ETUDE – Vers une « médiacratie » ?

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Source : Google Images

 

*Etude rédigée par Asif Arif, Directeur de Cultures & Croyances

 

Ceux qui ont compris le titre se reconnaitront. Les médias ont sonné le glas de la matière intellectuelle et pullulent de fausses informations, d’informations erronées ou sans fondement sur les chaines d’information, les sites internet et autres supports dématérialisés. Je ne suis pas le premier à m’aventurer dans l’écriture d’un article concernant l’évidente ambivalence des médias. Grand Professeur et personnalité éminente, Edward W. Saïd[1] a été l’un des précurseurs en la matière suivi par un français, Thomas Deltombe[2], auteur du fameux « Islam Imaginaire » et, plus récemment, Raphaël Liogier[3]. Finalement, le sentiment d’un jeu politique des médias se dégage de ces ouvrages. Bien plus encore, les ambitions politiques se retrouvent parfois rognées par l’obsession de réaliser des profits et arrondir les fins d’année à l’aide d’un bilan particulièrement luisant à l’endroit des bénéfices là où les déficits avaient pour habitude d’y loger.

Rien ne sert d’aller chercher très loin ce que l’on peut trouver tout près de chez nous, dans chaque kiosque. Valeurs Actuelles, magazine se revendiquant « fournir une information complète et rigoureuse sur l’actualité française », titre[4] récemment « Les convertis d’Allah – Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Leurs réseaux, des banlieues au show-biz. Enquête sur une sécession politique et culturelle ». La page de couverture met en avant le visage d’une femme voilée aux yeux clairs sur un fond noir glacial, glauque et obscur. Plusieurs analyses peuvent être tirées d’une telle page de couverture ; doit-on considérer que seules les femmes voilées et aux yeux clairs sont de nouvelles converties ? Doit-on considérer que les femmes nouvellement converties sont toutes nécessairement celles aux yeux clairs ? Doit-on considérer que toutes les femmes récemment converties portent le foulard islamique ? Loin de présenter une information « complète et rigoureuse », ils ne font qu’exacerber un monde, celui des représentations. Tous ces choix éditoriaux, scrupuleusement réfléchis en amont et en l’absence de toute référence exacte, font naitre une image, une représentation autour de la question des nouveaux convertis dans l’esprit des lecteurs.

Ce monde des représentations est-il pertinent ? Finalement est-il en adéquation avec la réalité objective que vit le peuple français ? Les questions du type « Que veulent-ils » et les affirmations qui mélangent âprement la question sociale des banlieues, les musulmans et le monde matériel (show-biz) en fera sûrement bondir, tel un cabri (comme l’affirmait si bien le Général de Gaulle), plus d’une, pour peu qu’elle soit nouvellement convertie, aux yeux sombres et simplement vêtue d’un foulard islamique. Les autres magazines ne sont pas en reste de ce genre d’information. Mais il serait trop fallacieux et intellectuellement facile de les évacuer, d’un revers de la main, en introduction. Ils méritent une lecture et une analyse bien plus détaillées que quelques lignes rédigées à l’arraché.

Toutes ces représentations aboutissent à se poser une question fondamentale. Quel est le rôle des médias aujourd’hui ? Bien que les juridictions européennes considèrent qu’il existe des « devoirs et des responsabilités » pesant sur les journalistes[5], il n’en demeure pas moins que la liberté accordée à la presse lui en fait parfois oublier les limites. Puis, sans relancer le sempiternel débat de l’abus dans la liberté d’expression, il convient de prendre le taureau par les cornes et le déplacer sur le terrain de la déontologie. N’y a t-il pas une incompatibilité manifeste entre, d’une part, le droit pour tous à une information de qualité et, d’autre part, ce type de représentations que les médias ont fait foisonner dans leurs éditos respectifs ? Pourquoi s’acharne t-on là où nous pourrions faire croitre et développer un vecteur de tolérance ? Les médias ont érodé toute idée de « qualité » de l’information. L’idée constamment recherchée, façonnée et conçue de faire du « sensationnel » est omniprésente. Aucune rédaction n’envisage l’information sans que ses impacts, en terme d’opinion publique, ne soient minutieusement étudiés ; il ne s’agit pas là de faire un procès d’intention en soutenant qu’aucun média ne devrait avoir pour objet de réaliser des bénéfices. Il s’agit simplement de poser la question suivant laquelle les médias doivent-ils, dans leur volonté de prodiguer une information de qualité aux personnes, s’accaparer de motifs purement et exclusivement financiers ?

