OPINIONS – Islam et paix : musulmans, notre avenir dépend de vous !

*Par Cyrille Emery

L’islam, deuxième religion du globe après le christianisme, semble parfois poser problème au reste de l’Humanité. Chaque mois, chaque semaine, l’actualité fait état de tel ou tel malentendu, opposant des musulmans à une administration ou à d’autres particuliers. La construction d’une mosquée, telle jeune femme portant un voile intégral, telle association revendiquant le droit à ne pas manger de porc… Il semble y avoir, entre l’islam et les autres systèmes de spiritualité, voire entre l’islam et l’État laïc français, une sorte de fracture qui apparaît parfois comme irréductible et qu’il est difficile de penser (panser ?).

Ce constat, que toute personne censée peut faire, invite à approfondir le diagnostic et à procéder à une lecture des textes, pas seulement le coran, mais aussi la sunna, véhiculée par les hadiths, et la jurisprudence (fiqh) qui, pour une bonne part, conditionnent le comportement quotidien du musulman et son approche du monde.

Pour poser un diagnostic sur cette situation, je reprendrai volontiers l’expression de « décalage » qu’utilise le sinologue et philosophe François Jullien pour analyser l’écart qu’il relève entre la civilisation occidentale et la civilisation chinoise[1]. Cette notion de « décalage » a le mérite d’être dépourvue de signification positive ou négative ; elle ne porte pas de jugement.

Parmi les décalages ou écarts de la pensée que l’on peut observer entre musulmans et occidentaux[2], il en est un qui frappe ces derniers, c’est l’omniprésence de la religion dans tous les aspects de la vie des pratiquants. Pour ces derniers, puisque que l’islam régit tous les aspects de leur vie dans les moindres détails (y compris sur la façon de manger ou d’aller aux toilettes), il leur semble évident qu’il doit en aller de même en Occident. C’est ainsi que toute décision prise par un homme politique occidental est tout de suite analysée par un musulman comme la décision d’un chrétien. On a beau dire que l’homme politique en cause n’est nullement chrétien, qu’il est athée (comme l’est sans doute François Hollande), rien n’y fait. Pour le musulman traditionnel (traditionnaliste), c’est la décision d’un chrétien.

À cette aune-là, la laïcité est vue comme une hypocrisie qui ne vise qu’à soumettre l’islam à la civilisation chrétienne. L’idée que la laïcité puisse être simplement la condition nécessaire à l’expression de toutes les religions à l’intérieur d’un même territoire, sur un pied d’égalité, est impensable pour un musulman traditionnel (traditionnaliste). Pour lui, l’islam ne peut être mis sur un pied d’égalité avec les autres religions que s’il est pratiqué en totalité. Et s’il est pratiqué en totalité, il est incompatible avec la vie sociale française ; il faut donc le contraindre pour le rendre compatible, ce qui signifie que l’islam est brimé et n’est pas donc pas traité à égalité avec les autres religions : CQFD. Je simplifie un peu, et bien sûr je ne généralise pas, mais cette approche reste répandue au sein du monde musulman. C’est le premier facteur d’incompréhension.

Ainsi, dans l’affaire opposant la Ligue de défense judiciaire des musulmans (LDJM), présidée par Karim Achoui, et la ville de Châlon-sur-Saône en août 2015, il était demandé à la ville de composer avec les exigences de l’islam, et non l’inverse. On mesure bien l’écart des deux systèmes de pensées.

Le second « décalage » est à mettre au passif, cette fois, des occidentaux (non musulmans). Pour eux, puisque certains versets du coran sont violents, les musulmans nécessairement. C’est mal connaître l’approche qu’ont les musulmans eux-mêmes de leurs textes les plus sacrés. Il est indéniable que certains versets du coran sont d’une violence inouïe en ce qu’ils appellent à égorger, pendre ou assassiner certains mécréants sans aucune pitié. Il est inutile de nier l’existence de ces versets ou de tenter une interprétation improbable : ces versets sont dans le coran et celui-ci est en accès libre partout dans le monde depuis longtemps.

Mais justement, la violence de ces versets rend d’autant plus admirable le pacifisme enraciné profondément chez la plupart des musulmans. C’est ce pacifisme qui, d’ailleurs, rend paradoxalement possibles les dictatures dans les pays arabes. Parce que rares sont les musulmans à se rebeller : ce n’est pas dans leur culture. L’islam vu sous cet angle est une forme du fatalisme oriental.

