VIDEO – Qu’est-ce que « Philostropher »?

Added by Lucie Bertrand Luthereau on 29 novembre 2015. · 1 Comment · Share this Post

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*Vidéo débat par Lucie Bertrand Luthereau, Professeur de Culture Générale à Sciences Po Aix-en-Provence

« Philostropher », c’est philosopher à partir de la vie, ses obstacles, les joies immenses qu’elle nous offre, les gouffres dans lesquels elle nous plonge.

« Philostropher », c’est refuser la séparation entre le monde des émotions qui nous font pleurer de joie ou encore frôler la mort, et celui de la pensée.

« Philostropher », c’est sentir qu’aucune pensée n’est valable si elle ne s’ancre pas dans la chair et le sang, dans le vivant dans ce qu’il a de plus pur et de plus brutal.

En alliant le « phil-« , l’amour, qu’on retrouve dans « philosophie » au grec ancien στροφή strophê, « retournement », je veux dire à quel point la pensée procède du dérangement. On se met à philosopher dans nos grands joies, dans nos grandes peines, quand notre système de pensée se retrouve mis à nu comme un squelette, carcasse tremblante à reconfigurer, repenser, densifier. Alors, on « philostrophe ».

Je mesure tout ce que le terme de « Philosophie » peut avoir d’inspirant. « L’amour de la sagesse », n’est-ce pas un travail profondément humain, une tension vers un absolu qui nous extrait de ce qu’il y a de plus bas en nous?

Pourquoi changer ce terme pour un autre, moins joli, moins « propre » pourrait-on dire, et qui racle le palais quand on le prononce.

Parce que je ne suis pas sage. Je n’aime la sagesse que comme un beau concept, une aspiration qui me met au-dessus de moi-même, mais elle ne m’apprend pas la Vie. Elle m’évoque l’odeur du parquet des salles de classes anciennes, le soleil d’automne qui éclairait la façade d’en face lorsque j’étais en cours, le regret que j’avais de savoir, ce soir là, que ce soleil ne me caresserait pas… L’amour de la sagesse, ça sent un peut le cloître, ou encore, la poussière qui s’échappe d’un livre que l’on ferme à la bibliothèque… Et c’est très beau. Très bien.

Mais si un jour ma pensée prend de l’ampleur, si un jour je parviens à transcrire dans notre monde de chair cette écume céleste et brillante que je perçois quand j’ai les yeux fermés, alors je ne serai pas un grand sage. Je voudrais être un grand Pas Sage.

Ce n’est pas dans mes lectures philosophiques que j’ai eu une révélation pour la philosophie. J’ai adoré mes cours, j’ai vibré avec la pensée, mais le point de non retour, celui qui m’a fait plonger dans l’océan philosophique sans plus jamais vouloir revenir sur la rive, c’est une lecture plus surprenante, et bien plus cruelle.

L’Espèce humaine de Robert Antelme. Je n’ai pas su dire pendant des années pourquoi cet ouvrage a été si fondamental dans ma vie. Il est à la base de ma thèse, de mes écrits, de ma pensée. Un rescapé raconte sa déportation. Ses mois de détention dans un kommando de Buchenwald. Mais il va tellement plus loin. Et de ses analyses, de sa justesse, de la pensée, de sa délicatesse à aborder l’humain, à penser l’homme, cet auteur a changé ma vie.

Je me l’explique, maintenant: sa PENSÉE découlait directement de sa VIE. Sans les précautions d’usage. Sans cette volonté d’universalisation abstraite qui hante la philosophie. La Vie lui a révélé la trame du tissus humain et Antelme a cherché les mots pour la montrer sans la trahir. Ouvrage somptueux. D’une honnêteté à couper le souffle. D’une justesse cristalline, exceptionnelle. L’exemple vivant (car c’est un livre qui vit) d’une continuité parfaite entre vie et philosophie. D’une PHILOSTROPHIE, philosophie du retournement, philosophie de la catastrophe.

Il faut sortir de la dichotomie entre la Vie et les livres, la Vie et la Pensée. C’est une illusion travaillée de longue date que de penser qu’il faut que l’auteur s’efface derrière sa pensée qui le dépasse. Il donne ainsi un corps sans substance qu’il veut pur, mais c’est en fait son corps vidé de substance et universalisé de manière abusive qu’il met devant nos yeux. Je ne suis pas la première à le dire. Mais je suis celle qui le dit aujourd’hui, et de cette façon-là.

Il n’en a pas toujours été ainsi: l’antiquité n’était pas dichotomique, et on sait le tort qui a été fait à la conception même d’une philosophie vécue, incarnée, par la scolastique. Mais aujourd’hui, malgré Nietzsche, et malgré d’autres, il y a toujours cette mauvaise honte du je philosophique: « je suis moi-même la matière de mon livre », prévenait Montaigne avec malice, qualifiant ce sujet de « frivole » et de « vain ». Et certains d’œuvrer à faire entendre la présence assourdissante bien qu’effacée d’un auteur humain qui étend sa propre expérience à tous les hommes… Mais n’est-ce pas évident?

Je revendique l’usage d’un « Je » philosophique. Un « je » présent. Un « je » qui assume un ancrage subjectif dans la reconnaissance d’une altérité palpable… L’absence du « je » philosophique, son effacement, induit la croyance en un propos universel. Si j’enlève le « je » de mon propos, alors, il vaut pour tous. Et le danger et là. Ce qui n’est vrai qu’en tant que quintessence de soi et qui s’étend dès lors au plus grand nombre que moi, n’est pas universel pour autant. L’au-delà de soi n’est pas l’universel. Le laisser penser est dangereux en ce que cet effet masque l’évidence d’une possible altérité. Le propos philosophique doit laisser place à l’altérité. Je le crois au plus profond de moi. Il lui faut ce que j’appelrais un « je d’humilité ». Ce « je » que j’ai trouvé si juste chez Antelme. Ce « je » qui raconte son histoire pour aller jusqu’à un au-delà de soi sans pour autant se dire universel.

La Philostrophie, philosophie de l’humilité qui reconnaît l’altérité a de beaux jours devant elle. C’est elle qui peut remplir cet incompréhensible fossé qui sépare le self developpement de « la philosophie des philosophes ». En « self-developpement » on vise l’accomplissement de soi… Est-ce compatible avec la pensée de l’homme dans son ensemble, des grandes questions de vivre-ensemble, de politique, de société, voire de Justice et de Vérité? Il faut combler ce vide abyssal qui porte atteinte à nos domaines de la pensée. Bêtement illusionnés par leur spécialisation, nous oublions qu’ils ont tous la même source: le mystère infini de l’homme et de l’être. Philostropher, c’est revenir au centre, et partir de la source pour atteindre le ciel.

 *Lucie Bertrand-Luthereau est agrégée et docteur en littérature. Elle enseigne la Culture Générale à Sciences-Po Aix. Elle contribue régulièrement dans les colonnes de Cultures & Croyances.

Pour citer l’étude :

Lucie Bertrand-Luthereau, « Qu’est-ce que « Philostropher »? », in : www.cultures-et-croyances.com, rubrique Vidéos, novembre 2015.

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