MEMOIRE – Télévision et analphabétisme : la réception du feuilleton « secrets de famille » par les femmes de Meskine

Université Yaoundé I – Cameroun

UFR Science et technique de l’information et de la communication

Filière : journalisme

 

Par Djaratou Djibrilla

 

        

TELEVISION ET ANALPHABETISME : LA RECEPTION

DU FEUILLETON « SECRETS DE FAMILLE » PAR LES

FEMMES DE MESKINE

 

 

Mémoire présenté et soutenu publiquement en vue de l’obtention du Diplôme  des Sciences et Techniques de l’Information et de la Communication
(D.S.T.I.C)

 

 

Sous la direction de 

Laurent Charles BOYOMO ASSALA
Professeur

 

 

_________

Sans titre1

Epigraphe

 

« On peut mesurer, à peu près bien le nombre de gens à l’écoute et la composition socio-démographique du public [ .. ]. Ce qui nous échappe, c’est ce que deviennent les images, les sons et les paroles de la télévision lorsqu’ils sont engloutis dans la « nuit sociale » ; lorsqu’ils sont réemployés par d’innombrables bricoleurs, fabriquant, comme autant de facteur cheval, des constructions baroques ou féeriques avec les débris d’assiettes ou les fragments de carreaux ramassés au hasard de leur pratique. que télévisuelle. »[1]

Michel SOUCHON, séminaire IREP, 1989

 

Résumé

 

Les analphabètes visionnent les programmes de la télévision avec un engouement manifeste, alors que sur la chaîne de télévision nationale (CRTV) les émissions sont conçues soit en en français soit en anglais. Même à Meskine, une localité refoulée de l’extrême – nord du pays, les analphabètes (les femmes surtout) sont attachées aux programmes diffusés sur la CRTV télé, notamment les feuilletons, les séries et les films.

Dans cette étude, nous nous sommes penchée sur les conditions de réception de la télévision par les femmes analphabètes. Pour ce faire, nous nous sommes rendue à Meskine pour interroger ces femmes, en procédant aux discussions de groupes dirigés. Il découle de l’enquête que les femmes ont adopté une certaine stratégie de décodage du dialogue dans les feuilletons et séries télévisés, qui va de l’imagination en passant par la comparaison (ou rapprochement) des scènes de la fiction aux événements de la vis réelle, à la référence à la culture de ces femmes.

Par ailleurs, elles ont procédé à l’interprétation de quelques épisodes du feuilleton « Secrets de famille » dont nous nous sommes servies comme outil de travail dans cette recherche. Au travers de cela, nous avons enfin déterminé les modalités de compréhension de ce feuilleton par les femmes analphabètes.

Introduction

 

I — PRÉSENTATION DU SUJET

La télévision camerounaise a été officiellement lancée le 20 mars 1985, lors de la tenue du congrès extraordinaire de l’UNC qui deviendra RIVC à Bamenda. Au départ, elle diffusait les week-ends seulement puis progressivement les horaires ont évoluées. Et parallèlement son audience aussi qui, au début était limitée aux grandes villes, s’est élargie à l’ensemble du pays. Même si dans les zones rurales l’adoption de ce média a été assez lente. Pour les ruraux, la télévision est destinée aux citadins. Mais cette croyance est dépassée aujourd’hui. Les campagnards sont d’ailleurs les plus fidèles téléspectateurs du petit écran tant pour l’information que pour le divertissement qui y est dispensé. La télévision est désormais rentrée dans les mœurs des Camerounais et ne laisse personne indifférent.

Par ailleurs, à l’extrême nord du Cameroun en particulier dans le Diamaré et plus précisément à Maroua où se trouve la localité de Meskine, la TV nationale (CRTV) est également bien reçue. Elle mobilise d’ailleurs un bon nombre de «fidèles », mais à majorité féminine. Comme la plupart des femmes, celles de Meskine s’intéressent également aux feuilletons et autres séries télévisées. La seule particularité à relever  ici, c’est que les femmes de Meskine soumises à notre enquête sont analphabètes. Toutefois, cela ne diminue en rien leur engouement pour les émissions qu’elles suivent régulièrement à la télé. La télévision occupe donc une place prépondérante dans la vie de ces femmes. Certes, la radio est le média le plus répandu mais la télévision s’affirme comme un puissant agent de mondialisation. A cet effet, elle permet à ces ménagères de s’insérer du moins de connaître la Société moderne à travers ce qu’elles voient.

