VIDEO – Le « radeau littéraire » de Jorge Semprun

*Par le Professeur Lucie Bertrand-Luthereau

Jorge Semprun a été déporté.

Jorge Semprun a été rescapé.

Jorge Semprun a voulu écrire, raconter : il faillit en mourir et il se tut pendant seize ans.

Des années dans l’action, dont de nombreuses furent clandestines, et qui le conduisirent à rester caché dans sa chambre de Madrid, en 1960, alors que la répression franquiste cherchait à démanteler son réseau.

Alors Semprun écrit enfin.

Ecriture douloureuse qui le confronte au souvenir mortifère, celui du camp, celui qui faillit une deuxième fois le faire mourir aux lendemains de la guerre lorsqu’il voulut raconter.

Comment écrire un souvenir qui contient tant de mort qu’il en a pris la force de destruction? Comment saisir ce qui détruit lorsqu’on le tient?

A cela l’écrivain propose une première solution, celle d’une esthétique du contour, qui prend en tenaille le souvenir sans plonger en son sein.

Ainsi Le Grand Voyage raconte la déportation, le trajet en train de son double romanesque et d’un personnage fictif. Et lorsque les portes du train s’ouvrent, celles du roman se ferment.

Et L’Ecriture ou la vie de s’ouvrir sur l’arrivée des Américains au camp de Buchenwald. Ouverture du livre sur l’ouverture du camp, et nouvelle mise en abyme du contenu (le livre) avec son contenant (le camp).

Entre la fin du premier récit et le début du second, l’expérience concentrationnaire est certes saisie de l’extérieur, mais attrapée tout de même, contenue dans l’espace qui les sépare.

Mais ce n’est pas tout. Semprun veut nommer la chose, rendre son visage à la mort qu’il a côtoyée, et il y parvient dans L’Ecriture ou la vie[1].

Il plonge dans le souvenir. Il plonge, et en est saisi, transi, à moitié gelé, gagné par la puissance des ombres.

Il en ressort soudain, comme dans une respiration de vie qu’il a failli perdre en embrassant les eaux glacées du souvenir.

Immersions et respirations brutales hors de l’eau noire du texte créent la rythmique du texte de l’œuvre.

Sur quelles rives s’étendre pour reprendre son souffle? Sur quelle grève reprendre vie?

Les rivages chaleureux de la littérature repoussent le temps qu’il faut le linceul du souvenir du camp.

Jorge Semprun s’y réfugie souvent au cours de son récit. Inventaire des poètes ayant écrit pendant la guerre, itération des vers de René Char, comme un refrain, comme un radeau vite assemblé au milieu d’une mer mortelle, longue digression sur Kafka (non innocente, à l’évidence) ou sur Heidegger (moins innocente encore), nous voyons dans ces passages rapides ou au contraire très étendus, autant d’espaces de « repos du guerrier » sur lesquels l’écrivain, harassé vient panser ses blessures.

Le souvenir est si violent, constitue une telle torture, que les passages consacrés à la littérature, temps de repos sans lesquels l’écriture est impossible, l’emportent parfois largement en volume sur le souvenir même, qui est pourtant, l’objet, le cœur du récit.

Il en va ainsi par exemple du chapitre 4 (« Le Lieutenant Rosenfeld »[2]) de L’Ecriture ou la vie. Jorge Semprun y raconte son arrivée brutale dans l’absurdité et la violence du camp. Il s’agit précisément de la suite immédiate du récit clos presque trente ans plus tôt dans Le Grand Voyage sur l’image de l’ouverture des portes du train.

Or, le passage consacré à ce souvenir s’étend sur quelques pages à peine[3]: petite étendue d’eau mortelle, au milieu d’un récit lacustre élaboré par l’auteur pour se protéger de la mort, et qu’il parcourt au long des trente autres pages du chapitre. Tantôt il s’approche, et jauge la dangerosité de l’eau de la mémoire. Alors il nous raconte un souvenir plus proche dans le temps de l’expérience traumatique, et souvent, recule à nouveau plutôt que de plonger. Il évoque alors Goethe et son secrétaire, ou encore du Blum écrivain essayiste, protégé qu’il est par la permanence du littéraire, domaine qui survécut à la guerre, qui s’est ménagée un devenir malgré l’atroce, et à laquelle il s’arrime pour bâtir le pont entre les deux rives distinctes de sa vie: celle d’avant la déportation, et celle d’après le camp.

Le récit du souvenir est comme le début d’un suicide: il s’y jette soudain, comme il sauterait d’une falaise, attiré par le vide. Le texte en porte la marque: absence de liens logique, achronie du souvenir: Jorge Semprun ne s’est pas préparé pour, posément, raconter; il s’est fait violence pour délivrer cette mémoire brutale, il s’est surpris lui-même à rompre la narration pour se jeter dans la mémoire.

Ainsi, le dialogue avec le lieutenant Rosenfeld est brusquement interrompu. « J’avais couru le long d’un souterrain. Pieds nus, sur le sol de ciment rugueux… »[4]. Ni indication de lieu, ni précision de temps, le lecteur se retrouve projeté dans la course brutale du jeune déporté, reproduite par un chaos phrastique symbiotique qui surprend et désoriente. Jorge Semprun a plongé, et s’est en haletant qu’il se raccroche au radeau pour reprendre son souffle à deux reprises dans ces quelques pages, pour replonger immédiatement, tête la première, dans les eaux noires où il faillit périr.

Six pages sur les trente-six que comporte le chapitre sont consacrées directement au souvenir du camp. Un sixième du volume scriptural.

C’est à cette esthétique si particulière que nous avons donné le nom de « radeau littéraire ».

Elle est la rythmique fracturée de l’écriture de Jorge Semprun dans L’Ecriture ou la vie.

Elle trace la ligne de démarcation entre deux écritures qui se complètent pour aboutir: celle de la Mort, fuie tant d’années, et celle de la Vie, du rapport à la littérature. Si le sujet de la mort contamine son contenant, l’écriture, alors, il en va de même pour le sujet littéraire, âme vive, qui évite à l’écriture de se déliter, la ranime, annule la mort.

Il faut beaucoup de cette seconde pour compenser les affres de la première: et de cette danse des écritures, de ce déséquilibre nécessaire à l’existence même de la parole mémorielle, procède la poétique si particulière de L’Ecriture ou la vie.

*Lucie Bertrand-Luthereau est agrégée et docteur en littérature. Elle enseigne la Culture Générale à Sciences-Po Aix.

Pour citer la vidéo :

Lucie Bertrand-Luthereau, « Le « radeau littéraire » de Jorge Semprun », in : www.cultures-et-croyances.com, rubrique Vidéo – Education, février 2014.

 


[1] SEMPRUN Jorge, L’Écriture ou la vie, Paris, 1994 Gallimard, coll. Folio, 2001.

[2] Ibid., pp. 107 à 143.

[3] Ibid., pp. 112 à 117.

[4] Ibid., p.112.

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