OPINION – Fondamentalisme vs. #JusticeForMehdi

*Opinion rédigée par Asif Arif, Directeur de Cultures & Croyances

Il y a quelques jours seulement, un éminent cardiologue, le Docteur Mehdi Q. Ali, se rendait au Pakistan pour prodiguer des soins gratuits aux plus nécessiteux. Un beau matin, il décide d’aller se recueillir dans un cimetière très célèbre de la ville de Rabwah, le Baheeshti Makbara. Pourquoi ce cimetière et pourquoi dans cette ville spécifique du Pakistan ? Ce cimetière est un havre de paix appartenant aux musulmans ahmadis.

Ces derniers représentent une minorité du Pakistan. Ils estiment que leur foi est rattachée à l’islam et que personne n’a le droit de dire de quelqu’un s’il est musulman ou pas ; cette décision relevant du for intérieur et non d’une décision de l’Assemblée Nationale. Mais l’Assemblée Nationale l’a décidé et les choses sont désormais gravées dans le marbre : les ahmadis ne sont pas des musulmans dira l’Assemblée en 1974.

Pays jusqu’alors en quête de modernité, même pendant les transitions militaires, le Pakistan sombrera dans un chaos sans précédent. Comme si ce pas franchi par l’Assemblée Nationale du Pakistan était le geste de trop. Depuis, une forme de malédiction s’est abattue sur ce pays qui pourtant dispose de toutes les belles ressources pour que la scène internationale le regarde avec respect et admiration.

Depuis cette déclaration par l’Assemblée Nationale, même les militaires sont des dictateurs ; ils ne sont plus en quête de modernité, ils préfèrent favoriser le fondamentalisme religieux simplement pour se ménager une légitimité politique. Quoi de plus pervers que ce jeu sans fin ? Zia Ul Haq, personne dont les hommes politiques ne prononcent que très peu le prénom tant il fait honte, va adopter des ordonnances qui vont totalement changer la vision du pays. De pays moderne et progressiste, il va passer à un pays entre les mains d’une poignée de religieux orthodoxes dont il est difficile de penser qu’ils aient une quelconque religion.

Les « damnés de la terre »

Avec la décision de l’Assemblée Nationale, les ahmadis souffraient. Ils étaient persécutés. Mais Zia Ul Haq trouvait cela insuffisant. Pourquoi persécuter physiquement alors qu’il faut leur arracher leur identité religieuse, ce qu’ils ont de plus cher : l’Islam. Et nous voilà reparti pour un débat qui n’en sera pas un. Les ahmadis, principaux concernés, ne seront pas convoqués. Le débat contradictoire n’aura pas lieu.

Les ahmadis sont désormais sur le point de se voir opposer ce que l’histoire qualifierait d’une loi abjecte, contraire aux droits de l’Homme : l’ordonnance XX. Cette ordonnance a été adoptée en 1986 sous l’impulsion de Zia. Que contient-elle exactement pour être si abjecte ? L’interdiction d’appeler à la prière, l’interdiction de prier, l’interdiction d’appeler leur lieu de culte une mosquée, l’interdiction d’utiliser toute référence coranique, l’interdiction de prononcer la profession de foi islamique. En bref, les musulmans ahmadis – si jamais je peux encore écrire les deux termes l’un à côté de l’autre – sont privés de tout.

Puis, après cet article, les Tweets vont pleuvoir, les messages Facebook vont se multiplier et les messages LinkedIn vont croître. « C’est bien fait pour les ahmadis », « comment peut-on défendre ces gens-là ». La réalité est qu’on fait « ces gens-là » ? Ils sont emprisonnés parce qu’ils ont revendiqué leur liberté de conscience, ils sont torturés parce qu’ils ont osé dire que « Dieu est Unique et Muhammad et son serviteur et messager », ils sont assassinés parce qu’ils ont daigné revendiquer leur liberté d’expression.

Rappelons ici quelques fondamentaux dans l’Islam, avec une majuscule. D’abord, il faut poser la question du « qui ». Qui a l’autorité suffisante pour décider si untel est musulman ou non ? L’Assemblée Nationale pakistanaise ? Si l’Assemblée Nationale pakistanaise a le droit de décider si quelqu’un ou un groupement de personnes est musulman ou non, comment détermine-t-elle son choix ? Où puise-t-elle sa définition du musulman in abstracto ? Qu’est-ce qu’un musulman ?

Toutes ces questions étaient restées sans réponse avant et le sont toujours aujourd’hui. Cela rappelle un grand homme du Pakistan, Muhammad Ali Jinnah. Ce leader charismatique, fustigé lors de la création du Pakistan par certains ulémas, avait affirmé haut et fort qu’aucune Assemblée, fût-elle souveraine, n’a le droit de décider de la religiosité de quelqu’un. Pourquoi un pays avec un si grand leader est arrivé aux plus petites bassesses ? Je m’arrête là sur les questionnements. Je me tourne désormais vers cet homme au caractère si humble et que j’aurais tant voulu connaître : le docteur Mehdi Q. Ali. Je lui dédie les quelques lignes qui suivent.

