RELIGIONS – Islam vs Islam en matière de terrorisme : une approche erronée ?

*Etude par Sonia Ben Mansoor

Les couvertures médiatiques font souvent référence à un Islam contre Islam pour traiter des actes terroristes perpétrés par des jihadistes extrémistes. Cet Islam contre Islam en matière de terrorisme signifie que les musulmans doivent lutter contre une faction terroriste au sein de l’Islam y trouvant sa source et sa légitimité. Est-il justifié de parler d’Islam contre Islam dans le cadre du terrorisme ?

Un peu d’histoire…

C’est vers 570 ap. Jésus-Christ à la Mecque en Arabie que naquit Muhammad. De 570 à 632 se déroulèrent les évènements marquants de la vie du Prophète Muhammad. L’évènement central est la Révélation sur le mont Hira, grotte dans laquelle l’archange Gabriel se montra à Muhammad pour lui révéler les premiers versets dictés par Dieu. La Révélation du Coran au Prophète était fragmentée et graduelle. D’autres évènements ultérieurs ayant eu lieu durant la vie du Prophète  ont leurs importances pour n’en citer que quelques-uns : hostilité de la tribu des Qouraychites, à laquelle appartient Muhammed, son exil à Médine (cet exil, Hijra, marquant le début de l’ère musulmane), les différentes batailles suite aux tensions existantes entre les partisans du Prophète et ses opposants, son retour triomphant à la Mecque, et l’adieu fait au Prophète en 632, date de sa mort.

A sa mort, quatre califes se succéderont (632-661), on les appelle les califes « bien guidés » : Abou Bakr, Omar, Othman et Ali. La Parole divine était avant tout Récitation. Elle fut transcrite après la mort du Prophète. C’est sous le règne du troisième calife Othman Ibn Affân que le texte sacré définitif fut recensé, le Coran, mais c’est aussi après sa mort (assassinat politique) que de vives querelles intestines se focalisèrent sur la dévolution successorale du califat.

Le conflit opposa les partisans d’Ali, cousin et gendre du Prophète à Moudawiya, fils d’Abou Soufyan (Abou Soufyan s’était opposé au Prophète avant sa conversion vers 630). Dès le VIIème siècle, la division entre chiites (partisan d’Ali), sunnites et kharidjites (ceux qui sont sortis du groupe) était née. Après de multiples tensions, négociation et combat, Ali fut assassiné en 661 par un kharidjite. Moudawiya prit le pouvoir : c’est l’avènement fondateur de la dynastie des Omeyyades.

Par la suite, d’autres lectures de l’Islam apparurent : la voie mystique (les soufis et les confréries) et autres lectures du Coran (l’ahmadiya par exemple). Globalement il serait illusoire et fictif de prétendre que la communauté musulmane est homogène. Au sein même de l’orthodoxie sunnite, il y a les croyants pratiquants et les croyants non-pratiquants. C’est dans le cadre de ce contexte qu’il est possible de parler d’un islam contre islam. On parle d’un même Islam. En effet, la ferveur d’un croyant lui permet parfois de se sentir capable et en droit de juger un autre croyant : des propos peuvent être tenus sur les croyances et pratiques de chacun par des personnes de confession musulmane tels que :


«  Tu ne fais pas la prière, tu n’es pas musulman, tu bois de l’alcool, tu n’es pas musulman, tu ne portes pas le voile, tu es une « mauvaise » musulmane, les soufistes, des illuminés, une secte voilà tout ! les ahmadis, ce ne sont pas des musulmans ! Si tu ne pries pas tu n’accéderas pas au paradis !  »


Les différentes lectures (ou doctrines religieuses) ne sont pas vraiment admises par l’orthodoxie sunnite. On se souviendra qu’en 1974 le Premier ministre Zulfikar Ali Bhutto a fait voter au Pakistan un amendement à la Constitution considérant les ahmadis comme des non-musulmans au Pakistan. On se souviendra des exécutions des grands théologiens soufis (Husayn Mansûr Al-Hallaj, décapité à Bagdad le 27 mars 922, Ayn al-Qudat Hamadani, martyrisé en 1131, Shihab al-Din Yahya al-Suhrawardi, exécuté en 1191).

Islam contre Islam, est-on en train de commettre une erreur de langage ?

Dans ce contexte, il est justifié de parler d’un islam contre islam car il s’agit de l’Islam mais de différentes approches de cette religion. Pour remédier à cela, il faut respecter l’autre non le tolérer car je rejoins les propos de Mohamed Talbi sur l’insuffisance de la tolérance :


« Personne n’a à tolérer qui que ce soit, mais chaque personne a le devoir de reconnaître l’autre et de le respecter, de même chacun a le droit d’exiger le respect et la reconnaissance de l’autre. C’est à ce prix que l’humanité a quelque chance d’être vraiment humaine, sans hypocrisie- une humanité où les hommes s’acceptent tels qu’ils sont, se respectent tel que, accordé à l’autre, il me revient à moi-même. Dès lors que je ne respecte pas l’autre, je donne à l’autre le droit de ne pas me respecter, ce qui aboutit à une société de conflits et conflagrations »[1].


Au contraire, il n’y a pas d’islam contre islam en matière de terrorisme. Cet Islam contre Islam véhicule l’idée selon laquelle l’Islam lutterait contre une faction qui lui est propre, inhérente à la pratique de la religion musulmane. Or, le dévoiement du message religieux à des fins idéologiques, politiques ou autres n’est pas propre à l’Islam. Les extrémistes concernent toutes les religions[2]. Pourtant, on ne saurait parler à juste titre de Bible contre Bible ou de Torah contre Torah.