Puis, aux cotés des problématiques soulevées par les intérêts de chacun, la nécessaire question de la dépendance politique des médias doit être soulevée. Un média lié, par des subventions financières, au monde politique peut-il être considéré comme sain ? Les médias ne sont-ils pas en passe de faire du vrai « Business » ? Tout ce réquisitoire nous permet simplement de nous poser la question du rôle actuel des médias. Vit-on dans un monde où les médias respectent totalement leur travail consistant à diffuser de la vraie information ou vit-on dans un monde où les médias, comme les autres parties prenantes de l’espace public, sont contraints de jouer de leurs influences afin d’aboutir à leurs fins ? Force est de constater que la théorie de la firme l’emporte largement sur celle de la chasteté.

Les médias ont, depuis des années (I), favorisé une image, une représentation du monde (II). C’est cette création de l’information, accentuée par la prolifération des diverses technologies, qui a déterminé son rôle actuel. Mais, loin de nous apparenter à Voltaire, critiquer sans proposer ne servant pas la science, nous nous poserons la question centrale et fondamentale : quel devrait être le rôle actuel des médias ?

I) Evolutions et méandres médiatiques

Longtemps, la question des médias et de leurs impacts sur l’opinion publique a été négligée par les différentes sciences, en particulier la sociologie[6]. Mais pour quelles raisons la liberté de la presse avait été concédée en 1881 (A) et comment l’application matérielle de cette liberté a t-elle évoluée (B) ? La réponse à ces deux questions permettra aux lecteurs de mieux appréhender l’ensemble de nos arguments futurs.

A°) La liberté pour mieux informer

Tout part d’une idée, la démocratie. En terre démocratique, la presse doit être libre et ne pas être assujettie à un contrôle des autorités publiques. C’est en raison de ce contrôle étroit, écrit-on, que les régimes monarchiques n’ont pas connu des lendemains paisibles ; ayant muselé la presse, celle-ci ne pouvait pas exprimer l’état du peuple[7]. Bernard du Granrut, dans son article Démocratie et liberté de presse, n’hésite pas, par ailleurs, à citer quelques auteurs qui ironiquement dénonçaient la censure imposée par le pouvoir en place. Ainsi en était-il de Stendhal dans le Rouge et le Noir ou de Beaumarchais dans le Mariage de Figaro.

Bien que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 consacre, à l’article 11, la liberté de communication, les régimes qui ont suivi n’ont pas réellement laissé une grande latitude à la liberté d’expression, souvent muselée sur la scène publique. Ce n’est qu’en 1881, lors du vote de la loi relative à la liberté de la presse, qu’une réelle liberté est concédée. Mais quel était alors le but du législateur lorsqu’il a voté la loi sur la liberté de la presse en 1881 ? Lors des débats parlementaires, Camille Pelletan affirmait au Sénat : « la presse libre est une promesse tacite de la République au suffrage universel ». En d’autres termes, la République contient une promesse inhérente à elle-même qui ne peut pas lui être détachée, celle de la liberté de la presse. Une presse libre permet de mieux représenter la chose publique, la res publicae. L’idée étant de dévoiler ce qui est dissimulé afin de dépeindre la société telle qu’elle est et non telle qu’elle est décrite.  Finalement, la liberté de presse accordée par le législateur de 1881 revenait à une obligation de transparence vis-à-vis du peuple. Les journalistes devaient écrire ce que les faits dictaient, ni plus ni moins ; ils devaient se faire le miroir de la parole du peule. Pour aboutir à une telle transparence, le législateur a également concédé une indépendance aux différents médias leur permettant d’exercer leur rôle sans qu’une pression injustifiée leur soit imposée. Ainsi, l’absence de lien – financier ou administratif – avec un pouvoir quelconque – législatif, judiciaire et exécutif – leur permet de mieux dénoncer la réalité objective des faits. Comme le résume majestueusement bien Jean-Noël Jeanneney[8], « le fond de cette doctrine, c’est que la liberté assure la vérité et que la vérité assure la démocratie ».

