OPINION – Islam et musique : un Mariage de Figaro ?

*Par Asif Arif, Directeur du site Cultures & Croyances

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L’art des muses serait-il incompatible avec l’Islam ? Tout semble laisser le penser ; l’entrée de l’occurrence « musique et Islam » sur internet débouche sur une quantité de sites internet qui, sources à l’appui, démontrent l’illicéité de la musique, brandissant ainsi l’étendard de la sacro-sainte distinction entre ce qui est permissible, hâlal, et ce qui est du domaine de l’interdit, hâram. Il semblerait que ces sites internet vont vite – trop vite – en besogne et qu’il convient de tempérer ces propos à travers la considération et la sauvegarde des valeurs que l’Islam tente de protéger. Même sur Twitter, les choses sont claires, l’Islam et la musique est un mélange « explosif ».

 

— All Eyes On You ✌️ (@KaamDz) November 4, 2013

 

D’abord, opposer la musique à l’Islam comme deux notions antagonistes et les balayer d’un revers de la main en excipant trois hadiths sortis de tout contexte sur le sujet est en réalité un raccourci intellectuel sans pareil. La musique a en effet toujours éveillé les passions des hommes ; les philosophes se sont intéressés de très près à cet art et l’ont, majoritairement, cautionné. Toutefois, la place attribuée à cet art diffère selon l’auteur envisagé ; ainsi en est t-il de Nietzche ou de Schopenhauer qui considéraient la musique comme l’art « par excellence » par opposition à Kant qui la considérait comme un art « quelconque ».

La musique entretient et nourrit également un rapport très étroit avec la mystique ; elle pénètre, agite ou encore, selon certains auteurs, « pénètre le fond de l’âme »[1]. Dans l’épisode du chant des Sirènes dans l’Odyssée d’Homère[2], Ulysse n’était pas pénétré mais littéralement ensorcelé par le chant des Sirènes : « Elles chantaient ainsi, faisant résonner leur belle voix, et mon cœur voulait les entendre ». Ce n’est que les oreilles couvertes de cire qu’il pourra échapper à la tentation.

Selon la forme considérée, la musique peut anéantir les valeurs d’un homme comme elle peut les embellir et les rendre nobles. Certaines mouvances soufistes ont mis la musique instrumentale au cœur des méditations, des litanies ou appels à la Divinité ; ainsi en est-il des Mevlevihane, musique mystique très largement répandue en Turquie – on parle souvent d’« auditions mystiques »[3].

La quête de Dieu est alors matérialisée par cette seule musique instrumentale. Ailleurs, les ulémas d’autres groupuscules musulmans interdisent purement et simplement la musique et se méfient de ses effets pervers. Dans cette effusion d’interprétations où un extrême s’affronte avec un autre, quelle norme doit-on suivre ? Quels ajustements, conformes aux principes Islamiques, doit-on appliquer dans notre vie ?

Pour sûr, la musique, aujourd’hui, est une partie prenante de notre vie. Pour certains, elle constitue leur raison d’être, leur valeur fondamentale. Comprendre l’évolution de la musique dans l’Islam, c’est d’abord comprendre les valeurs qu’inculque l’Islam. Cette compréhension passe nécessairement par la place accordée à la musique en période préislamique mais également par rapport aux valeurs et aux standards sociaux que l’Islam tente de sauvegarder.

 

« Il n’existe que deux sortes de musique : la bonne et la mauvaise. »[4]

L’ère préislamique était marquée par plusieurs fléaux de société. Le polythéisme religieux  était la norme ; plusieurs déesses étaient vénérées, dont la célèbre Allât[5]. En marge de ce phénomène qui était, au fond, simplement cultuel et culturel, deux excès majeurs étaient constatés : l’alcool et la musique[6].

Caractérisée de « djâhiliya », ou d’ignorante, la société préislamique consommait l’alcool comme l’on boit de l’eau. L’état d’ébriété avait pénétré les mœurs de sorte qu’il était devenu une attitude commune, empreinte d’une certaine normalité devenant peu à peu incontestable. La musique dans l’ère préislamique était également un moyen d’entrer en transe, de se déconnecter de la vie réelle pour aspirer à des hallucinations de sorte qu’elle devint un moyen accessoire de s’enivrer.

Avec l’arrivée du Prophète Muhammad[7], la consommation de la viande de porc a fait l’objet d’une prohibition directe dans le Coran : « Vous sont interdits la chair de tout animal mort de mort naturelle et le sang et la chaire de porc »[8] ; il en va même en ce qui concerne l’alcool. La prohibition ainsi formulée est textuelle de sorte qu’aucune interprétation en marge n’est possible. En revanche, concernant la musique, aucune prohibition ni aucune disposition du Coran ne la prévoit[9]. Une fenêtre d’interprétation est laissée ouverte afin d’apprécier si la musique est admissible ou devrait faire l’objet d’une restriction. Généralement, face à une pareille situation, une voie intermédiaire est préconisée.

