RELIGIONS – Monde musulman contre Occident, une réalité scénarisée

Added by Sonia Ben Mansour on 24 décembre 2014. · 2 Comments · Share this Post

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RELIGIONS – Monde musulman contre Occident, une réalité scénarisée[1]

*Par Sonia Ben Mansour

En 1993, dans son ouvrage « Choc des civilisations » Samuel Hutington annonçait la montée en puissance des sociétés islamiques et confucéennes face à un Occident déclinant. C’est pourquoi l’Occident devait réagir très rapidement « pour protéger ses valeurs, ses intérêts, ses institutions»[2].

Cette analyse doit être contextualisée. La période des années 80-90 est propice pour opposer le monde musulman au monde occidental dans la sphère politico-médiatique. En effet, en 1989, un état théocratique fondé sur la sharia est instauré en Iran par l’ayatollah Khomeini renversant le régime du shah. En France, le port du voile par de jeunes collégiennes de confession musulmane débouche sur une polémique, « l’affaire du foulard islamique » (1989). Les débats porteront sur l’intégration des français de confession musulmane en France et sur la compatibilité de l’Islam et de la laïcité. L’Algérie est en proie à une guerre civile entre les islamistes et l’armée algérienne (années 90). L’analyse de Samuel Hutington s’inscrit dans ce contexte et continue d’être régulièrement citée de nos jours pour décrire les rapports entre le monde musulman et l’Occident dans la sphère politico-médiatique.

Dans cet article il s’agira de démontrer que l’opposition entre le monde musulman et occidental, bien que tirée de faits réels et pertinents, a été instrumentalisée et amplifiée à des fins purement politiques et économiques sans aucune projection sur les effets néfastes et destructeurs d’un tel montage.

Les Croisades constituent l’évènement de référence qui symbolise l’affrontement entre le monde occidental et musulman mais « … ce n’est qu’un symbole. Nos contemporains, qu’ils vivent au nord ou au sud de la Méditerranée, connaissent peu les événements qui se sont produits en ces temps fort anciens ; tout au plus se souvient-on de personnages tels que Saladin ou Richard Cœur-de-Lion»[3]. L’épisode de confrontation qui aura marqué les esprits contemporains est sans conteste celui de la lutte contre les colonisateurs français et britannique qui dominaient le Proche et Moyen Orient et le Maghreb (Irak, Egypte, Iran, Syrie, Algérie, etc…). La volonté d’autodétermination des peuples colonisés favorisera cette vision séparatiste entre le monde occidental et le monde musulman et paradoxalement, cette période coloniale tissera des liens indissolubles entre ces deux mondes. Durant cette période de domination coloniale européenne des penseurs comme Jamal Al-Afghani, Muhammad Abduh, Hassan al-Banna etc … marqueront la pensée en Islam de diverses manières. Des évènements historiques ont contribué à nourrir ce sentiment d’opposition de la part des musulmans à l’égard des occidentaux : les promesses mirifiques des britanniques faites aux arabes d’avoir un royaume arabe indépendant pour obtenir leurs alliances face à la révolte des Turcs, le démantèlement de l’Empire Ottoman par les accords Sykes-Picot[4], la gestion désastreuse du conflit israélo-palestinien par les britanniques…


L’analyse de Samuel Hutington s’inscrit dans ce contexte et continue d’être régulièrement citée de nos jours pour décrire les rapports entre le monde musulman et l’Occident dans la sphère politico-médiatique.


A l’inverse, ces dernières décennies, l’Occident s’oppose au monde musulman dans la lutte contre la montée de l’islam radical, l’intégrisme.

Cependant, cette opposition est souvent utilisée à des fins politiques ou économiques par l’un comme par l’autre.