Il y a, dans cette loi, quelque chose d’innocent, quelque chose qui laisse transparaitre la volonté des acteurs de l’époque ; arrêter d’imposer des contraintes à la liberté d’expression afin qu’une presse libre puisse dénoncer les abus du gouvernement en place ou simplement en relater les différentes actions. Quelle(s) limite(s) avaient été alors tolérée(s) lors de la mise en place de cette liberté ? L’abus dans l’expression. Cette même notion d’abus qui souffre du déficit de définition précise. Pourtant, c’est à la Déclaration des Droits de l’Homme que revient le soin de définir cette notion d’abus par ailleurs indéfinissable en raison de la subjectivité qu’elle implique ; l’abus, selon l’article 4 de Déclaration des Droits, est « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». On reconnaît ici toute la splendeur de la plume révolutionnaire, toute la finesse d’esprit de 1789. Finalement, dans le cadre de l’exercice d’une liberté, on ne doit pas aboutir à un tel stade, une telle atteinte qu’elle nuise fondamentalement à autrui. Mais alors comment définir la nuisance ? Ne serait-ce pas un écho à ce fameux adage, largement consacré, « la liberté des uns commence là où s’arrête celle des autres ? » Finalement, il s’agit de faire coexister la liberté mais également la tolérance. La définition de tolérance proposée par le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales est le « fait de tolérer quelque chose, d’admettre avec une certaine passivité, avec condescendance parfois, ce que l’on aurait le pouvoir d’interdire, le droit d’empêcher »[9].

A l’image de la fraude, c’est la corruption qui a érodé toute cette sublime et démocratique liberté d’expression[10].

B°) La corruption pour désinformer

Lorsqu’on analyse les coupures de presse, on s’aperçoit que l’appareil médiatique n’a pas simplement été le tableau descriptif d’une question prenant, peu à peu, de la place dans le débat public. Prenons l’exemple, significatif, de la couverture, par les médias, du phénomène criminel qui a fait l’objet d’une étude passionnante rédigée par Gorzazd Meško[11]. Il n’est pas négligeable que les médias jouent un rôle très important puisque, selon Meško, ils ne font pas que simplement relater l’information mais ils créent une véritable « réalité sociale ».

Avec la prolifération des technologies, les médias se sont également diversifiés ; on est passé de la presse écrite à la presse télévisée qui a, dans les faits, largement supplanté le papier. Dans le cadre des enquêtes criminelles, à supposer que l’on prenne l’exemple des crimes, les médias peuvent, à travers les images et les représentations qu’ils véhiculent, déterminer, par avance, les questions sociales et amener un sujet bien précis dans le débat public. Le choix éditorial des médias est également un moyen de déterminer leur volonté de mettre en avant une question sociale précise dans le débat public. Ainsi, à travers la question de la criminalité, ils peuvent influer sur des questions comme l’insécurité, l’agressivité, les statistiques de meurtre ou encore les crimes organisés. Mais, comme le souligne très bien Meško, les personnes victimes de crimes sont minoritaires ; la majorité de la population n’a jamais eu affaire à un crime. L’auteur va même plus loin puisqu’il considère que, même si l’on écarte les personnes qui ont peur « par procuration » – à savoir par le truchement d’un crime commis envers un ami –, les médias jouent un rôle fondamental dans la peur et le sentiment de crainte que peut ressentir la population face au phénomène criminel.

Le rapport mondial de lutte contre la corruption de 2009[12] préconise, dans le secteur médiatique, une subvention alternative profitant à d’autres presses – écrites ou télévisées – et encourage l’existence d’une diversité dans le secteur de la communication et des médias. Pour autant, il ne semble pas, au regard de l’obligation de transparence et dans le respect de l’importante liberté d’expression inhérente à la presse, qu’une subvention, fût-elle alternative, soit intéressante. Nécessairement, une subvention lie le subvenant au subventionné. Cette relation peut emprunter plusieurs formes mais on risque de voir apparaître, comme dans beaucoup de secteurs, des « services de bons amis ».

