le site de Natanz qui fut révélé par image satellitaire de la NASA, puis ceux de Buchehr, Fordow, et Arak, tous «  confirmés » par des inspections de l’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). La nature secrète de ce programme « inquiète » de fait les autorités occidentales et les états voisins.

[7] DJALAL, Al-e Ahmad, (1988) L’Occidentalité, Paris, Éd. L’Harmattan, (version persane 1962).

[8] Encyclopédie de l’Agora, entrée « Iran » http://agora.qc.ca/Dossiers/Iran

[9] Nowrouz : Il s’agit de la fête traditionnelle des peuples iraniens et turcs qui célèbrent le nouvel an du calendrier persan, symbolisant l’unité culturelle et des traditions vieilles de plus de trois millénaires.  Il est inscrit depuis le 30 Septembre 2009 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO.

[10] Achoura : Cérémonies religieuses célébrant la mort de l’Imam Hossein, petit-fils du Prophète, tué, avec sa famille, par le Calife Yazid à Karbala en 680. L’Achoura, « fête du martyr » puisque Hossein fut exécuté alors qu’il luttait contre la tyrannie des Omeyyades, est la plus importante de la religion chiite.

[11] Voir Christian Bromberger « Les Trois Identités de l’Iran », conférence donnée à Aix-en-Provence à la Maison de la Méditerranée, Mars 2013

4 Responses to MEMOIRE – L’Iran dans l’imaginaire de l’Occident

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  4. Robisco Nathalie 23 décembre 2013 at 21 h 56 min

    Sincèrement, je ne connaissais pas à fond l’Histoire de l’Iran, et ce mémoire est brillant:il enrichit le lecteur; de plus, l’argumentation est bien construite.
    Par ailleurs, force est de constater que depuis De Gaulle, les occidentaux ont toujours sur l’Orient des « idées simples » (simplistes?).

    Répondre

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