Certains occidentaux, de leur côté, ont sombré dans la violence au nom d’un Nouveau Testament dans lequel le Christ appelle pourtant les hommes à s’aimer les uns les autres. De quels crimes auraient-ils été capables si les évangiles les avaient appelés à trucider leurs ennemis… ?

Ainsi, alors que certains versets du coran peuvent prêter (pour le moins) à confusion en appelant à la violence, la plupart des musulmans sont parvenus à sublimer leurs textes, en s’élevant au-dessus des circonstances pour approcher l’essence-même de la spiritualité. Ceux-là, et ils sont les plus nombreux, auraient des leçons à donner aux occidentaux.

L’islam intégral

Au-delà de ces deux « décalages » que l’on a relevé ici parmi tant d’autres, il y a les textes.

Comme on l’a rappelé, le coran contient des versets violents. Cette constatation donne en apparence raison à ceux qui partent du texte pour l’appliquer tel quel. Ceux-là sont les fondamentalistes, les intégristes, les salafistes (ou du moins une partie d’entre eux), les takfiristes, bref, les islamistes : ils lisent le coran et l’appliquent à la lettre ; si bien que certains chercheurs en sciences religieuses appellent l’islamisme l’« islam intégral ».

André Malraux lui-même, le 3 juin 1956, dans une interview donnée au Times, eut cette réflexion prémonitoire en ce qui concerne l’islam : « Les données actuelles du problème portent à croire que des formes variées de dictature musulmane vont s’établir successivement à travers le monde arabe. Quand je dis “musulmane“ je pense moins aux structures religieuses qu’aux structures temporelles découlant de la doctrine de Mahomet. »

C’est exactement ce qui se produit sous nos yeux. Des musulmans, faute d’éducation religieuse appropriée, ont pris le coran comme seul viatique et le lisent avec l’idée de l’appliquer à la lettre. Ils en déduisent que la seule forme d’organisation politique possible, c’est le califat ; que la seule forme de croyance possible, c’est Allah et son Envoyé ; que la seule forme de relation possible des femmes et des hommes, c’est la soumission des premières aux seconds (sourate 4, versets 35 et suivants, lus à la lettre) ; que la seule forme de relation possible avec les autres religions, c’est la soumission de ces dernières par l’impôt et l’humiliation, ou la mort ; que la seule vision possible de l’avenir, c’est la domination de l’islam sur le reste de la terre. L’islam lu à cette aune-là donne l’impression à ces gens qu’ils sont les meilleurs et qu’ils vont dominer le monde, eux qui sont dominés par le progrès occidental : « Vous êtes la meilleure communauté qu’on ait fait surgir pour les hommes. Vous ordonnez le convenable, interdisez le blâmable et croyez à Allah » affirme le coran.

Tout ceci est écrit dans les textes. Comment reprocher aux intégristes de le lire à la lettre ? Eux répondent que ceux qui voient les versets violents comme de simples allégories ou des métaphores trahissent l’islam. Comment faire pour leur donner tort ? Comment d’ailleurs, faire prévaloir la parole pacifique de l’islam quand, notamment dans le sunnisme, il n’y a pas de clergé ? C’est ce que m’a dit un jour un musulman : « Le problème avec l’islam, c’est que tout le monde a raison. » C’est toute la tragédie de l’islam, résumée en une phrase…

Cette réflexion nous amène à la conclusion qui est la mienne aujourd’hui : le problème de l’islam est dans l’islam ; ce sont ses textes fondateurs. Je veux dire par là que le problème de l’islam, ce ne sont pas les musulmans. La plupart sont des pacifistes convaincus, et leur mérite est d’autant plus grand que le coran ne l’est pas particulièrement.

Tant que l’islam ne se penchera pas sérieusement sur ses textes sacrés pour en extirper la violence, tant qu’il ne procédera pas à un aggiornamento pour refonder sa doctrine, le « décalage » persistera. Un décalage entre les musulmans et leurs textes sacrés ; un décalage entre eux et les autres. Un décalage qui peut être source de malentendu, voire de conflit, avec toutes les conséquences funestes que l’on connaît et qu’on ne cesse de déplorer.