L’indépendance des médias, en France, est nécessairement en danger. Comment peut-on, avec sincérité intellectuelle, articuler les principes de l’indépendance des médias et la qualité de l’information avec la réforme diligentée par Nicolas Sarkozy sur la faculté de nommer des directeurs de chaines de télévision ? Il est incohérent de proclamer des principes d’un côté lorsque, de l’autre, il s’agit de les limiter afin de répondre à des ambitions politiques[13]. Il faut coupler, par ailleurs, à cette affirmation avec les différentes participations dans les sociétés de l’information qui entache, très largement, le principe de l’indépendance des médias. Finalement, ces médias, nécessairement dépendants, peuvent-ils refléter une information de qualité et indépendante ? Coupler à l’influence qu’ils peuvent avoir dans le débat public, tel qu’explicité par Meško, le cocktail est, pour le moins, explosif. Les médias ont donc quitté leur rôle d’antan pour se vêtir d’une parure particulière, imposant à population de donner une couleur à leurs pensées. Sans basculer dans un phénomène orwellien, les médias doivent se poser la question de leur rôle ; ce qu’ils étaient et ce qu’ils sont devenus.

II) Le règne des représentations

Deux formes de conquête ont été réalisées par les médias. D’abord, les médias ont façonné tout un monde des représentations par le biais de l’image télévisuelle (A). Mais ce n’est pas tout, les écrits (B) ont souvent été l’origine, voire même la racine, de toutes les représentations.

A°) Les représentations favorisées par l’image

L’image est quelque chose de fondamental ; elle permet de faire passer des messages. Les messages, souvent significatifs, permettent d’appréhender un événement, de le comprendre afin de construire sa propre vision du phénomène en question. Notre étude va se focaliser sur une religion particulièrement couverte par les médias : l’Islam. Comme affirmé lors de mon introduction, il s’agit du cas, par exemple, de Valeurs Actuelles qui, sur fond noir, va mettre en avant une femme aux yeux clairs et titrer « Les convertis d’Allah ».

Mais il ne s’agit pas simplement de cette image. D’autres sont également tout aussi surprenantes ; il suffit, pour reprendre Thomas Deltombe[14], de regarder les reportages liés à l’Islam où, très souvent, les fidèles sont montrés prosternés, avec le postérieur redressé, et les minarets des mosquées filmés de haut en bas suggérant une reconquête par l’Islam de l’Europe. Patrick Haenni et Samir Amghar[15] soulignaient déjà l’existence de ce « mythe renaissant d’un islam conquérant » en 2010, suite à l’affaire des minarets en Suisse. Se posaient alors des questions jugées fondamentales telles que « l’islam est-il par essence conquérant et expansionniste ? » « Muhammad était-il un chef armé ayant soif de conquérir ? » « conquérir est-il inhérent à l’islam ? ». Comme le soulignent très bien les auteurs, « on confond souvent en fait, la plus grande visibilité de l’islam en Occident avec un retour massif à la piété dans les communautés musulmanes : en France, depuis une vingtaine d’années, la pratique religieuse stagne, voire recule légèrement ». Ce « mythe de l’islamisation » entretenu par différentes parties prenantes du débat public a également fait l’objet, très récemment, d’un livre par Raphael Liogier[16].

Parmi les journaux ayant fait foisonner les représentations autour de l’Islam, on peut citer « sans gêne », Le Point et L’Express. Le mercredi 31 octobre 2012, Le Point sort un numéro avec, en page de couverture, une femme revêtue du voile intégral – faisant, bien entendu, écho très largement à la loi votée en 2011 – et intitulé « L’Islam sans gêne ». D’autres numéros sont tout aussi marquants ; on pense notamment à celui du jeudi 3 février 2011 « Le Spectre Islamiste » ou encore, celui de l’Express, « La peur de l’Islam » mettant en avant un barbu arrêté par deux policiers armés jusqu’aux dents. Comble de l’ironie, en dessous de cette image, il est noté, sous forme de réflexion clef, « comment éviter les amalgames ? ». Bien que le Ministre de l’Intérieur considère la une du Point « Islam sans gêne » – visible partout sur internet – comme « non choquante dans la mesure où elle reflète une réalité sociale », il n’en demeure pas moins que le voile intégral ne concerne que très peu de personnes ; encore une fois, pour reprendre la logique de Meško, la majorité se retrouve prisonnière d’une médiatisation accrue sinon abusive d’une ultra minorité. Ce phénomène ultra minoritaire crée alors une forme de « réalité sociale » dans le débat public et fausse tous les enjeux qui peuvent en découler.