L’objet de notre réflexion est de mettre en relief le mode de perception que les femmes de Meskine ont, des feuilletons télévisés. Autrement dit, il s’agit pour nous de comprendre comment des femmes ne sachant ni lire ni écrire le français et l’anglais, visionnent et comprennent les feuilletons télévisés diffusés en ces langues. Notre observation nous a conduit à faire un constat au départ quelque peu surprenant pour nous, à savoir le fait que des analphabètes soient autant attachés à des feuilletons télévisés. Nous avons donc voulu comprendre cette situation à priori assez délicate. C’est cette tentative de compréhension qui est au cœur de notre problématique. Elle nous a conduit à nous intéresser au feuilleton, objet de toutes les attentions de ces femmes : « Secrets de famille » diffusé sur la CRTV de lundi au mercredi de 20 heures à 20 h 26 minutes.

Si notre étude s’est focalisée sur les femmes, c’est parce que ces dernières apparaissent d’emblée comme les plus fidèles téléspectatrices des feuilletons télévisés. Peut-être du fait de leur plus grande disponibilité et d’exposition par rapport au petit écran. En effet, les femmes passent l’essentiel de leur temps au foyer et disposent ce faisant du temps qu’elles peuvent consacrer à la télévision. Par ailleurs, le caractère analphabète de ces femmes nous a incité à chercher les mécanismes qui leur permettent de comprendre ce feuilleton.

Fondées sur l’idée d’une activité du téléspectateur dans la coproduction du sens, cette enquête de réception s’intéresse au travail d’interprétation. Il s’agit de se pencher sur la rencontre entre un dialogue et celui qui l’écoute et de rendre compte de la construction des interprétations par les téléspectatrices, en l’occurrence les analphabètes. Les chercheurs s’accordent sur la dimension culturelle et sociale pour reconnaître la pluralité des lectures et des interprétations faites par les différents types de téléspectateurs du petit écran.

Cette étude s’attache subséquemment, à la réception de la télévision et aux conditions de cette réception par les analphabètes. Notre objectif principal est de saisir les contraintes et les modalités qui régissent la réception de la télévision par les analphabètes. L’enquête menée auprès de ces femmes a apporté des réponses, tout au moins des éclaircissements à nos interrogations et a dissipé notre étonnement quant à l’engouement des analphabètes pour les feuilletons télévisés.

II – OBJET D’ ETUDE

Les premières expériences de transmission d’images à distance remontent au XIXe  siècle. En fait ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale que la télévision atteint véritablement ses publics. Elle est désormais un phénomène mondial. Aussi s’impose-t-elle dans les pays du tiers Monde, bien qu’elle apparaît souvent comme une sorte de luxe coûteux. Ainsi la télévision fit ses premiers pas au Cameroun précisément le 20 mars 1985. La réception des programmes de la TV nationale devient alors effective sur toute l’étendue du territoire, sauf dans les zones rurales où elle est consécutive à l’électricité. Mais tout se faisant progressivement, l’électricité a gagné les campagnes. Notamment Meskine, petit village à l’extrême nord du pays. Cette bourgade située à 8KM de la ville de Maroua, compte 15340 habitants. Mais la majorité des femmes de cette localité, est analphabète.

Cette recherche porte effectivement sur les femmes illettrées de Meskine. Celles-ci n’ont pas été scolarisées. Par conséquent, avec un niveau scolaire nul; elles ne s’expriment ni en français ni en anglais. Or toutes les émissions de la télévision nationale (CRTV) sont essentiellement diffusées en ces langues qui sont aussi les langues officielles du Cameroun. En dépit de tout, les femmes analphabètes de Meskine s’intéressent vivement à ces émissions. Il est vrai que dans cette localité, les antennes paraboliques et les opérateurs de câblage sont rares. Faute de moyens financiers, la plupart des foyers se contentent de l’unique chaîne de la télévision nationale camerounaise.