Il ne suffit pas de claironner sur tous les toits « pas d’amalgame ! » pour convaincre les gens qu’est une religion de paix un islam qui impose, dans plusieurs versets, la guerre sous toutes ses formes à ses fidèles. Plus on essaye d’imposer le « pas d’amalgame » comme seule approche possible de l’islam, plus on rend fous furieux les occidentaux un peu cultivés, qui connaissent les textes sacrés de l’islam et la vie quotidienne dans les pays musulmans.

Comme le disait encore André Malraux il y a 60 ans, « il est trop tard ! Les “misérables“[3] ont d’ailleurs peu à perdre. Ils préféreront conserver leur misère à l’intérieur d’une communauté musulmane. Leur sort sans doute restera inchangé. Nous avons d’eux une conception trop occidentale. » Ainsi, croire qu’on va occidentaliser ces musulmans-là, parce que tout le monde rêverait de devenir occidental, c’est une pensée qui ne peut surgir que dans le cerveau d’un occidental parisien, de la rive gauche, éloigné des réalités du monde. La plupart des musulmans dans le monde (je ne parle pas des Français) ne cherchent pas à s’occidentaliser. Ils n’ont aucune raison de le vouloir, et les occidentaux n’ont aucune raison de le vouloir pour eux. La colonisation des idées et des religions n’a aucune raison valable pour se substituer à la colonisation des territoires. Chacun a son génie propre et doit le développer sans l’imposer aux autres.

Ainsi, en 2015, la solution au problème que pose l’islam n’est plus entre les mains des occidentaux, et elle ne doit pas l’être. Elle est entre les mains des musulmans eux-mêmes. C’est d’eux que peut et doit venir le sursaut, et d’eux seuls. Dans le dialogue avec les musulmans, la ritournelle du « pas d’amalgame » n’est pas la bonne approche. Laisser penser au monde musulman que celui-ci n’a absolument rien à voir avec les dérives de l’islam revient à inciter les musulmans à ne rien faire. Or ils ont quelque chose à faire : c’est à eux d’extirper le mal, en refondant leurs textes, en repensant leur religion, et en revivifiant sa pratique à la lumière des vrais principes. Amis musulmans, c’est à vous qu’il appartient de prendre conscience du décalage, de cet écart et d’en faire quelque chose. Il ne s’agit pas ici de nier les différences, et encore moins de les faire disparaître. Braque a pu écrire que « le commun n’est pas le semblable » : définir ce qu’il y a de commun, rejeter toute forme de violence, séduire sans contraindre, se fondre dans la culture de l’autre sans se renier… ce sont de beaux défis à relever pour les musulmans. Ils sont capables de le faire, mais c’est à eux de le faire. À eux seuls.

*Cyrille Emery est enseignant à l’École de droit de la Sorbonne et ancien journaliste.

Pour citer l’opinion :

Cyrille Emery, « Islam et paix : musulmans, notre avenir dépend de vous ! », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Culture & Partage – Débats – Opinions, septembre 2015.


 

NOTES

[1] Pour François Jullien, le décalage « fait paraître jusqu’où une culture, une pensée, a pu, en créant de l’écart, s’inventer et s’aventurer. Mais, en même temps, ouvrir un écart, c’est faire émerger de l’entre – entre ce qui s’est ainsi écarté – où peut s’élaborer, dans ce dévisagement réciproque, un commun du pensable. Détecter des écarts entre langues, entre cultures, entre pensées – et non pas les laisser perdre sous le rouleau compresseur de l’uniformisation « mondiale » – n’est donc pas les replier stérilement dans une incommunicabilité de principe, mais bien le contraire. Car c’est seulement en faisant travailler les écarts qu’on peut faire apparaître respectivement des fécondités » (« Ecart, ressource, Ou qu’est-ce qu’effectivement “comparer“ ? »).

[2] J’oppose ici les musulmans entendus comme ceux qui sont ressortissants des pays arabes, africains ou asiatiques, par opposition aux occidentaux ressortissants des pays dits développés d’Europe et d’Amérique du Nord.

[3] Malraux utilise ici l’expression « misérables » dans son sens propre, c’est-à-dire simplement pour désigner des gens pauvres.

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