La réalité sociale véhiculée par les médias comprend tout un vocabulaire « peur », « sans gêne », « spectre » de sorte que le lecteur est pris dans une forme de tourmente laissant supposer que l’Islam est venu l’envahir ; l’Islam est partout. Peu de personnes seront appelées à exercer leur regard critique sur la situation. « Ce que les médias disent c’est ce qui est » diront-ils ; or, si l’on couvre une situation minoritaire – l’Islam radical – il est pertinent d’accorder 99% du temps de parole à l’Islam modéré qui est, finalement, ultra majoritaire mais bien peu mis en avant par les médias.

Finalement, à regarder cette représentation par l’image, on s’aperçoit que la majorité est toujours mise de côté au profit d’une minorité ou d’une ultra minorité. Il ne s’agit pas d’une question de conquête, mais plutôt d’une question d’honnêteté intellectuelle ou de comment les médias couvrent l’Islam[17]. Mettre en avant une femme aux yeux clair (marquant nécessairement le phénomène de conversions massives) avec des gants et un tchador représente t-il l’Islam ?

B°) Les représentations favorisées par l’écrit

Edward W. Saïd écrivait, dans l’Orientalisme[18], qu’il s’inscrivait dans une démarche bien plus large que d’autres intellectuels ; il pensait en effet que les écrits, les romans ou les pièces de théâtre sont, elles aussi, à l’origine d’une représentation de l’Islam. Il ne s’agit pas de reprendre l’ensemble de ses arguments mais bien de renvoyer le lecteur à ce livre d’une importance capitale tant pour la compréhension de l’Islam que pour sa culture générale.

Il suffit de reprendre nos réflexions précédentes pour se rendre compte que les journaux et coupures de presse jouent un rôle non négligeable sur la représentation de l’Islam. Valeurs Actuelles qui souligne « Leurs réseaux, des banlieues au show-biz » fait remonter de nouveau cette assimilation, toujours présente dans l’ensemble des médias, entre banlieue et Islam; comme s’il existait un lien tacite entre les deux. Pourtant, il s’agit bien d’un mythe et fait entrer une problématique sociale dans un phénomène religieux. Puisque le phénomène religieux réapparait – dans une forme visible – les tendances à l’assimilation se font grandissantes. Encore une fois, le débat sur les banlieues relève d’une question sociale et ne doit pas être assimilé à la religion.

Nathalie Galesne[19] va même jusqu’à mettre sur le même plan l’anti-islamisme et l’antisémitisme en raison des similitudes flagrantes qu’ils contiennent. Or elle souligne bien que cette haine de l’Islam n’est pas uniforme ; selon le pays de référence en Europe, l’anti-islamisme aura ses propres perversités.  En Italie, comme l’affirme si bien Nathalie Galesne, c’est Oriana Fallaci, auteur de La Rage et l’Orgueil qui va faire véhiculer, à travers son livre, des idées non plus anti islam mais racistes. Bien que l’auteur ait mis, dans son ouvrage, quelques passages du livre, je me permets d’en citer quelques uns dans le corps de cette étude :

« Je n’ai aucune intention d’être punie à cause de mon athéisme par les fils d’Allah. C’est-à-dire par des messieurs qui, au lieu de contribuer au progrès de l’humanité, passent leur temps avec le derrière en l’air, à prier cinq fois par jour ! » ; « Ils sont trop malins trop organisés, ces travailleurs étrangers. Et en plus ils font trop d’enfants. Les Italiens ne font plus d’enfants, les imbéciles. Les autres Européens, à peu près pareil. Les fils d’Allah, au contraire, se multiplient comme les rats […] ».