Notre préoccupation dans cette étude, est de savoir comment les analphabètes reçoivent les émissions de télévision dans une langue qu’elles ne comprennent pas. Laquelle ne semble pas constituer un obstacle à l’appréhension d’émissions qu’elles apprécient de manière manifeste, par une écoute quotidienne et assidue. Il s’agira dans ce travail de nous appesantir sur la perception des messages télévisuels de la CRTV, par les femmes analphabètes de Meskine. En effet, il est difficile d’expliquer, a priori, les raisons de l’engouement pour une émission lorsque le public est confronté à une barrière linguistique. Mais, en ce qui concerne la télévision on peut supposer que l’image représente un intérêt spécifique dont la compréhension se construit indépendamment du son. Ce qui constitue en somme une curiosité dans la mesure où c’est le mélange du son et de l’image qui structure le message télévisuel. La logique de la réception apparaît donc hypothétiquement comme jouissant d’un destin différent de celui de la diffusion, lorsqu’on examine la situation particulière des femmes analphabètes de Meskine.

III — RAISONS DU CHOIX

Le fait d’observer des femmes complètement analphabètes, ne parlant que les langues nationales, accorder une attention aux programmes de la télévision a provoqué en nous un certain étonnement. Notre préoccupation dans ce travail porte donc sur l’élucidation de la raison de l’engouement des femmes analphabètes pour les émissions de la CRTV — télé.

Nous avons choisi d’étudier le cas des femmes parce qu’elles sont moins cultivées que les hommes, mais aussi parce qu’elles sont les plus fidèles téléspectatrices. A Meskine, les femmes sont confinées dans les « saré » tout au long de la journée, s’occupant des tâches domestiques. Le matin elles se lèvent tôt pour faire le ménage dans la maison, préparer les enfants à aller à l’école coranique ou à l’école des « Blancs » pour ceux qui sont scolarisés. Après avoir pris le petit déjeuner, elles s’activent à la cuisine pour faire le déjeuner et le repas du soir. Car dans cette zone, les gens ont l’habitude de prendre trois repas par jour. Néanmoins, ces femmes trouvent toujours un moment de pause pour se divertir. Celles qui ont des téléviseurs, visionnent tout en gardant un œil à la cuisine. Ce n’est que le soir, lorsque tous leurs travaux sont finis, qu’elles regardent la télé avec beaucoup de tranquillité. Elles sont alors plus attentives aux émissions qu’elles suivent.

Rappelons par  ailleurs que le taux d’analphabétisme féminin est très élevé à l’Extrême – Nord Cameroun. Soit parce que la culture peule étant dominante dans cette région, les femmes subissent le poids de la tradition selon laquelle elles doivent rester à la maison, s’occuper des enfants et du ménage.

 

IV – INTERET

Le Cameroun compte environ 248 langues nationales[1]. La TV nationale ne pouvant satisfaire les besoins de chacun en matière linguistique, a dû recourir aux seules langues officielles. Toutefois; cela n’empêche pas les analphabètes de suivre les programmes de la télé. Bien qu’elles soient plus fascinées par les images que les paroles. La langue est donc le principal problème qui justifie le comportement exceptionnel de ces femmes. En tant que professionnelle de la communication de masse, nous avons donc estimé nécessaire d’élucider ce phénomène social.

Sur le plan heuristique, nous avons trouvé intéressant de nous pencher sur la conduite des femmes qui ne savent ni lire, ni écrire, ne comprenant nullement les deux langues officielles du Cameroun qui sous-tendent les émissions de la TV nationale. D’ailleurs, avant même l’avènement de la télévision au Cameroun, en 1983, Gertrude AKAMZE une analphabète donnait déjà son opinion à propos de ce média : « La télévision n’est  qu’une sorte de petit cinéma dans lequel on voit celui qui parle [2]». Pour celle-ci, c’est tout simplement un objet de loisir qui permet de voir les images défiler ; elle ne mentionne pas le côté éducationnel ni informationnel. Or, la télévision peut aussi être utilisée pour des campagnes d’éducation populaire, d’hygiène et même d’alphabétisation en milieu rural.