Toute religion est un océan, une auberge espagnole. On y vient avec ce que l’on est et on y trouve toujours ce que l’on veut. Ce qui importe, ce n’est pas le contenu de la religion, mais l’usage que les hommes en font à une époque donnée »[3].

Certains diront que le terrorisme tire sa source et donc sa légitimité du Coran pour justifier l’appellation d’islam contre islam en matière de terrorisme. Cette affirmation est erronée. La guerre était bien installée avant – pendant – après l’Islam dans la Péninsule Arabique. C’est un fait historique qu’on ne saurait remettre en cause.  Le Prophète Muhammad a rempli une fonction déterminée pendant la période médinoise, période pendant laquelle il a lutté, avec la communauté des croyants qui l’entourait contre les tribus qui lui étaient opposés (par exemple, contre les Qouraychites, la tribu dans laquelle le Prophète Muhammed est né) et qui souhaitaient sa mort (d’où son refuge précipité à Médine). Beaucoup se servent de ces circonstances déterminées et particulières pour prôner la guerre en Islam contre les  « impies », contre l’Occident, contre les minorités religieuses etc… C’est en ce sens que le terrorisme est un maux qui concerne tous les musulmans car cette lecture du Coran très parcellaire et non contextualisée nuit à l’ensemble de la communauté. Le Coran devient un moyen (au nom de l’Islam) pour parvenir une fin (perpétrés des actes terroristes).

La lecture du Coran doit prendre en compte les circonstances de leur Révélation non pas pour ignorer ce qui a été révélé mais pour mieux comprendre la Révélation : C’est ainsi que

Parmi ce qu’il y a de plus vertueux dans la connaissance du Coran, on trouve ce qui concerne sa Révélation et la chronologie de ce qui fut révélé à la Mecque et ce qui fut révélé à Médine, les révélations qui ont eu lieu à la Mecque mais concernant Médine, celles révélées à Médine mais concernant la Mecque, les révélations mecquoises concernant les habitants de Médine et les révélations médinoises concernant les habitants de La Mecque, les révélations qui ressemblent mecquoises mais qui furent en fait révélées à Médine, et celles qui qui ressemblent à des révélations médinoises mais furent en fait révélées à La Mecque, les révélations qui eurent lieu à Al-Jahfa, à Jérusalem, à Ta’if et à Hudaybiyya, les révélations qui eurent lieu de nuit et celles qui eurent lieu de jour, celles qui se produisirent quand Muhammed était avec un groupe et celles qui se produisirent quand il était seul, les versets médinois au sein d’une sourate mecquoise et les versets mecquois au sein d’une sourate médinoise. […][4] ».

Ces différents aspects sont très importants pour la compréhension du message coranique appartenant à tout à chacun d’autant plus que les sourates relatives à la période médinoise sont nettement inférieures à celles relatives à la période mecquoise. Dans l’application des prescriptions religieuses coraniques, un exemple peut être cité dans le domaine économique, dans un pays appliquant strictement et littéralement le Coran (droit musulman classique) il a été fait usage d’un système qui n’applique pas le droit musulman classique selon les besoins économiques de l’époque dans laquelle nous vivons: le Coran interdit la spéculation ou la pratique de l’intérêt financier (Coran, II, 278-279), ce qui n’empêche pas l’Arabie Saoudite  de recourir au système bancaire classique.

Islam contre le terrorisme est une appellation qui permet aux consciences collectives de distinguer la religion musulmane de toutes ces interprétations extrémistes. L’extrémisme touche aussi bien les juifs, les chrétiens que les musulmans[5]. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les jihadistes extrémistes sont devenus une des préoccupations majeures de l’Occident et de nombreux pays musulmans. Or, en Europe, la confusion entre l’Islam et le terrorisme peut contribuer à fournir aux extrémistes ce dont ils se nourrissent afin d’accéder d’une manière ou d’une autre à certains musulmans d’Europe : ce sentiment de rejet du musulman par l’Occident.

De plus, parler d’un Islam  contre le terrorisme éveillera davantage les consciences collectives. La communauté musulmane aura toute légitimité pour mettre en œuvre tous les moyens nécessaires afin de s’exprimer et agir pour signifier son opposition sur la scène publique, à la terre entière de toutes les violences, exactions, tortures commises au nom de l’Islam. Il faut que tous les musulmans s’unissent d’une seule voix pour manifester leur opposition au terrorisme bien qu’ils ne soient nullement responsables des actes terroristes perpétrés au nom de l’Islam. Cependant, et à défaut, ils seront probablement accusés de légitimation par omission et pourront payer le lourd tribut de leur silence, que nulle personne ne serait capable d’estimer.

 *Sonia Ben Mansour est élève-avocate à l’Ecole de Formation Professionnelle des Barreaux de la Cour d’appel de Paris et doctorante à l’Université Panthéon Sorbonne Paris I. Pour la contacter, n’hésitez pas à écrire à notre rédaction : contact@cultures-et-croyances.com

Pour citer l’étude :

Sonia Ben Mansour, « Islam vs Islam en matière de terrorisme : une approche erronée ? », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Religions – Spiritualités, octobre 2014.

___________________

[1] Talbi M., Jarczik G, Penseur libre en Islam, page 69

[2] A ce sujet : Les intégristes, juifs , musulmans, chrétiens, L’histoire, mai 2013

[3] Barnavi E., Les fous de Dieu ne désarment pas, in Les intégristes, juifs, musulmans, chrétiens, l’Histoire, page 12

[4] Esack F., Coran, mode d’emploi, page 180

[5] Les intégrismes, juifs, chrétiens et musulmans, l’Histoire

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