Ces deux passages suffisent à tétaniser toute personne musulmane. A ces deux affirmations, des réponses concrètes ont été apportées par les auteurs Thomas Deltombe et Raphaël Liogier. Je ne peux pas aborder en détail l’ensemble des réponses qui ont été apportées sans faire passer cet article de la qualification d’étude à ouvrage. Reste que, comme le précise Raphaël Liogier dans son ouvrage le « Le Mythe de l’Islamisation », les différences démographiques ne sont pas liées à une différence de « civilisation » mais bien à un taux d’alphabétisation.

Face à tout cet acharnement, quel doit être le rôle essentiel des médias ?

Propos Conclusifs

Les caricatures des Prophètes permettent d’aborder le rôle de la presse de plein fouet. C’est lorsque le quotidien danois a décidé de publier quelques caricatures dans ses colonnes et qu’il a été relayé par plusieurs presses dont, notamment, la presse française, que son rôle a connu toute son importance. Finalement, deux conceptions se combattaient entre elles ; l’une qui défendait une conception libertaire de la liberté d’expression n’en permettant aucune limite et l’autre défendant les sensibilités religieuses propres à chacun dans un contexte mondial houleux. Charlie Hebdo, le quotidien satirique ayant décidé de se faire l’écho de la presse danoise, invoquait la liberté d’expression, sésame de la presse française. Ce quotidien sera à l’origine de plusieurs autres caricatures du même genre. Il prépare même, ces derniers jours, une BD Halal contenant, de nouveau, des caricatures sur Muhammad, Fondateur de l’Islam.

Il ne semble pas que cette liberté d’expression, telle qu’elle est perçue par les auteurs aujourd’hui, soit conforme à l’esprit dans lequel la loi de 1889 – comme rappelé plus haut – a été votée. Cette loi avait cette pudeur nécessaire, ce respect digne des sensibilités de l’autre. Malheureusement, comme souvent, nous oublions les conseils de nos pairs nous rappelant de ne « jamais blesser quelqu’un dans ses sentiments » et nous nous permettons, au nom d’une liberté, d’outrepasser certaines règles fondamentales telles que le respect d’autrui ou encore la tolérance ou l’absence de généralisation. Par ailleurs, et comme je l’ai précisé dans la première partie de cette étude, la liberté d’expression a cette majesté que d’autres pays ne nous offrent pas ; pour autant, il ne faut pas que, sous prétexte que cette liberté nous est octroyée, que l’on en abuse. Le droit a intégré cette dimension de l’abus dans la liberté, dès 1789.

Le Responsable Spirituel et Administratif de la Communauté Musulmane Ahmadiyya, Hadhrât Mirza Masroor Ahmad affirmait : « C’est un triste jour  où les médias qui sont supposés informer, éduquer, et créer  une entente et  une harmonie entre les différentes races et religions, se mettent délibérément à provoquer et à aggraver les sensibilités religieuses par des  insultes lancées contre le Fondateur de la grande religion de l’Islam. Bien que la liberté  d’expression ait été utilisée comme prétexte, les médias ont la responsabilité de  respecter les sentiments religieux de toutes les religions.  Dans  ce monde, nous   vivons dans une société multi-religieuse et il nous incombe de nous  comprendre les uns les autres, de respecter les croyances d’autrui, et de vivre dans la  paix et l’harmonie. »

Cette phrase semble bien résumer le rôle des médias d’autant qu’elle intègre le « devoir des journalistes » tel qu’il avait été souligné par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Respecter les sensibilités d’autrui, assurer la tolérance et la justice. Au vue de ce qui précède, la question est légitime ; comment va t-on y aboutir ? Je laisse la réponse aux lecteurs.

Asif Arif est Avocat au Barreau de Paris et chargé d’enseignement de droit des contrats à l’Université de Paris Dauphine. Asif est très actif dans la promotion de l’éducation et est l’Ambassadeur des questions liées l’éducation en Afrique francophone du Think-Thank « Madiba et est le Directeur du site internet Cultures & Croyances. Asif est également très actif dans le milieu des Droits de l’Homme et, plus précisément, en ce qui concerne les minorités religieuses. Il s’occupe des affaires publiques concernant les violations des Droits de l’Homme et les Persécutions subies dans le monde par la minorité religieuse Islam Ahmadiyya.