En outre, cette étude est un travail de pionnier. Nous avons d’ailleurs, très peu d’éclairage d’autres travaux traitant du sujet similaire au notre.  Ce qui signifie par déduction, que le cas des femmes analphabètes recevant la télévision en des langues qu’elles ignorent est un thème qui n’est pas profondément traité.

V – DELIMITATION GEOGRAPHIQUE ET TEMPORELLE

Nous avons limité ce travail à Meskine qui est un bourg situé à la périphérie de la ville de Maroua.

Par ailleurs, la réalisation de ce travail a un délai déterminé. Pour ce faire, nous avons jugé opportun de faire une pré-enquête pendant le mois de décembre 2003. Cette pré-enquête consistait à faire une observation des éléments de la recherche et un repérage du lieu d’étude. Sans doute, on ne peut suspendre le temps mais il est possible de l’aménager. De ce fait, nous avons envisagé une autre descente sur le terrain au courant du mois d’avril 2004 pour mener cette fois-ci une enquête plus approfondie. Enfin, les soutenances étant en principe prévues pour le mois de novembre 2004, nous avons estimé nécessaire de bien gérer le temps dans le but de rationaliser les mécanismes de travail en mettant un point d’honneur sur l’action comme le fait reconnaître Jean Pierre FRAGNIERE « Mieux vaut agir que discourir sur le temps qui passe »[3]

VI — CADRE THEORIQUE

Les théories de la réception oscillent aujourd’hui entre le code déterministe élaboré par Paul LAZARSFELD, plus ou moins associé aux usages et gratifications d’une part et le questionnement sur les médias de masse et les cultures marginales imaginées par les « cultural studies » d’autre part.

Au demeurant, ce travail n’est autre chose qu’une étude sociologique sur la réception de la télévision par des femmes analphabètes. Cette étude S’inscrit dans la logique des études qu’on appelle Outre — atlantique les « cultural studies ». Beaucoup de travaux ont été réalisés en ce sens, par les chercheurs du Centre of contemporary cultural studies (CCCS) tic Birmingham. Le courant britannique des cultural studies occupe dans la tradition de recherche sur le public une place centrale, qu’on peut attribuer non seulement au nombre et à la qualité de ses enquêtes sur divers types de consommation culturelle, et notamment télévisuelle, niais aussi et surtout à ses efforts pour penser la nature du public. Il ne s’agit pas seulement de rompre avec une conception consumériste du public, défini par des indicateurs (le consommation, mesures d’audience et autres données chiffrées, ni même d’accorder au public un supplément d’âme en la qualifiant d’« actif», mais aussi et surtout de fonder une nouvelle façon de concevoir le public des médias de masse et ses rapports avec les industries culturelles. Ainsi que, l’énonce ici Brigitte LE GRIGNOU :

A l’opposé des théories littéraires de la réception, parfois assimilée à des «théories de salon », dans lesquelles le chercheur se positionne comme le seul spectateur qui compte, l’approche des « culturistes » se fondé sur le projet de rendre compte de la parole et des pratiques d’un public empirique, et donc sur un engagement sur le terrain, de chercheurs qui acceptent de se confronter au « choc du réel », selon les termes de la culturaliste australienne, Virginia Nightingale.[4]

Ainsi le cadre théorique de ce travail repose t-il sur les travaux fondateurs de Michel de CERTEAU pour qui les consommateurs (Michel de CERTEAU n’emploie pas le terme récepteur qui arrivera plus tard) sont analogues à des braconniers qui chaparderaient des biens en toute illégalité pour composer leur quotidien : sélectionner des éléments dans un texte, de lire à sa façon, de le mettre en relation avec d’autres éléments étrangers à sa productions[5].  C’est bien à cela que se livrent les femmes de Meskine.