Du côté musulman, elle est souvent utilisée pour justifier des actes terroristes. Un exemple récent peut être donné avec les jihadistes de l’Etat islamique en Irak et au Levant (EILL) (ou Daesh) qui ont voulu briser les frontières de Sykes Picot (tracé entre l’Irak et la Syrie), une percée symbolique mais nullement représentative des réelles intentions de l’EILL qui sème la terreur dans plusieurs régions syrienne et irakienne. Des dirigeants du monde musulman s’en servent aussi pour asseoir leur pouvoir en détournant le peuple des véritables ennemies internes (corruption, situation économique, censure…)

Du côté occidental, depuis les attentats terroristes qui ont frappé les Etats Unis le 11 septembre 2001 cette opposition est devenue incontournable pour traiter des rapports entre le monde occidental et musulman et les régler. Le président G. W. Bush (président des Etats Unis de 2001 à 2009) affirmait avec ferveur et conviction que les Etats Unis lutteraient contre les pays terroristes (notamment Irak, Iran et Corée du Nord) et leurs alliés terroristes, soit « un conflit entre le bien et le mal »[5], ce que les observateurs appelleront la lutte contre l’ « Axe du mal ». Ce discours était une stratégie efficace pour  diaboliser l’ennemi. Selon le professeur Bernadette Rigal-Cellard « La diabolisation de l’ennemi interne ou étranger fait partie intégrante de l’arsenal idéologique américain à la fois religieux et politique. Le vocabulaire du millénarisme, du dualisme entre les forces du bien et les forces du mal, ou axe du mal, s’applique à toute circonstance nationale, afin d’imposer un sens à l’événement et de canaliser l’agressivité du peuple dans une direction bien précise. Il s’agit là d’un instrument redoutablement efficace pour terrifier une population et l’obliger à accepter telle ou telle décision politique dans la mesure où le chef charismatique qui l’annoncera se présente comme investi d’une mission prophétique »[6].Cette stratégie a permis de légitimer pendant un certain temps les traitements dégradants et inhumain subis par des détenus de la prison Guantanamo ou l’établissement du Patriot Act (loi antiterroriste du  26 octobre 2001) qui élargit considérablement le pouvoir des policiers et restreint les libertés publiques des individus. L’opposition entre le monde musulman « le mal » et l’Occident « le bien » est à son paroxysme. Pourtant, cet islam radical a été nourri par la politique menée par les Etats Unis pour éradiquer le communisme. Dans son ouvrage « La CIA et la fabrique du terrorisme islamique »[7], Mahmood Mamdani démontre l’implication de la CIA dans la fabrique du terrorisme islamique (notamment avec Oussama Ben Laden). En effet, la lutte des Etats Unis contre l’Union soviétique s’est faite « avec l’aide de l’Islam le plus radical, tous les coups et toutes les alliances les plus « contre-nature » étaient autorisés »[8]. De nombreux historiens reconnaissent que l’intervention américaine en Irak en 2003 était animée par des convoitises sur le pétrole détenu par l’Irak[9] et non pour renverser un Saddam Hussein (ancien président de l’Irak) jusqu’alors« toléré » par les Etats Unis (sauf en 1990 lorsque l’armée irakienne envahit le Koweït et ayant pour objectif d’atteindre  l’Arabie Saoudite[10]).

Cet axe bien-mal n’est pas nouveau. Dans son ouvrage « L’orientalisme » Edward Said[11] évoquait la figure négative de l’Arabe musulman propagée par la culture américaine  (le documentaire de la télévision canadienne dans le cadre de l’émission « Zone doc » montre comment dans de nombreux films hollywoodiens l’arabe musulman est présenté comme haineux et sanguinaire).


 La diabolisation de l’ennemi interne ou étranger fait partie intégrante de l’arsenal idéologique américain à la fois religieux et politique. »


En France, le voile a été le symbole d’une opposition entre l’Islam et l’Occident et a pu servir d’élément dynamique pour traiter de la place des français descendants d’immigrés maghrébins en France ou de la compatibilité entre l’islam et la laïcité alors qu’une réflexion sur les exigences d’une tenue vestimentaire dans certains lieux/ certaines circonstances aurait permis d’instaurer un débat apaisé.