L’attentisme des organisations internationales et des politiques

11 balles devant sa femme et son tout jeune enfant. Il est mort sur le coup. Pourtant, il était de parmi ceux qui sauvent les vies. Il était là pour donner un cœur à ceux qui n’en n’avaient plus ou pour réparer celui qui connaissait des difficultés. Cardiologue canadien, il exerçait tantôt au Canada, tantôt aux États-Unis. Poète, artiste et intellectuel brillant, il était un fou amoureux de sa communauté qui emprunte le nom d’Ahmadiyya. Les motivations des deux assassins sont simples : il était un ahmadi et, en tant que tel, il est éligible à la mort.

Sincèrement, quiconque nourri un tant soit peu d’amour pour l’Islam dans son cœur ne peut pas dire que ces hommes sont des musulmans. Des bêtes sauvages. Son fils aîné nous affirme que si ces hommes qui ont assassiné son père avaient pris ne serait-ce qu’une minute pour lui parler, il les aurait convaincus de ne pas commettre cet acte, tant ses paroles étaient convaincantes, son sourire chaleureux et ses yeux réconfortant.

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Pourquoi les organisations internationales ne soulèvent-elles pas, une bonne fois pour toute, cette éternelle question ? Qu’attendent-elles avant d’agir ? Avec tous les ahmadis assassinés au Pakistan, il faut oser parler de génocide silencieux. Que faut-il attendre avant que les organisations internationales ou les hommes politiques décident d’agir ? Un assassinat de masse ? Déception donc. Un attentisme qui n’est pas justifié.

Si les organisations se taisent, que fait le peuple ? Certains Pakistanais disaient déjà dans des Tweets « Voilà ce que fait le Pakistan à ceux qui viennent servir leur pays ». Un journaliste de Dawn, dont je salue ici le courage, a également évoqué la question dans une de ses émissions. Concrètement, comment faire changer les choses ?

Le fondamentalisme gagne du terrain au Pakistan. Si le garde du corps a été accueilli comme un héro par certains Pakistanais parce qu’il avait sauvagement assassiné un Salman Tasseer, ancien gouverneur du Penjab, le Docteur Mehdi Q. Ali a été assassiné et qualifié d’infidèle alors qu’il sauvait des vies. Reste à déterminer, qui va l’emporter ? L’Islam ou le fondamentalisme ?

Le mouvement social par le bas : #JusticeForMehdi

La Asian Human Rights Commission a mis à disposition sur son site internet une pétition à signer pour que des réclamations partent sur le bureau du Président de la République et du Premier Ministre. Mais c’est un mouvement par le bas qui attire toute mon attention. #JusticeForMahdi.

Depuis quelques jours, sur Facebook et Twitter, une étrange effervescence a vu le jour. Des Pakistanais se sont levés pour condamner ce qui s’est passé avec le Docteur Mehdi. Cette jeunesse du Pakistan qui ne s’est pas laissé instrumentaliser par les discours de comptoir, cette jeunesse du Pakistan qui ne croit pas en la force des fondamentalistes mais dans des valeurs comme l’Humanité.

Quelques clichés photos pour apprécier la beauté du peuple pakistanais. Si certains Pakistanais ont pris le parti de montrer le pire d’eux-mêmes, d’autres sont capables de si belles choses que l’on ne peut pas s’empêcher de dire : l’ombre d’un espoir est encore là !

*Asif Arif est élève-avocat à l’Ecole de Formation Professionnelle des Barreaux de la Cour d’appel de Paris et chargé d’enseignement (TD) de droit des contrats / droit de la responsabilité civile à l’Université de Paris Dauphine. Il est spécialisé en droit des affaires. Asif est très actif dans la promotion de l’éducation et est le Directeur du site Cultures & Croyances ayant vocation à promouvoir l’éducation, la laïcité et le dialogue interreligieux à travers des études de qualité. Toujours dans le cadre de la promotion de l’éducation, Asif est membre du Think Thank « Madiba » et est spécialisé sur l’ensemble des questions liées à la promotion de l’éducation en Afrique. Enfin, Asif est également très actif dans le milieu des Droits de l’Homme et, plus précisément, en ce qui concerne les minorités religieuses. Il s’occupe des affaires publiques concernant les violations des Droits de l’Homme et les Persécutions subies dans le monde par la minorité religieuse Islam Ahmadiyya.

Pour citer l’opinion :

Asif Arif, « Fondamentalisme vs. #JusticeForMehdi », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Débats – Opinions, juin 2014.

 

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