VII — PROBLEMATIQUE

Pour fonder notre problématique, nous prenons appui sur la définition de Michel BEAUD, selon laquelle la problématique est

« L’ensemble construit autour d’une question principale, des hypothèses de recherche et des lignes d’analyse qui permettront de traiter le sujet choisi».[6]

A Meskine, petite bourgade à la périphérie de Maroua, les femmes sont essentiellement analphabètes. Pourtant, elles reçoivent avec engouement les programmes diffusés à la télévision camerounaise. Certaines ont des émissions préférées qu’elles ne souhaitent manquer en aucun cas, à l’instar des feuilletons. Devant le petit écran, elles semblent captivées par les images qui défilent, se plaignant souvent du bruit des enfants qui les perturbent dans leur écoute. Certes la télévision est un instrument de distraction dont un analphabète peut se servir. Ainsi, tout au long de ce travail nous chercherons à cerner l’importance de ce média qui combine à la fois l’image et le son chez les femmes analphabètes de Meskine. Comment perçoivent-elles les messages télévisuels dans des langues qu’elles ne parlent pas ? De cette interrogation, découle donc nos questions de recherche.

VIII – 1 QUESTION GENERALE DE RECHERCHE

Quelle est l’importance de la langue de diffusion dans la compréhension des émissions de la télévision ? Autrement dit, quelles sont les limites de la langue comme obstacle à cette compréhension ?

VIII – 2 QUESTIONS SPECIFIQUES

  1. Comment les femmes illettrées de Meskine parviennent-elles à suivre et à apprécier le feuilleton « Secrets de famille » diffusé en français, langue qu’elles ne comprennent pas ?
  1. Le dialogue et les images dudit feuilleton font-ils l’objet d’une même compréhension de leur part ?
  1. Quels sont les fondements de l’attachement qu’elles témoignent pour ce feuilleton ?

 

IX – HYPOTHÈSES

Madeleine GRAWITZ définit l’hypothèse comme étant « une proposition de réponse à la question posée »,[7] tandis que dans le Petit Larousse illustré, l’hypothèse est une «proposition résultant d’une observation et que l’on soumet au contrôle de l’expérience ou que l’on vérifie par déduction ».[8]

Forte de ces définitions, nous proposons comme hypothèse principale à notre question :

La télévision fait appel à l’ouïe et à la vue. De ce fait, elle possède un double langage : un langage verbal et Lin langage iconique. Donc, à défaut Lie comprendre les deux côtés (verbal et iconique) de la télévision, d’aucuns peuvent se contenter exclusivement des images.

Nos hypothèses spécifiques se déroulent par conséquent ainsi qu’il suit :

1)   Parce que le côté verbal constitue une barrière à la TV camerounaise pour les non – locuteurs du Français, les femmes analphabètes de Meskine ont développé une stratégie de lecture du non verbal.

2)   Ces femmes se projettent et s’identifient aux personnages des feuilletons télévisés qu’elles suivent en fonction de leurs expériences personnelles. Ainsi peut-on affirmer que compte tenu du niveau d’instruction des populations rurales, les langues utilisées à la TV nationale rendent difficile la compréhension des messages télévisuels par les analphabètes. Par conséquent, le côté iconique est mieux reçu par ces femmes illettrées.

3)   Les femmes savent développer des stratégies de décodage qui passent par l’imagination, la discussion et la réinterprétation de l’épisode dont elles reconstituent à leurs manières l’intrigue.

X – REVUE DE LA LITTERATURE

Très peu de travaux de recherche ont traité du problème; de la perception des émissions de la télévision par les femmes analphabètes. Par conséquent, nous nous sommes servis des travaux traitant des thèmes se rapportant à notre sujet pour structurer cette étude. Ainsi, parmi les thèses et mémoires consultés nous avons retenu :

Le mémoire de NDZINGA AMOUGOU intitulé La sous information en milieu rural, les difficiles chemins de la communication, le cas du village Angonga, soutenu à l’ESSTI en 1983. L’auteur a fait une étude anticipée de l’impact de la télévision sur les masses rurales. Il a recueilli çà et là les opinions des femmes d’Angonga et des intellectuels, sur ce média (lui combine à la fois l’image et le son. Si le sociologue Jean MFOULOU a affirmé dans ce mémoire que, la télévision est un instrument d’aliénation culturelle qui aurait plus d’inconvénients que d’avantages en milieu rural, les femmes d’Angonga quant à elles pensent que la télévision est plutôt un objet de curiosité qui pourrait les distraire pendant leur moment de loisir. D’où l’intérêt de ce mémoire pour notre réflexion.