Le sentiment de rejet des uns et des autres ne fait qu’aggraver les conflits existants et le repli sur soi. Plus précisément, le sentiment de rejet ne peut que contribuer à radicaliser les attitudes/pratiques et/ou rendre plus efficace la stratégie des terroristes pour convier les musulmans à se rallier à leurs causes. Le sentiment de rejet de la part des pays musulmans peut conduire à des changements de politique. On peut citer l’exemple significatif de la Turquie : un modèle laïc confronté à de multiples échecs lors de ses candidatures pour devenir membre d’une Union européenne pourtant élargie à 27 … ce qui a en majeure partie conduit la Turquie a renoué avec l’Islam politique et à garder ses distances avec son voisin européen.

Le dialogue est nécessaire mais à cette fin, il faut que les politiques redéfinissent les rapports entre le monde musulman et Occidental sous le signe de l’alliance, de la coopération en faveur de causes essentiellement humanistes et pour lutter contre toute forme de terrorisme car « en acceptant les différences culturelles (lato sensu) tout en se reconnaissant comme membre d’une communauté humanité et en identifiant des valeurs communes sur le plan politique il devient possible de vider ces différences  de leur substance éventuellement délétère… L’échange mettra en évidence le fait que la fracture, que d’aucunes se plaisent à décrire comme inévitable, divise peut-être moins les religions ou les civilisations elles-mêmes que les partisans d’une vision obscurantiste du monde et les personnes assumant un patrimoine de valeurs. A cet égard, il (…) semble qu’une civilisation qui n’aspirerait pas à l’œcuménisme et qui choisirait de s’engager dans la voie de la confrontation, péricliterait et s’éteindrait. L’ouverture à l’autre apparaît bien ainsi comme une exigence vitale »[12].

Sonia est Juriste, Titulaire du Certificat d’Aptitude à la Profession d’Avocat et Doctorante à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle contribue régulièrement sur Cultures & Croyances. Ces contributions traitent des questions et enjeux liés à l’Islam et à sa prise en compte par fait politique.

Pour citer l’étude:

Sonia Ben Mansour, « Monde musulman contre Occident, une réalité scénarisée« , in : www.cultures-et-croyances.com, Rubrique Religions – Islam, décembre 2014.

__________________

[1] Reconstitution d’un fait réel mais adapté (fiction) pour mettre en scène l’opposition du monde musulman et de l’Occident à des fins purement politique et/ou économique

[2]http://www.liberation.fr/tribune/1998/01/06/dans-le-choc-des-civilisations-samuel-huntington-annonce-la-montee-en-puissance-des-societes-islamiq_226990

[3] Amin Maalouf, L’incompréhension entre Occident et monde arabe se creuse, http://www.atlantico.fr/decryptage/croisades-occident-pays-musulmans-islam-libye-revolutions-arabes-amin-maalouf-75111.html

[4] Laurens H., Comment l’Empire ottoman fut dépecé, Le Monde diplomatique, avril 2003

[5] Discours de G.W Bush devant l’Académie de West Point, 20 septembre 2002

[6] Rigal-Cellard, Bernadette (2003), « Le président Bush et la rhétorique de l’axe du mal », Études 9 (399), 153-162. URL : www.cairn.info/revue-etudes-2003-9-page-153.htm

[7] Mamdani M., La CIA et la fabrique du terrorisme islamique, Demopolis, 2008

[8] Cooley J., CIA et Jihad, 1950-2002: une extraordinaire Alliance, Edition Autrement, Paris, 2002

[9] http://www.monde-diplomatique.fr/2013/03/SERENI/48845

[10] le Roi Fahd (Arabie Saoudite) demandant dès lors le soutien des Etats Unis (c’est l’opération « Bouclier du Désert »)

[11] Said E., l’Orientalisme, Edition Seuil, 2005

[12] Rostane MEHDI, Rapport introductif à la Conférence sur le Dialogue interculturel organisée par la Commission européenne, Bruxelles 20-21/03/02, page 90-91

2 Responses to RELIGIONS – Monde musulman contre Occident, une réalité scénarisée

  1. Ben Mansour 28 janvier 2015 at 21 h 10 min

    Rectification: Le 16 janvier 1979, le Shah d’Iran est renversé par l’Ayatollah Khomeiny et non en 1989 comme indiqué ci-dessus, cette année étant celle du décès de Khomeiny)

    Répondre
  2. Pingback: Ahmady (islamahmadiyya) | Pearltrees

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