RELIGIONS – Les Eglises et l’instabilité économique

*Etude par Jean-Yves Archer

Fort heureusement, la France est une démocratie et non une théocratie. Fort opportunément, le monde spirituel reconnait la forme suprême que revêt la République pour l’organisation de notre vie commune. Face à la crise et à l’instabilité économique qui l’accompagne, il faut s’interroger sur la position voire la doctrine des Eglises.

La pratique du culte et ses multiples facettes ne sauraient être résumées ici, en quelques milliers de signes. En revanche, avant de centrer notre analyse sur l’Eglise catholique, il faut relever que nulle religion n’est monolithique par-delà l’aspect dominant et dominateur du monothéisme.

La crise est affaire de multiplications. Multiplication du nombre d’employeurs au long d’une carrière, multiplication des déménagements, multiplication des foyers anxiogènes à la fois professionnels et personnels. Face à cette multiplication qui fournit une somme de grand embarras à l’individu, face aux divisions sociétales et à la tentation du rejet de l’Autre ( avec ce a majuscule, reflet de notre respect de principe ), l’Eglise ne peut se soustraire du débat économique et tente d’additionner des contributions sans aboutir à une doctrine économique flamboyante comme le fût celle issue du pape Léon XIII, surnommé le  » pape des ouvriers « avec sa célèbre Encyclique de 1891″ Rerum Novarum » qui comporte, entre autres, cette célèbre phrase stigmatisante : « La concentration, entre les mains de quelques-uns, de l’industrie et du commerce devenus le partage d’un petit nombre d’hommes opulents et de ploutocrates, qui imposent ainsi un joug presque servile à l’infinie multitude des prolétaires ».

De facto, l’Eglise est plus investie dans l’élaboration minutieuse d’une doctrine sociale, centrée sur les démunis selon le principe de l’option préférentielle pour les personnes vulnérables et le principe du bien commun notamment décrits par Jean XXIII et Paul VI. A l’heure où un certain argent circule de clic en clic à la vitesse des fibres optiques et s’éloigne des besoins de l’économie réelle ( phénomène de « credit-crunch »), l’Eglise demeure en retrait face à une impérieuse analyse économique qui dépasse les poncifs et soit à la fois actuelle et centrée sur les textes fondamentaux tels que :

Ce gérant trompeur, le maître fit son éloge : effectivement, il s’était montré habile, car les fils de ce monde sont plus habiles entre eux que les fils de la lumière. » (Luc 16, 1-8).

Seule une exégèse de certains passages fondamentaux pourraient autoriser un aggiornamento dont le reste de la société pourrait bénéficier. La focalisation sur la question – bien évidemment importante – de la pauvreté ( voir l’œuvre de Jean-Paul II ) nous semble trop invasive et finit par nuire aux rameaux qui pourraient soutenir un chemin de réflexion économique. Pie XI est connu pour avoir dénoncé l’Etat totalitaire et englobant. Lors d’une visite d’Hitler à Rome, il fait fermer les musées du Vatican et déclare dès le 6 septembre 1938 :

Par le Christ, et dans le Christ, nous sommes de la descendance spirituelle d’Abraham. Non, il n’est pas possible aux chrétiens de participer à l’antisémitisme. »

Chacun connait hélas la suite et le pontificat contrasté de Pie XII. De la même manière, le Pape François a une vision prémonitoire de certains aléas sociaux mais ne semble pas devoir s’appuyer sur un corpus analytique économique, sur la défense de certaines libertés publiques au regard de notre futur monde technologique.

Il faut avoir la lucidité de reconnaître que l’identification de cette carence n’est pas aisée à établir mais nous suggérons au lectorat trois pistes de réflexion :

– Le rejet viscéral du marxisme prive l’Eglise d’une analyse des rapports de force, in concreto.

– L’attachement à la formidable expérience caritative de l’Eglise ( Saint Vincent de Paul, etc ) finit par occulter la sphère économique.

– La théologie de la kénose qui postule les limites de la puissance de Dieu et ses souffrances imprègne plus d’un texte religieux par opposition à la Toute-puissance décrite dans l’Ancien Testament.