Le Prophète Fondateur de l’Islam, Muhammad, a, lors des premières émanations de l’Islam, tenté de limiter la diffusion de la musique ; or cette limitation ne s’inscrivait pas nécessairement dans une démarche prohibitive. En effet, c’est en considération de l’usage abusif qui en avait été fait lors de l’ère préislamique qu’une telle attitude fut adoptée par le Saint Prophète. Il était nécessaire de réformer, en amont, une société rongée par le vice et les abus sous toutes les formes. En conséquence, la première étape visait à limiter voire restreindre certaines attitudes ou expressions excessives utilisées sous cette ère.

Il semble que cette attitude ne puisse pas sérieusement prêter le flanc à la critique. Aujourd’hui, le législateur, constatant une attitude excessive – i. e. consommation de stupéfiants – va tenter de l’éradiquer de la société, sous peine de voir le phénomène s’inscrire dans une certaine forme de normalité ou comme une valeur sociale à part entière. Si le but de la législation est simplement l’ordre public, le but d’une religion a vocation à voyager dans des horizons bien plus lointains. Le maintien des valeurs sociales propres à l’Islam nécessitait que l’on limite des attitudes qui avaient, jadis, suscité la perte de tout principe chez les Arabes.

L’ère préislamique, bien loin de célébrer le Mariage de Figaro, en était en réalité un des plus grands divorces.

 

L’Islam, terre d’accueil de la musique pure

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut garder à l’esprit que le Coran ne dispose que des détails qui sont pour le moins essentiels, laissant une place substantielle pour le développement et garantissant ainsi contre des rigidités excessives et restrictives. En effet, il met en garde contre la recherche de la réglementation tous azimuts par un commandement Divin exprès qui rende le cadre rigide, inélastique et, en conséquence, pénible[10]. « Ô vous qui croyez ! Ne posez pas des questions sur des choses qui, si elles vous étaient révélées, vous créeraient des soucis [] Allah les a laissées de côté (par bienveillance). Et Allah est Très Pardonnant, Indulgent. Un peuple, avant vous, posa des questions sur de telles choses, et ensuite refusa d’y croire »[11].

Dans l’évolution de l’histoire Islamique, la musique a d’abord connu un temps d’arrêt. Compte tenu de la volonté de discipliner les musulmans, elle était évitée par le Prophète de l’Islam. Pour autant, lorsque le Prophète se retrouvait dans une cérémonie de mariage ou dans un endroit où de la musique était jouée, il n’a pas interdit la personne de jouer, au motif qu’il s’agit d’une pratique hâram. Bien au contraire, il a laissé la personne pratiquer l’instrument. En réalité, dans cette attitude, il y a la manifestation du verset Coranique rappelé ci-dessus. Il ne faut pas qu’une restriction soit imposée de sorte que le cadre soit rendu inélastique, difficile ou trop contraignant.

Ensuite, par petites touches et afin de développer un sentiment noble chez les personnes, la musique fut restaurée. Elle a également été admise pour en vue de promouvoir l’amour, ce qui fait très largement écho à cette très belle phrase de William Shakespeare « if music be the food of love, play on »[12].

Techniquement, l’absence de législation Coranique sur la musique peut être très largement surmontée. La voie intermédiaire préconisée par le Coran en est la clef et suppose que certaines formes de musique soient permises alors que d’autres soient, tout simplement, déconseillées[13]. La musique, à l’image de la société, a connu une évolution majeure ; cette évolution peut être positive mais également négative voire néfaste. Très naturellement, les instruments accompagnés de paroles ou de chants enjoignant la violence, l’agressivité, la fornication ou encore la transe sont purement et simplement déconseillés. Ils ne semblent pas compatibles avec les valeurs sociales de qualité que l’Islam tente d’établir.

Le pendant de « l’interdiction » ainsi posée est que la musique noble, qui appelle au bien, aux bonnes œuvres, à la détente de l’âme et à l’enrichissement spirituel et intellectuel est totalement permissible. Elle permet d’attribuer aux valeurs sociales un haut degré de qualité dans la mesure où elle peut être la source de renforcement des liens sociaux ; elle pourra permettre de se fédérer autour de thèmes chers à chacun, de renforcer l’amitié entre les peuples et de promouvoir la fraternité universelle, valeurs fondatrices et essentielles de l’Islam.