Asif Arif est l’auteur, aux éditions l’Harmattan, de l’ouvrage : « L’Ahmadiyya : un Islam interdit. Histoire et Persécutions d’une minorité au Pakistan », 308 pages.

Pour citer l’étude :

Asif Arif, « Vers une ‘médiacratie’ ? », in : www.cultures-et-croyances, rubrique Sciences Politiques, janvier 2013.

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[1] SAID Edward W., « Covering Islam : how the media and experts determine how we see the rest of the world », Pantheon Books, Random House Inc., 1981

[2] DELTOMBE Thomas, « L’islam imaginaire : la construction médiatique de l’islamophobie en France », Paris, La découverte, 2007

[3] LIOGIER Raphaël, « Le mythe de l’islamisation, essai sur une obsession collective », édition Seuil, octobre 2012

[4] Valeurs Actuelles n°3963 en date du 8 Novembre 2012.

[5] Cour Européenne des Droits de l’Homme, 14 juin 2007, Hachette c. France, point n°42 – « 42. A cet égard, quiconque exerce sa liberté d’expression assume des « devoirs et responsabilités » dont l’étendue dépend, en particulier, du procédé technique utilisé. L’impact potentiel dudit procédé doit être pris en considération dans l’examen de la proportionnalité de l’ingérence. La garantie que l’article 10 offre à la presse est subordonnée, en raison de ces mêmes « devoirs et responsabilités », à la condition que celle-ci agisse de manière à fournir des informations dignes de crédit dans le respect de la déontologie journalistique (voir Goodwin c. Royaume-Uni, arrêt du 27 mars 1996, Recueil 1996-II, p. 500, § 39, Fressoz et Roire c. France [GC], no 29183/95, § 54, CEDH 1999-I, et Colombani et autres c. France, no 51279/99, § 65, CEDH 2002-V) ».

[6] BEAUD Paul. Brève histoire de la sociologie française des médias. In: Réseaux, 2000, volume 18 n°100. pp. 457-485.

[7] DU GRANRUT Bernard. Démocratie et liberté de la presse. In: Revue internationale de droit comparé. Vol. 47 N°1, Janvier-mars 1995. pp. 133-138

[8] JEANNENEY Jean-Noël. Médias et démocratie : le su, le cru, le dit et le tu. In: Communication et langages. N°106, 4ème trimestre 1995. pp. 4-21.

[9] Pour plus de détail voir – http://www.cnrtl.fr/definition/tolérance

[10] Fraus omnia corrumpit

[11] MESKO Gorzazd – Faculty of Criminal Justice and Security – Kotnikova 8 – SI – 1000 Ljubljana, « Médias et insécurité », n°15,  16 octobre 2008.

[12] MEHTA Pradeep S., « Corruption affectant la concurrence de marchés : collisions et cartels », rapport mondial de lutte contre la corruption, 2009.

[13] MENS Yann, Alternatives Internationales, « Menaces sur l’indépendance des médias », mars 2010.

[14] DELTOMBE Thomas, L’islam imaginaire, précité.

[15] HAENNI Patrick, AMGHAR Samir, « Le mythe renaissant de l’islam conquérant », Le Monde Diplomatique, janvier 2010

[16] LIOGIER Raphaël, « Le mythe de l’Islamisation », précité.

[17] SAID Edward W., « Covering Islam », précité.

[18] SAID Edward W., « L’orientalisme », précité.

[19] GALESNE Nathalie, « Islam en Italie : cris de guerre médiatiques et roulements de tambours politiques », La pensée de midi, 2008/4 N° 26, p. 67-80.

22 Responses to ETUDE – Vers une « médiacratie » ?

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    Bonsoir, à la demande de Mahrukh, voici mes commentaires laissés sur FB. Cordialement.