Si la fondation de la Congrégation de l’Oratoire ( Pierre de Bérulle, 1611 ) est une avancée, depuis des siècles, on a du mal à discerner la volonté de l’Eglise de faire siens les progrès de l’humanité pensante. Ainsi, au plan économique, un homme d’exception comme le cardinal Jean-Marie Lustiger s’est cantonné à la lourde problématique du pauvre et non aux rouages de la domination économique, aux initiatives fondées sur l’économie de partage voire du don, aux conséquences culturelles et migratoires de la mondialisation, etc.

Il faut dire, que selon notre respectueuse analyse, le cardinal avait effectué des choix que nous ne pouvons suivre. Ainsi, dans « Eglise, Révolution et Droits de l’Homme » (entretien avec l’historien François Furet en 1989), il fustigeait

l’incapacité des démocraties occidentales, héritières de cet idéal de la raison et de la philosophie des Lumières, à défendre contre les idéologies totalitaires l’espérance morale, hautement morale, de ce qu’il y avait de meilleur dans l’affirmation des droits de l’homme » (in Le Débat, n°55).

Non, en l’état, ce constat n’est pas recevable et de nos recherches, nous ne pouvons qu’extraire une pensée économique fragile qui ne pétrit pas la pâte du pain des dominations et des exploitations modernes. Ne souffre-t-on pas dans un bureau « open space » comme autrefois dans l’extraction du charbon ? La pression sur le CDI au profit de salariés quasi-révocables ad nutum ( brefs CDD ) ne sont-elles pas des questions ?

Au demeurant, il ne serait pas absurde de poser pour hypothèse qu’une analyse économique convergente pourrait contribuer à resserrer les Eglises de France et les religions qui trouvent ainsi à s’exercer sur le sol de la République.

L’unité des religions doit être recherchée dans ce qui est divin, c’est-à-dire universel en l’homme, et non dans ce qui est humain dans les doctrines« . Pierre Lecomte du Nouÿ, (in L’homme et sa destinée).

Oui, il manque un versant économique aux Eglises et l’instabilité pousse certains fonds LBO à disposer de salariés de leurs filiales comme de simples mouchoirs en papier. Dans ces flots de larmes de travailleurs et travailleuses brisées, l’Eglise n’a-t-elle pour mission que de tendre un Kleenex compatissant pour tenter d’éponger les peines ? N’a-t-elle pas un rôle dans le débat public économique plus affirmé à tenir que celui actuellement mis en œuvre par la Conférence des évêques de France ?

Le cardinal Joseph Pecci, frère de Léon XIII a écrit :  » Ce sont des lettres du pape, mon frère, dit-il. Donne-les-moi. Elles aussi, je les brûle. Je sais qu’elles pourraient servir à sa gloire; mais elles pourraient le desservir aussi. Les vivants lisent toujours mal les papiers des morts.  » ( in  » La jeunesse de Léon XIII, d’après sa correspondance inédite « , Boyer d’Agen, 1896, p. 27 ).

Effectivement, au cours de cette contribution résumée, il manque à l’appel tous ces travaux d’hommes d’Eglise que la terre a recouverts et qui tout en respectant la règle de Saint Benoît ( Ora et Labora : prie et travaille ) ont peut-être abouti sur la voie d’un corpus économique sans que leur voix ne fût entendue par une hiérarchie par trop pesante et omniprésente.

*Monsieur Jean Yves Archer est économiste. Il est titulaire d’une licence en droit privé puis a intégré l’Institut d’Etudes Politiques de Paris. Il est également diplômé de l’Ecole Nationale d’Administration (ENA). Jean Yves est docteur en analyse économique et est le propriétaire d’une entreprise de conseil (le cabinet Archer). Il est également fondateur du Think-Thank en économie politique « ARCHER 58 RESEARCH ». Il donne fréquemment des cours et contribue régulièrement au « Cercle Les Echos ». Enfin, Jean Yves est très proche de l’Institut du Monde Arabe puisqu’il est administrateur de la société des amis de l’IMA.

Pour citer l’étude :

Jean-Yves Archer, « Les Eglises et l’instabilité économique », in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique : Religions & Spiritualités – Christianisme, novembre 2014.

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