Valérie HAIDA, dans son mémoire d’ESSTIC intitulé Femme rurale et média dans le Nord – Cameroun : le cas de Nassarao, est revenue sur l’influence de la radio et la télévision sur les femmes de Nassarao. Elle part de l’idée selon laquelle la TV n’a pas atteint les buts escomptés auprès des femmes de Nassarao ; parce que la programmation est inadaptée à ces femmes de par les langues d’émission, les heures de diffusion et les programmes. Elle conclut alors, en disant qu’un effort s’impose pour amener les femmes de Nassarao à adopter une culture des médias, c’est-à-dire qu’elles ne doivent plus suivre la TV simplement pour la musique et les jeux, mais surtout pour en tirer quelques avantages d’une émission.

En 1989, dans son mémoire intitulé Audience de la télévision et changements socioculturels en milieu semi rural : le cas de Messondo Emmanuel Jonas KANA a estimé que la télévision paraît avoir une partie de responsabilité dans les orientations de la politique culturelle. Avis que nous partageons, d’autant plus que les femmes analphabètes de Meskine également font recours souvent à leur culture pour interpréter les images qu’elles regardent à la télévision.

Dans sa thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication intitulée Analyse de la contribution de la télévision el la création d’un nouveau champ politique, soutenue à l’université de Paris IV, Sorbonne, MABOU a fait une analyse des images télévisuelles. Cette thèse vise à montrer et à démontrer le recul des antagonismes politiques et idéologiques en France, et la résurgence de l’image comme facteur de différenciation politique. Dans la mesure où dans la société française contemporaine, la télévision est devenue l’instance par excellence de l’énonciation politique, l’image s’affirme et joue désormais un rôle moteur dans la vie politique. Il a notamment procédé à une animation de groupe. Démarche que nous avons également empruntée.

Dans son ouvrage intitulé Du Côté du public Usages et réceptions de la télévision, Brigitte LE GRIGNOU propose des enquêtes (sur les téléspectateurs) réalisées par divers chercheurs. Ces enquêtes visent plus largement, à partir du public de télévision, à jeter les bases d’une sociologie de la réception. Nous-nous sommes donc inspirés des différents travaux effectués par les chercheurs cités par l’auteure, pour structurer notre étude.

Rémy RIEFFEL s’emploie dans son ouvrage intitulé Sociologie des médias, à donner l’impact des médias sur la vie politique et sur la culture, sur l’émergence d’une opinion publique, sur les techniques de propagande et de publicité. Mais aussi l’analyse du comportement de ceux qui produisent l’information (les journalistes) et de ceux qui la reçoivent (les publics des médias traditionnels et des technologies de l’information et de la communication). D’où l’intérêt de cet ouvrage pour notre recherche.

XI – DEFINITION DES CONCEPTS OPERATOIRES

Les termes ci-après sont souvent employés tout au long de ce travail. Alors, pour écarter toute ambiguïté, il est important de donner la définition que nous en avons dans la présente étude.

Analphabète ou illettré : personne qui ne sait ni lire ni écrire le français ou l’anglais au Cameroun.

Emission : c’est une production d’ondes, de signaux, de messages, qui s’applique également à l’activité de transmission de sons et d’images par les ondes électromagnétiques et aux programmes d’une station de radio ou d’une chaîne de télévision. Dans notre contexte, il s’agit de la retransmission d’une tranche de programme à la télé.

Programme : il peut être perçu comme une liste des émissions de radio et télévision pour une période donnée. Dans le cadre de cette étude, il peut être assimilé à la retransmission d’une émission à la télé.