    « Toutes ces représentations aboutissent à se poser une question fondamentale. Quel est le rôle des médias aujourd’hui ? » : rien de nouveau, c’était déjà le cas au XVIIIe siècle. La différence se joue plus sur la quantité de media qui envahissent nos vies que sur la nature même de la presse en tant qu’instrument de domination de la bourgeoisie…

    Objection 2 : « Les caricatures des Prophètes permettent d’aborder le rôle de la presse de plein fouet. »
    -> la caricature d’un prophète, quel qu’il soit – même si je n’en suis pas un adepte forcené – est légitime et permet d’aborder la liberté d’expression en clamant que le blasphème est un droit pour celui qui ne croyant pas n’en reconnait pas la valeur basphématoire ;
    -> c’est la différence entre la moral, celle qu’on applique à soi même, et le moralisme, idéologie que l’on impose aux autres et qui est alors incompatible avec la liberté d’expression et donc immorale si l’on considère la liberté d’expression comme règle fondamentale de vie en société.

    Objection 3 : « C’est un triste jour où les médias qui sont supposés informer, éduquer, et créer une entente et une harmonie entre les différentes races et religions, se mettent délibérément à provoquer et à aggraver les sensibilités religieuses par des insultes lancées contre le Fondateur de la grande religion de l’Islam. Bien que la liberté d’expression ait été utilisée comme prétexte, les médias ont la responsabilité de respecter les sentiments religieux de toutes les religions. Dans ce monde, nous vivons dans une société multi-religieuse et il nous incombe de nous comprendre les uns les autres, de respecter les croyances d’autrui, et de vivre dans la paix et l’harmonie. »
    -> qui a dit que les médias sont supposés éduquer ? A quoi sont-ils supposés éduquer ? Celui qui considère la croyance religieuse comme une superstition doit-il être éduqué à la croyance ? Et celui qui croit, à l’athéisme ?
    -> celui qui pense – sans doute à raison – que les races n’existent pas ou que la religion – je parle cette fois de l’institution – est un instrument de domination des aristocraties, peut-il concevoir la liberté de la presse autrement que dans la dénonciation des clergés et de ceux qui prétendent détenir la Vérité interprétative du texte sacré ?
    -> la dénonciation des clergés et de ceux qui prétendent détenir la Vérité interprétative du texte sacré conduit nécessairement à la critique du religieux ou à la caricature des dogmes…

    Objection 4 : Pour conclure mes objections à ce texte, je dirai que nous vivons dans un monde qui a été façonné par les idéologies religieuses et qu’une liberté d’expression moderne ne peut que conduire à accepter la liberté d’expression des athées pour lesquels tout discours religieux peut être perçu comme une insulte à son intelligence. Je précise que je ne suis pas athée mais agnostique mais je ne vois pas en quoi le refus du religieux devrait, paradoxalement, être dominé par la liberté d’expression de ceux qui croient. Je conteste ainsi les arguments et la conclusion de ce texte…

    « Cette phrase semble bien résumer le rôle des médias surtout qu’elle intègre le « devoir des journalistes » tel qu’il avait été souligné par la Cour Européenne des Droits de l’Homme. Respecter les sensibilités d’autrui, assurer la tolérance et la justice. Au vue de ce qui précède, la question est légitime ; comment va t-on y aboutir ? Je laisse la réponse aux lecteurs. »

    Répondre
  19. cristianu 14 janvier 2013 at 19 h 47 min

    ARTICLE intéressant, fouillé, complet… long aussi (ce qui n’est pas une critique négative) : je suis d’accord avec ce qui est dit et j’ai retenu cette phrase
    « Les médias ont érodé toute idée de « qualité » de l’information. » qui rejoint tout à fait le maître-mot qui me vient à l’esprit « DEONTOLOGIE » : LES MEDIAS sont en panne d’honnêteté intellectuelle, d’honnêteté tout court ; de CONSCIENCE !

    Répondre
  20. Swen 14 janvier 2013 at 10 h 15 min

    Les médias sont supposés être le plus possible dans un état de neutralité, cependant, nous pouvons constater qu’ils deviennent le porte-parole de gouvernements qui utilisent cet outil comme élément indispensable pour faire pencher de tel ou tel côté l’opinion public. Le rôle même d’informer, de relayer une vérité, une information devient relatif…

    Répondre
  21. Keats 13 janvier 2013 at 22 h 47 min

    Merci pour cet article!

    Répondre
    • Nevaeh 15 mars 2013 at 11 h 29 min

      I’m relaly into it, thanks for this great stuff!

      Répondre

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