 

Propos conclusifs

Conclure à l’interdiction de la musique « en terre d’Islam » est, finalement, une aberration, une facilité intellectuelle et une négation des bienfaits de Dieu le Tout-Puissant. Le chant des oiseaux n’est-il pas empreint d’une musicalité ? Pour autant, va t-on chercher à tuer tous les oiseaux qui chantent lors même qu’il s’agit d’une des plus belles qualités que leur ait attribuée Dieu ? S’engager dans une telle ligne d’interprétation reviendrait à nier les bontés d’Allah alors qu’il nous demande de Le glorifier pour ce qu’Il a soumis à l’Homme. Cela reviendrait également à nier une qualité attribuée par Dieu le Tout-Puissant au Prophète David[14], la voix mélodieuse !

Il est du propre de l’Homme que d’être attiré par toute chose belle ou naturelle. La musique peut être un instrument de construction mais également de destruction. Comment Dieu le tout-Puissant, dans Sa Grande Munificence, pourrait-il nous enjoindre la lecture du Coran avec une mélodie qui interpelle l’écoute et, dans la même veine, déclarer cette pratique hâram ? Au final, comme l’affirme un éminent orateur lors d’une conférence annuelle[15], dans la musique il y a également la quête, la recherche infatigable de ce confort, cette paix de l’âme, cet esprit de satiété spirituel qu’est la relation de l’Homme avec Son Créateur.

N’oublions pas cette tradition dans laquelle le Prophète de l’Islam affirme que la récitation du Coran avec une voix mélodieuse, harmonieuse et douce est une partie intégrante de la Foi. Cette voix mélodieuse, harmonieuse qui glorifie Dieu est naturelle et ne se munit pas d’artifices pour opérer ses effets ; naturellement, elle pénètre l’âme, elle attire et possède sa personne mais avec pour seule différence que son sublime n’a pour effet que d’appeler à l’amour pour tous et la haine pour personne.

*Asif Arif est à l’origine de la création de Cultures & Croyances, il en est également le Directeur. Asif est Avocat au Barreau de Paris et Enseignant en Libertés Publiques. Asif est l’auteur d’un ouvrage sur l’Ahmadiyya : un islam interdit et va publier prochainement (février 2016) un ouvrage sur la laïcité.

Pour citer l’opinion :

Asif Arif, « Islam et musique : un Mariage de Figaro », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Cultures & Partage – Débats – Opinions, Novembre 2013.


[1] Platon, La République, Livre III, p.171 et suivantes, Le monde de la philosophie, Editions Flammarion.

[2] JACCOTTET Philippe, Traduction, notes et postface d’Homère l’Odyssée, Editions La Découverte.

[3] DURING Jean, Musique et extase. L’audition mystique dans la tradition soufie, 1988.

[4] ELLINGTON Duke (1899-1974), pianiste, compositeur et chef d’orchestre américain de jazz.

[5] RODINSON Maxime (1915-2004), Biographie de Mahomet, Editions Point.

[6] MTA International, Individual questions to Khalifat-ul-Massih IV, http://www.alislam.org/v/552.html.

[7] Que la paix et les bénédictions d’Allah soient sur Lui.

[8] Al Ma’idah, (5 : 4)

[9] YOUSSEFZADEH Ameneh, « Musique en terre d’islam » Moyen-Orient et Asie centrale, L’Homme, 2004/3 n° 171-172, p. 489-497.

[10] KHAN Zaffrullah, Islam et Droits de l’Homme, Islam publication.

[11] Al Ma’idah, (5 : 102-3).

[12] « Si la musique nourrit l’amour, alors qu’elle suive son cours ».

[13] MTA International, Faith Matters, 26 novembre 2009.

[14] Que la paix soit sur lui.

[15] Mubarak Nazir, Discours « Taluk’ Billah », Jalsa Salana Allemagne 2012.

One Response to OPINION – Islam et musique : un Mariage de Figaro ?

  1. Samia Labidi 4 novembre 2013 at 14 h 57 min

    Je pense à l’ordre des derviches tourneurs dont les instruments de musique sont fièrement affichés dans le mausolée de Mavlana Rûmi à Konya en Turquie.C’est grâce à ces instruments que le samaa peut commencer autour de la danse cosmique. Il ne peut y avoir de danse cosmique sans les instruments de musique. C’est à vous de choisi si vous voulez participer à cette danse ou non…moi si.

    Ceci est bien loin de ce que les islamistes extrémistes veulent à travers l’interdiction stricte de la musique et de se instruments afin de transformer une vie en couleur en une vie en noir et blanc.

    alors monochrome ou polychrome ?

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