Compréhension : il y a compréhension, dit Francis BALLE « quand il y a correspondance entre le sens du message attribué par la source et celui attribué par l’audience ».[9]  Dans cette étude, nous définissons la compréhension comme étant la faculté d’un individu à comprendre une scène télédiffusée dans une langue donnée, sans toutefois parler la dite langue.

Image : c’est la reproduction de l’objet et de l’individu par la télévision. C’est tout ce que l’on voit à la télé.

Perception : Francis BALLE définit la perception comme « un processus actif, constructif qui s’accomplit dans le cadre d’une culture. La perception procède d’un décodage : elle n’est pas un simple résultat direct de la seule simulation sensorielle externe. Ceci explique l’importance du contexte culturel qui seul permet de donner une signification ultime aux messages diffusés ».[10]

Feuilleton : Le petit Larousse définie le feuilleton comme étant une « émission dramatique radiodiffusée ou télévisée dont l’histoire est fractionnée en épisodes courts et de même durée ». Nous définissons le feuilleton télévisé comme étant un genre racontant une histoire à suivre, avec des personnages récurrents et ayant une suite logique qui favorise la fidélisation des téléspectateurs sur plusieurs jours ou plusieurs années.

XII – DIFFICULTÉS RENCONTRÉES

Des nombreux obstacles ont jonché le cheminement qui a conduit à la réalisation de ce travail. Même si nous ne retenons ici que ceux qui nous ont le plus marquée.

D’abord, l’accès à Meskine a été pour nous un véritable calvaire. Faute de voiture, il nous a fallu emprunter une moto de Maroua à Meskine (près de 8km). Une fois à Meskine, il a fallu se loger pendant deux semaines, puis recruter les membres des différents groupes d’animation ; chose encore plus difficile pour une allogène dans ce village.

D’autre part nous avons voulu constituer un groupe composé spécifiquement de jeunes filles, ce qui a été impossible du fait de certains préjugés ou plutôt d’une rumeur selon laquelle le Lamido de Meskine rassemblerait dans sa cour des femmes, dans le but de leur faire voir à travers le petit écran les conditions d’une cohabitation amoureuse avec leurs maris. Cependant, nous avons réussi à convaincre un certain nombre de femmes qui ont bien voulu participer à notre enquête.

Il convient toutefois de souligner que la difficulté majeure a été d’ordre scientifique. Comment procéder à l’analyse qualitative à partir de l’animation de groupe, à laquelle nous n’étions pas habituée et de ce fait n’en maîtrisions pas suffisamment les outils. Mais nous pensons nous y être essayés avec succès.

Pour lire la suite du mémoire, veuillez cliquer ici.

* Djaratou Djibrilla est journaliste. Elle travaille en tant que cadre au Ministère de la Communication au Cameroun, à Yaoundé.

Pour citer le mémoire :

Djaratou Djibrilla, « Télévision et analphabétisme : la réception du feuilleton « secrets de famille » par les femmes de Meskine », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Mémoire, juin 2013.


[1] Atlas linguistique d’Afrique, ACCT, Paris 1985.

[2] NDZINGA AMOUGOU, Sous  information en milieu rural, le cas du village Angonga, mémoire ESSTI, Yaoundé, 1983, p58

[3] Jean — Pierre FRAGNIERE, Comment réussir un mémoire, Bordas, Paris, 1986, p 61

[4] Brigitte LE GRIGNOU, Du Côté du public Usages et réceptions de la télévision, Economica, Paris, 2003, p 47

[5] Brigitte LE GRIGNOU, id, p 43

[6] Michel BEAUD, L’Art de la thèse, La Découverte, Paris, 1997, p 31

[7] Madeleine GRAWITZ, Méthodes des sciences sociales, Dalloz, Paris, 1993

[8] Le Petit Larousse Illustré, éd. Larousse, Paris, 2000

[9] Francis BALLE, Médias et sociétés, S’ éd. Montchrestien, Pans, 1997

[10] BALLE (F), id.


[1] Cité par Brigitte Le GRIGNOU dans Du Côté du public Usages et réceptions de  latélévision, Economica Paris, 2000, page 57.

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